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Full text of "OEuvres badines complettes, du comte de Caylus. Avec figures"

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1 



ŒUVRES BADINES 

» 

COMPLETTES , 

DU COMTE DE CAYLUS. 

AVEC FIGURES. 

■' " l ' ' ■■ — ■■■ f 

TOME SIX! EM E. 


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♦ 



ŒUVRES BADINES, 

COMPLETTES, 

DU COMTE DE CAYLUS. 

AVEC FIGURES. 
Seconde partie. 

TOME SIXIEME. 


À AMSTERDAM, 

Et fi trouve à PARIS , 

Chez VISSE, Libraire, rue de la Harpe , prè* 
de la rue Seipentç. 

Ç g* 


M. DCC. LXXXVIL 



9.48 

C5S.5 

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\ 

ji-i'-s/. 

6 a ZâùZ'/Æ 


t 


SUITE DU RECUEIL 

DE 


CES MESSIEURS. 



SUITE DU RECUEIL 


D E 

CES MESSIEURS. 


IL NE FAUT JAMAIS 

COMPTER SUR RIEN. 

Aventure très - véritable arrivée dans la. 
Province de Picardie . 

?ARIS & la Cour ne fournirent pas toujours 
les meilleures hilloires. Les perfonnages en font trop 
connus , & leurs ridicules vous excédent avant de 
produire un événement qui .vous amufe. Je prends 
le parti de raconter une aventure de province; 
j’y paffe fix mois de l’aimée , les fots m’y diver- 
rifTent quelquefois , & ine font trouver un petit 
A iv 



1 


f 


% 

\ 

8 T l NE. FAUT JAMAIS ’ 

* . 

air de nouveauté aux fats que je revois -à mon 
retour. 

J’étois en Picardie dans un de ces châteaux an- 
tiques , où les maris croient leurs femmes en fureté t 
parce que le foir on leve le pont-levis, & où les 
meres répondent de leurs filles , parce qu’elles cou- 
chent fouvent fous le même rideau. 

Pour fe prêter à mon foftoire , il faut que les 
habitans du quartier de Richelieu & du fauxb'ourg 
fâchent que dans les campagnes éloignées il y a 
peu de chambres qui n’aient plufieurs lits , & qui 
ne reffemblçnt plutôt à une maifon qu’à un appar- 
tement. 

/ 

f La maître fTe dù lieu où j’étois avoit beaucoup 
d’ufage du monde ; elle paflbit tous fes hivers à 
Abbeville , faifoit pendant l’automne quelques petits 
voyages à la ville d*Eu , & s’étôit même trouvée 
à.SainterMenehpult au paflage’du Roi. Vous jugez 
bien que M. d’Ormeville , fon mari , avoit une* 
très -grande * confidération pour elle ; c’étoit un 
homme inftruit , qui recevoit exactement les Nou- 
velles à la main. & le Journal de Verdun. 'Mais 

* / 

les favans ont fouvent peu de génie, il étoit dans 
le cas. Et de fon propre fonds c’étoit un être à 
figure humaine , qui n’avoit reçu la faculté d’ar- 
ticuler que pour fournir la preuve qu’il n’avoit pas 
celle de penfer. 

Mademoifelle d’Ormeville leur fille. ... Ah , # 


» 


/ 


\ 


$ 


COMPTER SUR RîENf $ 

Mademoifelle d’Ormeville étoit charmante ! J’en 
devins amoureux, c’eft-à-dire , je voulus l’avoir; 
je prive mon Le&eur de la fijiefle de ma décla- • 
ration , de la folidité de la réponfe , de mes in£ 
tances & de-la réfiftance. J’ai beaucoup d’efprit , 
je fais dire de jolies chofes , je ne fais point rai- 
fonner; ainfi je la perfuadai. 

Les conventions étaient faites, on voukrit bien 
me rendre heureux ; ï s’agiffoit de le pouvôir 
c’étoit le point critique. Mademoifelle d’Ormeville 
couchoit dans la même chambre que fa mere ; M. 
d’Ormeville , quoiqu’il eût été Chevau-Léger , & 
par conféquent , homme de Cour , paflfoit toutes 
les nuits avec Madame. 

Malgré tant de difficultés , il fat conclu que je^ 
tâcherais de m’introduire la nuit à côté de la fille, 

& que je goûterois mon bonheur , en obfervant 
un filence auffi exaâ que celui qu’on devrait garder 
lorfqu’il eft paffé. On foupe , on fe retire , minuit 
forme , tout étoit calme dans la maifon ; j’ouvre bien 
doucement la porte de ma chambre , on ne voyoit 
ni ciel ni terre, j’avance deux pas , je m’arrête , je 
regarde comme fi je pouvois voir. Je marche à 
tâtons , je crois toujours que l’on m’obferve , je gagne 
l’elcalier, je me crois perdu , parce que les degrés 
qui étoient de bois craquoient fous mes pieds , à 
là fui je me trouve defcendu ; j’arrive à la porte , 
je cole mon oreille contre la ferrure, je triomphe. 


tO ÎL NC SAUT JAMAIS 
j’attends M. & Madame d’Ormeville qui ronflent 
en duo ; je pafïê légèrement la main fur cette porte , 
& je Cens qu’auffi-tôt elle s’entrebâille par graciai 
tions , jufqu’à ce qu’il y ait afTez de place poui 
me couler dans la chambre. Cétoit l’adorable d’Or* 
meville qui m’attendoit; je la foifis par fo robe de 
nuit, j’ai toujours cru que ç’étoit fa chemife. Nous 
feifons les cinq ou fix premiers pas avec tout le 
fiiccès poflible , nous touchions au but quand je 
rencontre une maudite chajfe qui me fait tomber 
à la renverfe. M. & Madame d’Ormeville fe ré- 
veillent & crient, qui va là, qui. va là, avec toute 
la force des gens qui ont bien peur. La fille qui 
avoh tout l’efprit imaginable, s’avife aufS - tôt de 
contrefaire le chat. Ah ! c’efl un maudit chat qui 
efl ici , dit le pere , & qui fait tout ce vacarme , 
je vais le châtier. Non, non, mon pere, dit la 
hile , je vais le foire forùr. Pendant cette conver-, 
fotion , elle m’avoit amené jufqu’à fon lit , dans 
lequel je m’étois gliffé ; elle fit quelques tours de 
chambre , en contrefoifont toujours le chat; le pere 
& la mere ne cefToient de crier : tirez, vilain chat, 
à chat, à chat. Mademoifèlle d’Ormeville dit : ah , 
le voilà dehors , & vient auffi - tôt me rejoindre. 
Pendant tout ce tems je pâmois de rire, & je 
mordois ma couverture de peur qu’on ne m’enn 
tendit ; j’aurois certainement éclaté fi l’idée du plaifîr 
dont je me voyois près , ne m’en eût empêché. 


COMPTER SUR RIEN. ' ai 
8 fallut attendre cependant .que . M. & Madamè 
d’Ormevitlle fufîent rendormis. Mademoifdle d’Or* 

a 

jnéviHe étoit i côté de moi , & par conféquent 
à perlée de juger , fans que je parlafle , avec 
quelle impatience j’attendois le fomineü de fe$ 
paréos. Noua crûmes nos vœux remplis, parce que 
depuis quelques momens nous n’entèndxons phts 
M. d’Ormevilie diffeiter fur rincomraodité des fou* 
ris, qui rendent néceflaire ^inconvénient des ébats* 
J’aliois être heureux, quand tout-à-coup nous Ten- 
tons la chambre fortement ébranlée par plufieUTS 
fecouffes qui paroifïoient venir de delTou s terre* 
Voilà nos bonnes gens. réveillés plus que jamais; 
M. d’Ormeville affûte que -c’eft «m 7 tremblement 
de terre. Madame d’Ormeville, faifië d’effroi , 
s’écrie : ma fille , ma fille , c’eft un tremblement 
de terre , nous allons périr. Sentez-voqs le remue- 
ment qui fe fait? Oui, ma mere. Ah! ma chere 
fille, difons l’oraifon du P. Guilmener, fur le ton- 
nerre. M. d’Ormeville fe Ieve, fort, appelle les 
domefbques, demande de la lumière; moi je faifis 
ce moment, je m’efquive; j’écoute fur l’efcalier, 
& j’entends un valet qui rapportoit une chandelle 
de la çuifine , & qui difoit que ce tremblement 
de terre rfétoit autre chofe que trois chiens qu’on 
avoit enfermés fans y prendre garde, & qui s’é- 
lançoient après un quartier de mouton pendu à un 
crochet qui tenpit au plancher , & qui répondoit 


« t II ne faut jamais compter sur rien; 

à la chambre; je pris le parti de me coucher; je 
me fis raconter l’aventure le lendemain, comme ri 
je l’avois ignorée. Mas Mademoifelle cPOrmeville 
n’eut pas la force de prendre fur elle de m’intro- 
duire une autre nuit ; ainfi jé partis fans avoir reçu 
une feule des faveurs dont j’avois lieu de croire 
que j’allois être comblé ; & M. & Madame d’Or* 
meville ne mangèrent point leur mouton : ce qui 
fait voir qu’il ne faut jamais compter fur rien. 


NOUVELLE 

; ESP AGNOLE. (i) 

' » I t 

ë 

Le mauvais exemple produit autant de vertus 

que de vices . 

.Alphonse le jeune , convaincu par le défordre 
général qui régnoit dans le royaume de C affilié à 
la mort d’Alphonfe le cruel, que l’extrême fé vé- 
rité n’efl pas le meilleur fbutien des loix , fe pro- 
pofâ, en montant fur le trône , de calmer les elprits , 
de ra Aurer les cœurs , & de faire autant d’heureux 
que. Ton prédécefféur avoit fait de miférables. 

, Né , comme tous les hommes , avec ce pen*' 
chant à la domination, que l’on nomme tyrannie 
quand les Rois en abufent , Alphonfe aurait peut- 
être été injufte & fanguinake , s’il eût fuccédé .à 
un bon Roi : fon goût pour la fociété étoit con- 
trarié par fon penchant à la défiance ; l’un & l’autre 
foutenus par l’autorité, précipitoient également fon 
indignation & fa bienveillance; violent, abfolu ,' 
inhumain , il tempéroit ces débuts de la royauté 
par un heureux naturel , aidé de cet amour -prppre 


- ( i ) On prétend que. cette Nouvelle a été fournie à la 
fociété de ces Mcjfîcuri par Madame de Grafigny. 


14 Nouvelle 

i 

éclairé , qui fait trouver une volupté plus délicate 
dans les. viftoires que Ton remporte fur fès paffions , 
que dans le plaifir de les fatisfaâre. , 

B fallut plufîeurs années pour rétablir la confiance 
& ramener à la Cour ces fiers CafÜllans que les 
profcripdons , ou l’efprit d’indépendance en avoient 
éloignés. • 

Dom Pedre dé Médina y parut un des derniers ; 
fon pere avoit perdu la tête fur un échaflàut , par 
les ordres d’Alphonfè le Cruel' i refié dans un Ige 
fort tendre fous la conduite d’une mere vCrtueufè , 
il avoit partagé Tes malheurs & fa tendrefTe avec 
une fœvur aknable , dont le caradere , vrai , noble 
it généreux, ne fe développoit que fbus les dehors 
de la naïveté, de la douceur & de la confiance* 
Les contraftes forment plus de Kaifons intimes 
que les- rapports d’humeur ; nous cherchons dans 
les autres les vertus 6c les bonnes qualités qui ne 
difputent rien aux nôtres ; indulgence , pour les 
défauts que l’on n’a pas , donne . une apparence 
de fupériorité qui dédommage de ce qu’ils font 
fouf&ir. 

- La fierté du caradere de Dom Pedre infpiroif 
à fa fœur cette fermeté d’âme , aufli négligée dans 
^éducation des femmes, que néceffaire à leur con- 
duite : la raifcn d’Elvire, foutenue du charme de 
k perfuafion , tempéroit l’humeur altière de fon 
fiere; fi elle trouvait en lui ce qui pouvoit fatis- 


Espagnole; 

faire fon goût pour les belles conhoi&nces (' que 
les femmes acquièrent rarement , 6c toujours trop 
tard ). Dom Pedre trouvoit dam la confiance 
naïve de fa fœur , les délices d’une fociété aufii 
pure qu’intéreflante ; ainfi , nécefïàires l’un à l’autre,' 
les liens du fang n’eqtroient prefque pour rien dans 
leur attachement réciproque , peut-être n’en étoit- 
il que plus folide. 

• El vire avoit dix -huit ans , 6c fon frère vingt* 
cinq , lorfque leur mère mourut , 6c qu’Alphonfe 
les rappella à la Cour, en r établi ffant Dom Pedre 
dans les charges, que ion père avoit poffédées ; il 
quitta moins fà folitude qu’il n’en fût arraché par 
Fintérêt de fon aimable fœur : fon caraâère indépen- 
dant lui auroit fait préférer l’efpece d’empire qu’il 
s’étoit formé dans fa retraite, aux honneurs partagés 
avec lès égaux ; mais trop jufte pour condamner 
©viré à une obfcure médiocrité', il ne balança pas 
à obéir aux ordres du Roi. 

. Us furent reçus à la Cour comme on y reçoit 
toutes les nouveautés. Quoiqu’il y eût de très-belles 
femmes , la régularité de leurs traits fut bientôt 
effacée par la modeitie , la nobleffe 6c ks grâces 
de la phyfionomie d’Elvire ; elle avoit ce qu’on 
appelle une figure intéreifante : la curiofité , l’ad- 
miration 6c le defir de lui plaire fe confondirent 
prefque en même tenxs , dans le cœur des hommes; 
la crainte , la jàbufie 6c le dépit dans celui 


%6 Nouvelle 

des femmes : tous ne partaient que d’Elvirc* 

Le Roi ne connoifToit de Pamour que les goûts 
paffagers ; auffi fe trompa-t-il tang-tems fer celui 
qu’il commençoit à fentir pour Elvire : en hono- 
rant le frere de fa faveur , en le comblant de Tes 
grâces , il cïoyoit donner à la générofité ce qu’il 
n’accordoit qu’à fa paffion naiflante pour fa fbeor» 
Dom Pedre s’attribuoit de bonne -foi la faveur dé 
fon maître : comment s’en feroit-il défié ? Le ban«* 
deau de la préemption efl: bien plus épais que celui 
de l’amour. 

A l’égard d’Elvire , il n’étoit pas ferprenant qu’elle 
fût encore moins pénétrante , une jeune perfonne 
à fon entrée dans le monde , efl trop occupée à 
concilier les idées qu’elle en reçoit avec celles qu’elle 
s’en étoit formées , pour voir au-delà des appa- 

i 

rences. 

Elyire raifonnoit 9 mais fon cœür n’avoit pas 
encore été éclairé par ce fentiment infaillible, in- 
définiflable , fepérieur à la raifon, que l’on devroit 
peut-être nommer inflinâ : il falloît une occafion 
pour le développer, elle fe préfenta bientôt. 

Le royaume commençoit à devenir affez tran- 
quille pour que le Roi pût donner quelque tems 
aux plaifirs; il les crut même néceffaires à fa poli- 
tique ; il falloit occuper , ou diftraire des Courtifans 
oififs : c’étoit donc par raifon d’état qu’il donnoit 
des fêtes ; mais Elvire ne paroifToit à la Cour que 

ces 


Espagnol ê# iy 

'tes jours -là 9 & il en donnoit très - /cuvent. 

Sur la fin de l’automne il y eut une cha/Te, o# 
le Roi invita toutes les dames; Ëlvire qui n’aimoit 
pas les plai/irs bfuyans , laiffa pafler tout ce qui 
s’empreffoit à liiiVre le Prince \ afin de pouvoir 
s’écarter librement, 'Quand elle crut n’être pas remar* 
quée , elle propofa à IfabeUe de Mendoce de venir 
fe repofer avec elle. Après avoir donné ordre à 
leurs gens de les attendre , elles s’enfoncèrent dans 
le bois , & s’aflirent au pied d’un arbre , dont le 
feuillage épais formoit ufte efpece de berceau* 
Tandis qu’Elvire livroit fon ame aux charmes 
de la nature , & qu’elle goûtoit délicieufement la 
fraîcheur de l’air, la douceur du lilence , la tendre 
obfcuritéqui régnoit dans. la forêt, Ifabelle étoit toute 
entière à raccommoder une plume de fon chapeau: 
leurs occupations les cataâérifoient. 

Ce n’eft pas qu’ïïabelle n’eût tout ce qu’il falloft 
pour être mieux ; mais fon efprit , ébloui par le 
feu de fort imagination , déplaqdit lès bonnes qualités , 
& même fes défauts : Coquette dé bonne-foi , fa 
frânehife étoit plus dangereufe que l’art le plus adroit; 
pour fervir fes amis elle facrifioit tout, jufqu’à leur 
fecret : officieufe , auffi emprelTée qu'imprudente , 
' elle nuifoit avec les meiUëureS intentions , fa bonté 
• lui donnoit des amis , fa fiucérité lui donnoit des 
•amans ; elle étoit par-tout , on l’aimoit par-tout, 
Ëlvire la voyoit fouvent, autant par amitié que 
Tome VI, B 


t 



it Nouvelle 

pour flatter la pafiion que ion frere avok , pour 
die. 

Le plaiifir de s’entretenir avec elle-même aurok 
fait garder long - teins le filence à Elvire ; mais 
Hàbelle , qui ne penfok qu’en parlant , le rompit 
bientôt. Vous rêvez, dit-elle à Elvire, ( en tirant 
de là poche une boëte à mouches, pour voir s’il 
n’y avoit rien de dérangé à fa parure ). Eh! qui 
n’admireroit de fi belles choies , répondit Elvire? 
Quoi donc , que vôyez-vous , reprit vivement 
Ifabelle? Ces arbres, dit Elvire , ce gazon, cette 
verdure, ce calme délicieux qui ravit les fera.... 
Quoi 2 interrompit ïfabelle en éclatant de rire , ce 
fdnt-là tes objets de votre profonde méditation? 
Eft-il quelque chofe de plus admirable , répondit 
Elvire , que les t ouvrages de la nature? ôh{ beau- 
coup , répondit IfàbeUe , je ne vois rien de fi en- 
nuyeux que fon étemelle répétition , on vivroit des 
fiecles fans efpétance de voir du nouveau , ce font 
toujours les mêmes objets travaillés fur le même 
deffin. Les initiaux ne diffèrent de nous que par 
quelques nuances extérieures. On dit même qu’il 
n’y a pas jpfqu’aux plantes qui n’aient des reflèm- 
blandes avec les êtres vivafls. Si vous admirez tout 
cela , pour moi , je n’y vois rien que de fort mal* 
.adroit. Cet ordre des faifons que l’on trouve mer- 
veilleux, ne me préfente qu’une fudceffion de mille 
incommodités différentes. Le printems me parofrroit 



Espagnol e. 19 

a&i agréable , s’il était «lieux entendu» mais tou- 
jours des feuilles» toujours du verd, toujours du 
gaaon » cela eft insupportable, Je conviens cepen- 
dant qu’il y a dans tout cela de quoi faire de fort 
jolies choies ; avec du goût » fans .prefque rien 
changer » je voudrais rendre la nature .auffi belle 
que l’art. . 

Par exemple » je laiflerois à-pett*près la figure 
des arbres telle qu’elle eft, mais tous auroient leurs 
feuilles en camayeux de differentes couleurs t l’im, 
couleur de rofe , l’autre , bleu» un autre , jaune » 
. fi les nuances me manquoient , j’en imaginerais tant 
-de nouvelles qu’aucun ne ie reflèmbleroit : au lieu 
de cette écorce rude » inutile , défàgréable, ceHe 
.de mes arbres ferait de glace' de miroirs; avec cinq 
•ou fix jolies femmes .& autant d’hoqunes » une forêt 
ferait auffi animée qu’une falle de bal : plus in- 
génieufe que la nature » je /rendrais mes bois auffi 
amufans la mût que le jour , en garnifëmt toutes 
les branches de -mes jolis camayeux de ces infeâes 
luifans qui feraient là uii effet admirable. 

Je voudrais auffi qu’il fût très-vrai qu’on ne mar- 
chât que fiir des fleurs ; jè les ferais toutes auffi 
baffes que le gazon » & de couleur encore plus 
variées que mes arbres*; enfin que n’imaginerois-je 
pas pour donner des grâces à cette infipide uni- 
formité de la nature ? 

Ifabelle aurait fans douteppuflè beaucoup plus 

Bij 


io Nouvelle 


-JjSkla téf^me^de. funivers mais. «Ile ftfi ipttt'- 
néwiipi®* ‘Çàr . fit Rlviré , -eft- ^-.fevant 

• avec pTJcjjMtaiioâiy'BâijeUe -en fit autant ,fons fovefir 

'.ce q compsgrie. Elles 

ifong ! homœe 'Côùvtrt 

• deï leurs pi$d*, ■?■ 

L '«ur; dêiaeurortSi 

càk i k peüt-étrè fouie 

-■de { jprôchèreftt'& le 

, trou ! «Sois qu’il n’eft 

; qu’é le foire revênjf: 

: Touride l^e-.eife ôjàftlê fo pùdie'Un-iffocon "retti- 


• pli d’un él«rr’ violent , qu’eflé lui répandit fur le 

; vifoge ; en .çfèb, : coriùne fi’étôii principalement* à 
: là . tête que - ïfr : jeune Itomme - étoit blelfô , la ' dèu- 
: leûr excqfl^p^wicettç eau lui caufa rappeUa bit»** 
-lôtclès; tiens.- - > c . - - . -- 

!.. Jtlvirê fit: le' :pretftier objèt -qui fe préfenta a fo 
; .vue , fes yeux is*y . arrêtèrent , ils fembloient^fe 
, ranimer , mais le . fang ' qu’il perdoit- eri abondance, 

• le fit bieniêjt ietombèr dans fon premier . état ; ifes 
- regards expoefiks- ', tendres , , languif&ns , pôrterènt 
. ;1na ffaçiftÇBt'ïJte-- arif.qüe la pkië- dans le ccênr 

: d’Elwi»a.'eifo à’affit à cbté c de lui , & -d’une - main 


, ; foùtenàrit -fa', tête , de l’autre elle eflâyoit d’an-êter 
,.;fon_fong avec un mouchoir, dont elle preffoit fes 
bléffures : Allez , dit-elle , ma chere lfabelle ; allez 
: dppetier- nos' gens ;ils ' donneront à ce malheureux 





« 



IX 


Espagnole! 

des fecours plus efficaces que les nôtres; fans doute 
il mérite tous nos foins. 

Au moment qu’Ifabelle s’éloignoit , le Roi qui 
cherchoit Elvirê arriva fuivi de toute fa Cour; elle 
rougit en le voyant , pofa doucement à terre la 
tête de l’Inconnu, fe leva, & courant à ce Prince, 
Ah! Sire, s’écria-t-elle, ordonnez que l’on fecoure 
ce jeune homme, il eft dangereufement bleffé : le 
connoiffez-vous , Madame , demanda le Roi avec 
un air auffi froid que celui d’Elvire étoit empreffé? 
Non , Sire , répondit-elle en bailTant les yeux ; mais 
pour être fècourable , il ne faut connoître que le 
malheur. Vous avez raifon, Madame, dit le Roi 
avec un peu d’embarras , vous ferez obéie. En 
même tems il ordonna à fes Chirurgiens de vifiter 
les bleffiires de l’Inconnu. 

Elvire profita de ce moment pour tirer Dom 
Pedre à l’écart : Mon frere, lui dit-elle , écoutez-» 
moi avec bonté; il femble que le deffin de ce mal- 
heureux l’ait conduit à mes pieds ; je ne puis me 
réfoudre à l’abandonner, les ordres du Roi feront 
furement mal exécutés ; faites-le conduire chez vous, 
je vous en conjure; pour connoître qu’il ne mérite 
pas fon fort, il n’y a qu’à le regarder. Je partage 
votre pitié , ma fœur , répondit Dom Pedre , je 

vais demander au Roi la permiffion .... mais il 

, « 

faut la demander vivement , interrompit- elle , afin 
qu’il ne puifTe vous la refufer. Vous ferez contente , 



if Nouvelle. 

tt prit Dom Pedre en la quittant pour fe rappnv 
cher du bleffé , que le Rot regardoit panfer avec 
attention. 

Si Pempreflement d’Elvtre avoit paru déplaire 
au Roi , il n’avok pu voir l’Inconnu de plus près 
{ans s’intéreifer à Ton malheur. L’inffinét toujours 
Vrai , ne produit de mauvais effets que dans les 
âmes médiocres ; d’ailleurs la mine , la taille , roi 
air noble qui perçoit à travers le défbrdre du bleflé, 
ne laiffoi ent pas douter qu’il ne fût d’une naifïance 
âu-deffus du commun. Le Roi auroit bien voulu 

ê 

en favoir davantage ; mais à toutes les queffions 
qu’on lui feifoit, il ne répondoit que par des lignes 
de refpeét & de reconnoifïance. 

Dès que le premier appareil fjiit pofe, Dom 
Pedre obtint du Roi , non fans quelque difficulté, 
la permiffion de le foire tranfporter chez lui ; la 
chaffe étoit finie ; on ne s’entretint pendant le retour 
que de l’aventure du blefïe ; à la Cour , plus qu’ail- 
leurs , on épuife les ‘ conjectures ; Elvire rêveufe , 
fens fe mêler de la converfation, n’en foifoit peut- 
être pas moins , mais elle ne les communiquoit à 
perfonne. 

Son premier foin, en arrivant chez elle, fut dé 
donner des ordres exprès & cent fois répétés, pour 
tjue l’Ineonnu fût fervi avec toute l’attention que 
demandoit fon état; Elvire pour la première fois 
vouloit être obéie ; le cœur veut bien plus déter* 
minément que l’efprit. 



E S P A G N O L $. %i 

. On (Ut en peu de jours qu’il n’y avoit aucun 
danger pour le malade ; mais il ne parloit point ; 
les Chirurgiens démontroient qu’une de fes bleffure< 
offenfoit confidérablement les organes de la parole 
& de rouie, toujours afièâés l’un par l’autre : le 
malade cependant n'étoit point lourd , mais félon 
eux, il devoit l’être, & ne pouvoit guérir que par 
un miracle de Part. 

Cette circonftance altérait la joie qu’Elvire avoit 
«Rapprendre qu'il n’y avoit plus de danger pour fa 
vie; il ne parlera jamais, difoit-eüe triftement, cela 
èft bien* incommode. 

Depuis la rencontre de llnconrtù , IfàbeQe ne 
quittoit plus Elvire; elle affeéloit avec lui un re* 
doublement de coquetterie qui défefpéroit Dont 
Pedre , & donnoit de l’inquiétude à Elvire ; mais 
la facilité qu’elle lui procuroit de pafTer les après* . 
midi dans la chambre du malade, où la bienféance 
l'aurait empêchée d’aller feule , le plaifir que Dora 
Pedre àvoit de la voir plus Peuvent , les dédon* 
mageoient l’un & l’autre des chagrins qu’elle leur 
caufoit. Ces quatre perfonnes ne fe quittoient 
qu'autant que le devoir de Dom Pedre l’appeUoit 
à la Cour. 

Il eft naturel de croire que les gens qui ne pan* 
lent pas , n’entendent point : ce préjugé joint 
aux raifonnemens des Chirurgiens , faifok oublier 
que l’on parloit devant un tiers. 


Biv 


1 4 -"N O U "V'E ‘L~L e 

• Un jour que Dom Pedre faifoit de violéns repriv» 
ches à Ifabelle fur un long entretien qu’elle avoit eu k 
la Cour avec Dom Rodrigue , fon ennemi & fori 
rival , on vint de la part du Roi s’inforrçier de la fanté 
de l’Inconnu. Dom Pedre fortit pour aller lui-même 
en rendre compte au Prince. Ifabelle fe voyant 
libre , dit à Elvire : Votre frere devient de jour 
en jour plus infiipportable , fans l’amitié que j’ai 

K 

pour vous, je romprois tout-à-fàit avec lui. Mais 
a-t-il tort , reprit doucement Elvire ? Vous con- 
noiffez la haîne que Dom Rodrigue a pour nous; 
vous favez que cet homme eft dangereux, &*vous 
avez avec lui l’air de la plus grande intelligence: 
vous portez la coquetterie jufqu’à vouloir plaire 
à cet Inconnu , qui ne pourra jamais vous dire s’il 
vous aime, ajouta-t-elly en foupirant : Que mon 
frere eft malheureux ! Vous n’avez nul ménage* 
ïhent pour lui , cependant il vous adore : Belle 
raifon, reprit Ifâbelle., s’il faut mefurer l’amour 
que l’on prend fur celui que l’on donne, vous 
aimez donc le Roi à la folie. Vous {venez un 
mauvais détour, rëprit Elvire ( avec un petit mou- * 
vement d’impatience ) ; le Roi ne m’aime pa$ , & 
quand il m’aimeroit. ... Eh bien ! interrompit 
ifabelle, quand il vous aimeroit? Achevez comme 
s’il étoit vrai ; hors, vous , perfonnè n’en doute; 
'que feriez-vous ? Pendant qu’Ifabelle parloit, Elvire 
qui étoit affife vis-à-vis de l’Inconnu, rencontra 



E s T> A G N X) h 4: *5 

fes yeux qu’il bailla avec tant de triftefle , que . Ion 
dépit en augmenta; elle répondit encore plus vive-» 
ment : Quand il m’aimeroit, je ne J’aimerois ja- 
mais il y a trop d’éloignement de fon cara&èjé 
au mien. Eh i qu’importe pour un Roi , reprit 
Ifabelle, cela n’importe même guère pour un pàr- 
ticulier; aime-t-on tout Ton amant? Cela ne fe 
peut pas, les agrémens perfonnels & les belles 
qualités font trop partagés. Vous voyez que j’aime 
dans votre frere la nobleffe de fon ame, fa bonne- 
foi ; j’aimerois dans un autre la jolie figure , la 
douceur de la phyfionomie ; je ne m’engage avec 
perfonne , je leur dis naturellement ce qui me plaît 
ou me déplaît en eux; & (i j’étpis à votre place,' 
en düant au Roi que je l’aime. ... Eh ! mais je 
ne lui dis point , s’écria Elvire ; en vérité votre 
* obftination me défefpère ; je ne lui dis point , & 
je ne lui dirai jamais. Tant pis , reprit Ifabelle ; (i 
vous n’accoutumez votre cœur à s’amufer de tout , 
au premier mouvement de fympathie que vous ren- 
contrerez , vous? aimerez férieufement. 

4 

Ce feroit la feule façon dont je voudrois aimer , ré- 
pondit Elvire ; comme l’amour involontaire peut feul 
être excufé , je me croirois moins coupable d’aimer 
beaucoup que d’aimer médiocrement. Ah ! vous irez 
plus loin, s’écria Ifabelle : une fois féduite, vous 
craindrez de n’aimer pas affez. Que je vous plains ! 
qiie vous ferez malheureufe , quand les défauts de votre 


i 


I 


Nouvelle 

amant viendront défigurer l’agréable idole que votre 
cœur s’en fera formée ! Je ne m’en croirais pas 
plus malheureufe , reprit Elvire; il me fourbie que 
Fon doit voir les défauts de ce que l’on aime, de 
même oeil que les liens propres : l’amour qui s’en 
offenfe n’eft qu’une foible amitié. Vous ne defirea 
donc pas un amant parfait, répliqua Ifàbelie en 
riant? Je ne délirerais pas une chimère, répandit 
Elvire ; les vertus qui méritent l’eftime générale 
auraient les mêmes droits fur la mienne ; je m r H 
magine d’ailleurs que le bonheur qui confifie dans 
la tendre union des âmes , dépend d’une fincérité 
irréprochable ÿ & de la confiance la plus intime ; 
ji'en exigerais beaucoup , 6c je me croirais aimée 
faiblement fi l’on n’en exige oit autant de moi : 
je voudrais aufii que mon amant eût affez de can* 
deur pour n’efïayer de me convaincre de fos fon* 
timens, qu’après s’en être convaincu lui -même : 
je ne fais , ajouta-t-elle , en baifiant les yeux , fi 
je ne voudrois pas qu’il fût malheureux. On ne 
rend point affez heureux quelqu’un qui Peft déjà. 
Fort bien, dit Ifàbelie en fo levant, avec cette 
façon de penfer on lait le bonheur des autres, 
mais on ne lait affurément pas le lien. Vous for- 
iez , dit Elvire? Non , répondit Ifàbelie, attendez- 
moi : je vais dans ce cabinet écrire une chanfon 
que j’ai faite fur l’humeur de votre frere ; je veux 
la lui donner: je ne forai qu’un moment. 


h. 



Espagnole. i j 

‘ Elvire voulut la fume , nais en paflant auprès 
Ai fit de Hhconm , il la retint doucement par fa 
robe. Arrêtez, adorable Elvire, hri <fittil aflfêz bas 
pour n’étie entendu que cPelle, je fins ce malheu- 
reux qui aurait droit de vous plaire , s’il fuffifoit 
de vous adorer. Vos charmes ont féduit ma raifon; 
une jade indignation contre les hommes m’avoit 
condamné à- garder avec eux un filence étemèl , 
Pamour feul pouvoit me le faire, rompre : fi l’offre 
des premiers vœux d’un cœur pur vous offenfe , 
je reprens le deflfeîn que j’avois formé , rien né 
pourra m’en difîraire. 

Elvire à la voix de lTfnconnu fut fkifie de tant dé 
difFérens fentimens , qu'ils fufpendirent réciproque- 
ment leur effet ' Elfe fembloit vouloir s’éloigner ÿ 
mais Fïncormu la retenant toujours : Pardonnez-moi l 
Madame, continua-t-il, b violence que je vous 
fâis : voici le moment décifif de ma vie ; je ne 
fins pas affez téméraire pour efpérer , mais je fuis 
trop malheureux pour avoir quelque chofe à craindre. 
J'ai parlé , beHe Elvire , vous feule le fàvez ; que tout 
autre Fîgnore ; gardez mon fecret , c’eft la feule 
gracè que je vous demande â. préfent, me la refu- 
ferez - vous ? Répondez - moi , charmante Elvire; 
que j’entende de cette belle bouche un mot qui 
me foit adreffé ; quel qu’il piaffe être , il fera cher 
à mon amour. Je garderai votre fecret, répondit- 
elle d’une voix timide j permettez -moi feulement 


I 


»8 Nouvelle 

r 

de le communiquer à mon ifrere ; il ne doit rien 

ignorer de ce que je fais , & vous lui devez votre 

confiance. Vos volontés font/ mes loix. Madame, 

reprit llnconnu; dites mon fecret à Dom Pedre: 

mais 9 adorable Elvire , ( ajouta-t-il avec une tendre 

timidité ) le lui direz-vous tout entier? Je ne lui. 
* 

cache rien, répondit - elle. Ah! Madame, s’écria 
llnconnu, que mon amour vous touche peu! Que 
je fuis malheureux ! Mais pourquoi , dit Elvire, 
s’appercevant alors pour la première fois qu’elle 
s’attendriffoit ? Craignant d’en trop dire , elle s’é- 
chappa des mains de l’Inconnu , fi agitée , qu'elle 
n'ofa entrer dans le cabinet où étoit Iiabelle ; elle 
alla s’enfermer dans le fien. 

A peine, remife de fon trouble, commençoit- 
elle à fentir cette joie du cœur , qui naît du dé- 
veloppement d’un fentiment agréable , que Dom 
Pedre arriva. 

Ah! mon frçre, s’écria-t-elle en courant à lui,', 
llnconnu m’a parlé , vous ferez fùrpris de l’en- 
tendre : il vous aime ; il a un fon de voix char- 
mant, vous ne vous repentirez jamais de lui avoir 
fauvé la vie , vous l’aimerez , j’en fuis fure; mais 
il faut lui garder le fecret , je l’ai promis. Quel 

fecret , demanda Dom Pedre ? Sa naiflance feroit- 

/ 

elle obfcure , n’ofèroit- il l’avouer ? Ce n’eft pas 
cela , répondit Elvire ; il ne veut parler qu’à nous , 
nous aurons feuls fa confiance; notre amitié lui 


\ 


Espagnole; ij 

» * • 

Rendra lieu de tout . : un jufte méprit pour les 
hommes. . . . Que voulez -> vous donc dire , ma 
foeur , interrompit Oom Pedre } Je ne vous attends 
point ; mais enfin quel eft Ton nom & là naiffance î 
Je ne le fais pas , répondit - elle , auffi furprife dè 
fon ignorance qu’emborraffée de là queftion. Vous 
ne le lavez pas , reprit vivement Dom Pedre,' 6 £ 
qu’a-t-il donc pu vous dire ? Pourquoi vous con- 
. fier des lècrets avant que de fe faire coimoître î, 
Quel eft l’embarras où je vous vois ? Expliquez- 
vous , ma Ibeur , éloignez , s’il fe peut , des foup- 
qons. . . . Ah ! mon cher firere, interrompit Elvire, 
n’intimidez pas ma confiance, vous faurez tout; je 
ne veux rien cacher à un frere que j’adore : l’In- 
connu. . . . Qüoi toujours l’Inconnu , reprit Dom 
Pedre avec colere ? Ce n’eft plus' que fous fon 
nom que je puis recevoir des confidences , je vais 
le faire expliquer. Nul éclaircifiement ne nie con- 
vient avant celui de là naiftance. 

Il lordt en même tems , & laifTa Elvire dans unô 
lituation bien nouvelle pour fon cœur. Etonnée, 
interdite , elle s’appuya fur une table , & fembloit 
en fe cachant le vifage de fes mains , vouloir le 
dérober à elle-même une partie de fa confulion. 
La colere de Dom Pedre «voit éclairé fon cœur: 
la crainte de s’être méprife fur l’objet de fa ten- 
dreiTe , lui rendit plus de timidité que le plaifir d’être 
aimée ne lui en avoit fait perdre; cette pafiion 


/ 


£0 -Nouvelle 

«qui s’-eaprimokun moment auparavant par une joie 
£ -naïve, lui parut un crime,, & peut-être -une 
baflèflè. 

. Comment s’-étoit - elle aveuglée fiir les ciroonfo 
tances -de la rencontre -de l’Inconnu ? Un homme 
foui, couvât de -bleflùres qu’il avait peut-être 
méritées g «e devait exciter que de la pitié. Sur 
quel fondement avoit -elle pu le -croire d’un rang 
^gal au £en , lorfque tout lui aanoaçoit le -con- 
traire? Ce filçnce affeâé n’étojrt - U pas la preuve 
d’un caraftère dangereux , ou d’une feufleté mér 
prifable ? Cependant elle l’aimeit le . moindre 
doute là-deffus l’auroit foulagée ; elle n’en trouvoit 
{dus. 

£0e pafla deux heures dans les mortelles agita- 
dons que donnent tes remords , la honte , la rai- 
£>n S{ l’amour , quand ils fe raflèmblant -dans un 
cœur vertueux. 

La crainte de revoir Dom Pedse fl la feifojt 
<reff$ûllirau moindre bruit. L’mtpatieace d’être tirée 
de Sa. mortelle incertitude , lui . faifoit defirer - fou 
retour : enfin elle l’entendit revenir dhrn pas pré- 
cipité , qui la glaça d’efiroi. Au montait qu’il entra, 
elle étoit tombée demi-morte fur ie fopha ou elle 
■étoit^ffife. Raffurez-vous, ma foeur, s’écria Dom 
.Pedre , tStafé de fétat Où d la trouvoit : votre 
-cœttr ne s’efl point trompé ; Dom Alvar de las 
Totem cpe*# aùné fiut$ , honte d’Elvirede 





E- s- V À 6 N O lli f( 

MMm». Quel eft ce Dam Alvar , demanda-t-elle 
d’une voix semblante ? Oeû nnoanna , répondit 
Dom Pedre; j’en ai les preuves neceffaires pour 
tranquilfifer votre ame & mon anûâé. Ah ! mon 
cher frere, s’écria tendrement Elvire ( en prenant 
une de tes mains qu’elle voulût haifèr ) ,que votre 
fœur eft malheureufe 1 Elle ne put en dire davan- 
tage ^ efle ladTa tomber fa tête fur l'épaule de Dotu 
Pedre, qui s’étoit affis à côté d’elle ; elle y refia 
quelque tons -immobile , le vifage baigné de cas 
larmes paifibles , qui rempliffent fi tendrement l’in- 
tervalle de la douleur au plaifir. Efcoutez-moi, im 
fceilr , dit -Dom Pedre en la relevant , j’eii vois 
aflez pour ne pas retarder un entier éclâircifle-, 
ment. 

Dom Alvar de las Torres, eft 'fis de Doôt 
Sanche de las Torres , dont la fin tragique eft file 
de tout le monde : mais nous en ignorions les cir- 
conflances que je viens d’apprendre. Ce famemc 
hdiniftre de Ferdinand Roi de Portugal , eut le 
malheur de plaire à Laure de Padille , maîtfeflè de 
•ce Prince. Plus violente & plus cruelle encore qde 
lui, elle commença par faire empoifonner la mete 
de Dom Alvar , pour ôter tout prétexte à la ver- 
tueufè froideur de Dom Sanche; mais Cet attentat 
qu’il ne put ignorer changea fon indifférence en 
horreur. Laure , défefpérant de pouvoir le touche? , 
fe porta aux demieres extrémités. Après avoir eflàjté 


yï NOü VïLtE 

en vain de jetter dans l’efprit du Roi des foupçons fvü 
Fintégrité de fon miniftère , elle forgea elle-même un 
projet de conjuration , qu’elle fit trouver dans les 
papiers de Dom Sanche, par un complice infâme de 

fes cruautés. 

\ 

’ • Le Roi, for ce fpécieux témoignage, fit tran- 
cher la tête à fon Miniftre; mais la vengeance 
de cette perfide femme n’étoit pas*affouvie : elle 
vouloit éteindre en Dom Alvar le refte du nom 
de las Torres. Il ne lui eût pas été difficile de le 
faire périr , tous les amis de fon pere Payant aban- 
donné :.un feul lui refta, qui eut' le courage d’en- 
lever le jeune Alvar : il vint le cacher dans la forêt où 
vous Pavez trouvé. 

Ce fidele ami a confacré fon bien , fon efprit 
& fes talens à l’éducation de fon éleve ; une cabane 
leur a fervi d’azile contre les fureurs de Laure , 
jufqu’au jour où l’inexpérience du malheureux Alvar 
â donné lieu à la plus horrible cataftrophe. Il chaffok 
affez loin de leur habitation, lorfqu’if rencontra des 
gens , inconnus , qui le croyant de la fuite dû 
Roi , le queftionnerent fi adroitement, que parlant 
pour la première fois à des hommes , la défiance 
générale que fon ami lui aVoit infpirée , ne fuffit 
pas pour le garantir de leurs artifices. C’étoient des 
émiffaires de la cruelle Laure ; ils tirèrent des pa- 
roles de Dom Alvar des mduéfions fuffifantes pour 
découvrir la retraite de fon vertueux ami , & 

partirent 



È'S P A G N O L E, JJ 

partirent promptement pour aller confommer feu r 
crime par un infâme affaffinat. 

Quel fpeâacle pour le malheureux Alvar , en 
entrant* dans la cabane , de trouver fon tendre ami 
prêt de rendre le dernier foupir ! il ne lui reftoit de ‘ 
forces que pour lui apprendre d’où partaient les 
coups, & pour l’exhorter à s’en garantir. Le dé- 
fefpôir .de Dom Alvar augmenta par la connoif- 
fance de la part qu’il avoit à fon malheur : dès 
qu’il eut Vu ^expirer dans fes bras ce miracle d’a- 
mitié , ne fe connoiflant plus lui-même , il erroit 
comme un furieux dans la forêt, quand il rencon- 
tra des Piqueurs du Roi. Ils voulurent brutalement 
le faire retirèr : Dom Alvar y qui ne cherchoit 
qu’à mourir , fe livra à leurs coups , & vint tom- 
ber à vos pieds. Votre feule vue , mà fœur, l’a, 
engagé à recevoir les fecours que vous lui avez 
procurés ; fon jeune coeur , quoique prévenu contre 
les hommes , n’a pu réfifter à .Pamour que vous 
lui avez infpiré ; il a été d’autant plus violent , qu’il 
,1e reffentoit pour la première fois : mais en fe 
livrant à. nos foins, il s’eft propofé d’obferver, en 
gardant le filence, files hommes étaient tels qu’on 
les lui avoit dépeints ; & de ne le rompre , que 
lorfqu’il auroit trouvé où placer fon eftime. Nos 
procédés ont déterminé fon choix. Votre mérite 
a redoublé fon amour pour vous , & là reconnoif- 
fance a produit l’amitié qu’il vient de me jurer. Au 
Tome VI. C 


34 Nouvelle 

# 

refte , ma foeur , Ta fincérité ne peut être füfpeéle; 
j’ai vu avec douleur ks preuves de fa malheureufe 
luftoire ; il ks a toutes confèrvées avec foin, hors 
k fatal projet de la conjuration qui a coûté la vie 
à fon pere , qu’il a cherché inutilement. 

Voilà , ma foeur , quel efl l’amant que k fart 
vous préfente; il eft digne de vous; & il eft digne 
de moi de remplacer la perte de fon ami : il par- 
tagera ma fortuite , jufqu’à ce que les bontés du 
Roi lui en aient fait une convenable à ion rang. 
Tout mon crédit ne fera déformais employé qu’en 
faveur de la vertu malheufeufe. 

Ah , frere trop généreux 1 s’écria El vire , en 
tombant à fes genoux. . . . Dans ce moment ils 
entendirent un grand bruit Un Officier entra fuivi 
de plufieurs Gardes ; il venok arrêter Dom Pedre de 
la part du Roi. 

Il efl difficile d’exprimer la fiirprifè du fiere & 
de la foeur, à un événement fi peu attendu. Dom 
Pedre, sûr de fon innocence , obéit fans réfifter. On 
, le conduifit dans une tour , où l’on avoit ordre 
de l’enfermer. 

Elvire , que ibn propre intérêt avoit abattue , 
reprit tout fon courage à la vue du péril qui më- 
naçoit fon frère. Aucun obilacle ne put retarder 
fon zelè , elle courut fè jetter aux pieds du Roi. 

De quel crime. Sire, puni fiez-vous mon mal- 
heureux frère, s’écria- t-eUe? en eft- ce un que 


ÊSPAGNOtï. 3$ 

tàmburqu’il a pour m maître 4 encore plus digne 
d’être aimé par lès vertus que par lès bontés } 

Le Roi releva Elvire * avèc cet air de tiertVeiti 
lance , qui ri’efl Ordinairement chez les Princes 
qu’une diffimulation perfide : vertu fur le trône ) 
vice honteux dans la fociété ; mais quj .n’étoit alors 
i qu’un effet de la pafiion de ce Prince. l’ajmai votre 

frère , Madame , lui dit - il , l’aveii de fbà Crime 

/ 

peut encore lui rendre mon aminé i la graCe n’eff 
qu’à Ce prix. Mais s’il l’ignore. Sire, repritElvire* 
çn verfant des larmes qü’elle ne. put retenir. 

Le Roi touché , plus qu’il ne vouloit le paraître * 
alloit s’éloigner fana lui répondre , lorsqu'elle le 
retint , en fe jettant une ièconde fiais à les pieds i 
le le Vois tien , Sire , lui dit» elle , la perte.de 
mon frere eft réfolûe ; la feule, grâce que j’im- 
plore , c’eft la permiffion de le voir , ordonnez que 
fa prifon me fôit ouverte ; fournis à votre juftice, 
nous attendrons enfemble la même deflirtée. 

^ i 

\ Le Roi , prêt à céder à fon amour, lui accorda 
. la liberté de voir Dom Pedre ; & fe retira , farts 
écouter les trilles remerciemens qu’un ulàgê barbare 
exige des malheureux , quand on ne leur fait pa$ 
tout le mal qu’on peut leur frire. 

Auffi - tôt que le Roi lut forti, Elvire fe fit 
conduire à la tour OÙ fon frere étoit enfermé. 
A la vue de ce féjour affreux , où tous les fens 
blefifés ne portent à l’ameque des idées révoltantes , 

Cij ' ' > 


3 6 Nouvelle 

Elvire penfa expirer. Ses pas mal affurés la conduifi^ 
rent à peine jufquà’ la porte , dont l’afpeâ: funefte fait ^ 
trembler également l’innocence & le crime. Dès 
qu’elle fut ouverte , le frere & la fœur fe jettant 
dans les bras l’un de l’autre , y demeurèrent péné- 
trés d’une douleur muette , trop fentie pour être 
exprimée; mais Dom IJedre , reprenant bientôt 

s 

fermeté naturelle : Eh bien , ma fœur , lui dit-il , 
puifque je vous vois , je vais fans doute triom- 
pher de mes ennemis. La tyrannie n’accorde jamais 
de confoladôns aux malheureux , qu’au moment 
où ils ne le font plus. Ma vengeance fera trop 
jufle pour que le ciel ne la favorife pas ; mais 
quand je devrois en mourir, je ferai fatisfait. 

Ne penfons pas encore à nous venger , répondit 
Elvire : hélas ! mon frere , nous ne fournies pas 
à cet heureux moment ; le Roi vous aime , il eft 
vrai ; mais ce n’eft , dit - il , qu’à l’aveu de votre 
crime qu’il peut en accorder le pardon , votre grâce 
n’eft qu’à ce prix. Qu’à l’aveu de mon crime I 
s’écria Doni Pedre; ah! fi j’en ayois pu commet-i 
tre , il feroit de ceux que l’on avoue fans honte , 

& qui bravent les menaces. O ciel! c’eft le Roi 
qui m’accufe! c’eft moi qù’il foupçonne! moi ! Eh ! 
qui ne connoît la pureté de votre ame , dit Elvire ? 
Mais , mon frere , les Rois s’offenfent aifément; 
puifque votre grâce n’eft qu’au prix d’un aveu, 
examinez avec foin s’il ne vous, feroit pas échappé 



Espagnole. 37 

quelque traif équivoque, qui , rendu fous les cou» 
leurs du crime , pouvoit en avoir les apparences. 
Non, ma fœur, répondit Dom Pedre, je fuis in- 
nocent, puilque je fuis fans remords; mon cœur 
eft plus sûr que ma mémoire. O deux ! que ferons- 
nous donc , s’écria triftement Elvire J gomment flé- 
chir le Roi ? Je l’ignoré, reprit Dom Pedre , jè 
ne veux pas même le favoir; je n’ai dû la faveur 
d’Aîphonfe qu’à fon choix , je ne devrai mon fàlut 
qu’à fa juftice. Attendons tout, ma fœur , avec un 
courage digne de nous, ' 

Le frere & la fœur s’entretinrent de leurs araires 
Sf dé leur tendreffe mutuelle , jufqu’au moment où 
l’oh vint avertir Elvire qi^l étoit tems de fe re- 
tÊt r ; fa douleur, jufques-là fufpendue par la pré- 
fence de fon frere , fe réveilla avec plus de violence 
qii’elle n’en avoit auparavant. * 

Les événemens funefies qui pouvoient l’en fé- 
parér pour jamais, fe préfentant à fon imagination y 
portèrent dans tout fon corps un friffon mortel y 
qu’elle prit pour le préfage d’un éternel adieu. Ses 
yeux attachés fur fon frere avec une morne avi- 
dité, fembloient fe raffafier de fa vue pour la dernière 
fois. Dom Pedre attendri par des marqués fi tou- 
chantes de rattachement de fa fœur , ne voyoit 
que le danger où la mettoit l’excès de fon afflic- 
tion ; tremblans l’un pour l’autre , remplis d’idées 
funeftes qu’ils n’ofoient fe communiquer , ils fe 

C *»* 1 



Nouvelle 

foparerent feis proférer uae parok. Les malheu-> 
r?ux le feroient beaucoup moins y s’ils ne voyoient 
que leur mafoeur, 

Elvire fe trouva chez elle fans s’être apperque 
qu’on l’y pfijt conduite* abîmée dans le feul objet 
dont elle étoit occupée , ceint du dehors ne pou* 
voient fe peindre à fon ame , fon cœur en étoifr 
fi rempB , qu’il fembloit n’y refter aucun vuide : 
mais Unique Tes gens , en lui rendant compte de 
Ce qui s'étoit paffé pendant fon àbfence, lui appii* 
renLque Dom Alvar avoit été enlevé par les ordre» 
du K.oi » prefou’en même tenu que Dom Pedre » 
die fentit qu’à quelque degré que fort la douleur^ ' 
«Hé peut augmenter : il n’en eft pas de même de»' 
plaifirs , leurs bornes font preferites, 

Elvire n’avoit pas encore éprouvé le befoin d’être 
aimé , que la nature a donné aux belles âmes , 8ç 
qin redouble dans • les malheurs. Jufques-là l’amitié 
de fon fret© fofljfoit à fo confiance : en le quit- 
tanty UB ftntment vague , indéterminé , la fâifoit 
Compter £ fe» même qu’elle s’en apperqât ) for 
.Jes confondons qu’eBe frouveroit dans le c-œur de 
Dom Alvar » S Faimoit, elle pouvoit fe» contrainte 
s’entretemr avee h» de leur malheur préfent , 8f 
peut-être de Fefpérance de leur bonheur à venir ; 
quelqu’affligée qu’elle fût , elle pouvoit porter d§ 

* joie dans le cœur de fon amant» en lui appre* 
Jiaot le» di {positions favorables de fon ffçre à fon 

i 



Espagnole. 39 

* 

égard, & en le taillant même appercevoir des 
tiennes. On n’eft pas tout-à-fait malheureux quand 
on peut procurer du bonheur à ce qu’on aime. 

Elvire ne difÜngua bien ces idées f tatteufès qu’au 
moment qu’il fallut les abandonner. L’abfènce de 
Dom Alvar , jointe 4 celle de Ton frère, lui parut 
une privation totale : elle ne vit plus rien qui l’en- 

t , 

vironnat , elle fe crut feule dans l’univers. L’excès 
de Ion accablement devint une efpece d’infenfibilité. 
Ses femmes 1a mirent au lit , fans qu’elle donnât 
aucun figne de connoifTance. 

Elle paffa une nuit telle qu’on peut l’imaginer ; 
cependant elle en appréhendoit ta fin ; elle craignoit 
que le jour n’interrompît le calme affreux dont elle 
jouifToit , en lui apprenant de nouveaux malheurs 
qu’elle ne fe fentoit pas ta force de fùpporter. 

• IfàbeUe fut ta première qui entra dans fon ap- 
partement ; elle s’affit fur fon lit , en verfant quelques 
larmes. Vous pleurez , eût Elvire d’une voix fbible , 
fuis-je au comble du malheur ? Je n’ai rien de nou- 
veau à vous apprendre , répondit Ifabelle ; votre, 
état 8c celui de votre frère fiiffifènt pour m’affliger. 
Le Roi m’entretint hier fort long-tems ; il cherchbit 
à démêler fi je ne fàvois rien du prétendu crime 
de Dom Pedre ; de mon côté , je tâchois de . dé- 
couvrir de quoi il l’accufoit ; mais il eft là-deflus 
d’un fecret impénétrable : je lui fis des reproches 
fur fon injufiiee , qui n’eurent pas grand fuccès. 

Civ 


I 


4à Nouvelle 

Nous nous réparâmes fort mécontens l’un de l’autre! 
Vous a-t-il parlé de l’Inconnu , demanda Elvire? 
Non , répondit Ifabelle , il eft trop occupé de votre 
frere pour penfer à d’autres ; je crois même que 
vous lui êtes devenue très-indifférente : car le moyen 
de croire que l’on aime les gens quand on les. 
perfécute? Mais à propos, continua-t-elle, je vais 
paffer dans la chambre du malade ; je reviendrai 
vous dire de fes nouvelles. Eh quoi , dit Elvire , 
vous ignorez donc -ce qui.s’eft paffé ? Je ne fais 
rien , répondit Ifabelle ; parlez , qu’eft-il arrivé ? 

Elvire étoit trop malheureufe pour être prudente! 
Elle ne réfifta point à l’attrait de foulager fon cœur 
en confiant toutes fes peines à Ifabelle, Elle lui 
avoua fa tendreffe pour l’Inconnu , fes inquiétudes 
fur fon enlèvement ; elle la pria avec tant d’ar* 
deur d’employer fes foins à découvrir le fort que 
le Roi lui préparait , qiflfabelle en fut touchée! 
En vérité , dit - elle , vous avez eu tort de diffi-» 
muler ; fi j’avois été inftruite rie votre paflion , je 
me ferois bien gardée de vous dérober le moindre 
regard de votre amant : je n’aime point à faire 
de la peine à mes amies; fi le fort nous raffem- 
ble , vous, ferez contente de moi : je vous aiderai 
- même Jl gagner votre frere. Cela ne fera pas né«« 
Ceflaire , répondit Elvire, je ne fais rien fans fon 
aveu. Bon , dit Ifabelle , l’aveu de votre frere} 
Ah ! vous rie me perfuadçrez pas que DomPedre , 



Espagnol e, 4* 

haut comme il eft, approuve jamais votre gôutpour 
un homme ifolé : non , non ; pour lui plaire il faut 
un mérite fondé fur une longue fuite d -aïeux bien 
reconnue; que cela ne vous inquiété pas cepen- 
dant ; duffé-je Tépoufer , je le ferai confentir à votre 
bonheur ; je vous aime affez pour vous en faire 
le facrifice. 

. Elvire , fans s’arrêter à ce qu’il y avoit cPincon- 
fidéré dans le difcours dlfabelle , ne balança pas 
à juftifier fon choix , en lui découvrant le fecret 
de Dom Alvar ; enfuite elle la conjura de nou- 
veau de s’informer exactement de fa deffinée, mais 
avec difcrétion & fans la compromettre ; elle pro- 
mit tout , & fortit pour aller exécuter fa commit 
fion. . , . • ■ 

Elvire , foulagée par cet entretien , fe crut affez 
de force pour aller adoucir par fa préfence la capti- 
vité de fon frere ; elle fe leva , mais une fievre 
violente qui la faifit , l’obligea de fe remettre au 
lit. 

. Ifabelle vint le foir même lui dire qu’elle n’avoit 
rien appris de particulier de Dom Alvar ; que l’on 
difoit feulement à la Cour que le Roi avoit eu , 
ces deux jours -là , de longs tête-à-tête avec un 
homme qu’il tenoit enfermé, que fans doute c’é- 
toit Dom Alvar. Mais , demanda Elvire , ne dit- 
on point les raifons qui ont porté le Roi à le faire 
arrêter ? Non , dit Ifabelle , jufqu’ici rien n’a tranfpiré. 


4 \ Nouvelle 

1) faut donc tout attendre du fort , dit Elvire en 
pouvant un profond foupir : mais , ma chere Ifa- 
belle y écrivez, je vous prie , à mon frere , inf- 
truifez-le de ce qui m’empêche d’aller le voir ; votre 
lettre adoucira là peine , fi vous ne lui refofez pas 
quelques mots qui flattent foi) amour. En vérité, 
répondit Ifabelle , cela ne me coûtera rien ; les. mal- 
heurs m’attendriffent , je n’ai pas. daigné parier à 
un homme depuis qu’il eft prifonnier ; vous voyez 
le peu de foin que je prends de ma parure ; s’il 
étoit long-tems malheureux, je ne répondrais pas 
que je ne l’aimafïe férieufement. Je ne veux pltts 
vous faire parler , ajouta-t-elle , voyant qu’Elvire 
fcuflfroit beaucoup; je vais écrire à votre frere, je- 
ne vous quitterai pas ; un livre , ou mes idées 
m’amu&ront. 

Dès que le Roi eut appris la maladie d’Elvire» 
3 envoya l’affurer qu’elle n’avoit rien à craindre 
pour Ion frere; que tout referait fufpendu jufqu’à 
ce qu’elle fût en état de l’aider de lès confeils ; & 
qu’il délirait autant qu’elle de le trouver innocent. 
Elvire avoit befoin de cette afiùrance pour pour- 
voir fupporter les maux dont elle étoit accablée; 
mais cette foible confolation fut bientôt altérée par 
un nouveau genre de tourment , du moins aulfi 
cruel que ceux qu’elle avoit déjà éprouvés. 

Ifabelle , qui ne quittent Elvire que pour aller 
s’informer des nouvelles qui pouvoient l’intéreffer , 



1 


Espagnole; 4) 

devint Un foir plus tard qu'à l'ordinaire; après av«f 
feit fôrtir les femmes d'Elvire avec beaucoup <fcm* 
preffement ; rdjouiflfez-vous , hu dit-elle , je viens 
vous apprendre des chofes charmantes de votre 

amant. Il a paru aujourd'hui chez le Roi , beau 

% 

comme Pameur , paré comme une idole, avec toutes? 
les apparences cPun favori décide : c’etoit une chofe 
4 voir que l’étonnement des Courtifans , & l’âd- 
miration des femmes. J’ai vu jufqu’a notre vieille 
Gouvernante le fuivre pas-à-^pas , le cou allongé* 
les yeux rétrécis , minaudant de h. bouche , & ne 
eeffant dè lui parler fans en être entendue ; il eft 
vrai que fa figure eft ébleuiflànte , fës yeux fins 
& languifïans adoüciftent la fierté de fa mine ; la 
majefté de fa taille eft embeSie par mille charmes 
répandus fur toute fa perfonne; la hoblefte régné 

- i 

dans tous fes mouvemens, les grâces dans fa poli-* 
teffe : enfin, c’eft un homme charmant; fi j’étois 
contente de lui. ... Il vous a parlé , fans doute * 
interrompit Elvire? Non, répondit IfabeHe en fou- 
riant : Ah ! ne me cachez rien , ma chere IfabeHe , je 
Vous en conjure, reprit Elvire, que vous a-t-il 
dit? Rien du tout, répondit ïfabelle; n’ayez point 
de jaloufie : je me trompe fort, fi la faveur du Ror 
ne Penivre de feçon à lui faire oublier fes amis ; 
il m’a vue fins me regarder, fans me donner le 
moindre figne de connoiflànce ; il a un air indo- 
lent que Ton prendroit pour de la trifleffe , fi l’on 


44 Nouvelle 

pouvoir être malheureux avec l’applaudiflement gé- 
néral. Comment ! il ne vous a pas parlé , demanda 
encore Elvire? Il ne m’a pas dit un mot, répon- 
dit Ifabelle ; faut-il des fermens pour vous le per- 
suader , ajouta- 1- elle en riant ? Votre folie me 
divertit ; votre amant eft libre , il eft heureux , de 
quoi vous inquiétez-vous ? 

. Où prendre des forces pour foutenir tant de 
maux à - la - fois , s’écria Elvire ? Dom Alvar eft 
ingrat ! Dom Alvar préféré la fortune à Elvire ! 
il. oublie qu’elle eft malheureufe ! O dieux ! que 
je ne voie jamais la lilmiere. Ifabelle étonnée , 
ne favoit que penfer de la douleur d’Elvirej ce- 
pendant elle voulut la raffurer par des difcours 
généraux , plus propres à irriter une véritable dou- 
leur qu’à la foulager. Il n’y a que les viâimes de 
l’amour qui fâchent en adoucir les peines. 

■ Elvire , fans mouvement , les yeux fermés , 
n’entendoit pas même les confolations mal-adroites 
que fon amie s’efforçoit' de lui donner. On auroit 
douté fi elle vivoit , fans un torrent de larmes qui 
s’échappoient de fes yeux. Ifabelle appella du fe-^ 
cours : en eft-il contre les maux dont la caufe eft 
dans l’ame ? 

4 

* Elvire ne tarda pas à éprouver les effets de ce 
nouveau chagrin. En peu de jours on défefpéra 
de fa vie ; mais que né peut la nature foutenue 
du défefpoir ?; Elle refufa conftamment de prendre 



Espagnole: 45 

tacun des Temedes , dont on Fauroit accablée fi 
elle eût eu le moindre defir de vivre. Son opiniâ-* 
treté produifit le contraire de ce qii’elle en attend 
doit. En très-peu de tems elle fe trouva dans un 
état de convalefcence , qui répondoit du moins de 
là vie, s’il ne promettoit rien pour fa fanté : les 
progrès en étoient fufpendus par la profonde trif* 
tefie où la plongeoient fes réflexions ipépuifables 
fur la conduite de Dom Àlvar. 

Le Roi Pavoit fait arrêter en même tems que 
Dom Pedre , le croyant complice du crime qu’on 
lui imputoit ; mais la jaloulîe qui fe multiplie ,par 
elle-même, avoit fait tant de progrès dans fon 
cœur depuis la rencontre de cet Inconnu , qu’il 
n’étoit peut - être pas fâché de s’autorifer d’une 
raifon d’Etat , pour venger fon injure particulière. 

D’ailleurs , le filence de Dom Alvar lui paroif- 
foit renfermer quelques myfteres; Ce fut pour s’en 
éclaircir par lui - même , qu’au lieu .de le rendre 
prifonnier , ainfi que Dom Pedre , il fe contenta de 
le faire garder dans une chambre de fon palais. 

L’impétuofité de fes mouvemens l’y conduifit 
prefqu’en même tems que Dom Alvar y arrivoit. 
Sa contenance noble , tranquille & allurée frap- 
pant Alphonfe d’étonnement, calma tout-à-coup 
fon ame ; il lui fit avec douceur toutes les queftions 
qu’il crut propres à l’obliger de parler; mais Dom 
Alvar ne lui répondit que par un filençç auffi ferme 


4$ N o U V E L L E 

que ttfpeâuCux. Défefpéré de né rien obtenir par 
ià priere , ie Roi voulut eflayer fi le Sentiment aurait 
plus de pouvoir. 

R fe tourna vers fon MiniÔfe rie confiante ( qüi 
foui avoit la peitnifiion de le fièvre : ) Je ne Veux » 
dit-il, d’autres preuves du crime de Dwn Pedre, 
que le filence obffiné de (on comice. L’artifice 
eft l’unique reflource des âmes lâches , Continua-t-il ; 
que Dom Pedre Toit conduit au fupplice , & que 
£i fœur. . » » Dom Alvar , frappé de ces terribles 
paroles , les interrompit en fe jettant aux pieds du 
Roi. L’amitié allarmée, la vérité naïve , la noble 
affiirance parlèrent avec tant d’énergie pour la juf- 
ûfication de Dom Pedre , qu’Alphonfe pénétré 
d’admiration, & d’une forte de îefpeâ que lès 
Rois mêmes doivent à la vertu , lui ordonna de. 
fe lever & de lui apprendre fon nom , fon rang 
& fon fort 1 Dom Alvar fkdsfit fa curiofité autant 
qü’il le put , faûs blefTer le fècret qu’il fe devoit 
à lui-même ; ettfuite il fupplia modeftement le Roi 
de n’en pas exiger davantage. Ses paroles, le ton 
dont il les prononqoit, la candeur peinte fur fon 
vifage , avoient fi puiflamment remué le goût na- 
turel du Roi pour la vertu, que regardant Alvaf 
avec bonté : Tu me caufes tant de furprifè , lui 
dit-il , qu’il faut que tu fois un homme extraordi- 
naire. Je n’exige pas de plus grands éclairciflemens 
fur ton fort; mais au moins que je fâche les motifs 



\ 


Espagnole. 4f 

tFun filence fi fingulier ? Alors Dom Alvarlui dit 
que fes malheurs iyant devancé fit naiflânce , 3 
ne devoit fon éducation qu’à un citoyen, peut-être 
ennemi tropzélé de la fàuffeté des hommes, puis- 
qu’il l’avoit beaucoup mieux inftmit de leurs vices 
que de leurs vertus ; que cependant , malgré la 
défiance qu’il lui avoit infpirée pour dès femblablesy' 
3 avoit caufë la mort de Ton bienfaiteur par une 
indifcrétion impardonnable , & qu’autant pour s’en 
punir, que pour éviter de nouveaux piégés , il 
avoit réfoiu de garder un filence étemel; mais qu’il 
avoit dû rompre fon engagement pour employer 
la vérité à la défènfè de Dom Pedre. Les Rois 
entendent fi rarement le langage dé l’honneur & 
de la vertu, qu’ils doivent néceilàirement en être 
frappés. Alphonfè , depuis cette première entrevue , 
ne paffa aucun jour fans en donner une partié 4 
Dom Alvar. 

r • 

Ce Prince , qui ioignoit àune grande pénétration » 
un defir fincere d’éprouver les charmes de l’amitié, 
donna bientôt des marques du choix qu’il avoit fait 
de Dom Alvar pour remplacer Dom Pedre dans 
& confiance, en. le- comblant de les bienfaits : il 
exigea feulement qu’il n’aurait aucun: commerce 
avec le frété & la fœur ; il attacha des conditions 
fi. cruelles à Finfraétion de cette loi , que quand 
Dom Alvar aurait été plus habile , dans Fart- du 
monde , il aurait été retenu par la timidité que 
là première indifcrédon lui avoit laiffée. 




/ 


48 Nouvelle 

Dès fort entrée à la Cour, fa faveur étoît mort- 
tée au plus haut degré ; fon mérite était fi prér 
cifément celui qui plaît à tout le monde , quç 
Fenvie même n’auroit pu condamner le choix du 
Roi, 

Un efpritfage, mefuré, & cependant agréable J 
* fie laifibit appercevoir ni vuide ni longueur dans 
fa convention; toujours vrai, fa franchife n’étoit 
ornée queutant qu’il le falloit pour n’être pas cho- 
quante , & l’égalité de fon humeur étoit prefque 
une démonftration de la pureté de fon ame : n’ayant 
jamais vu la Cour , fon cœur étoit exempt de ces 
lâches artifices que les grands tranfmettent à leur 
poftérité bien plus furement que leur fang. Al- 
phonfe charmé de trouver tant d’excellentes qua- 
lités réunies dans un feul homme , ne goûfoit de 
douceur t que dans fon entretien ; & Dom Alvar 
reconnoiffant des bontés du Roi , ne paroifloit 
occupé qu’à lui plaire : cependant ils n’ étoient pas 
contens l’un de l’autre. Dom Alvar ne cherchait 
point à diffimuler le chagrin qui le dévoroit , 
le Roi ne pouvoit s’empêcher de lui en faire foûr 
vent des reproches. 

Eh quoi ! lui dit ce Prince , un jour qu’il pa- 
roiflbit plus trifte' qu’à Pordinaire ; je vous ai élevé 
au plus haut point de grandeur ; . j’ai prévenu tous 
les fouliaits qu’un fujet peut former ; je vous ai 
donné ma confiance plus intimément Que ne l’a 

jamais 


Espagnole. 49. 

jamais eue Dom Pedre ; je vous aime, Alvar, St 
je ne puis vous rendre heureux ! Ah ! Sire , ré- 
pondit-il , il n'y a rien d’égal à ma reconnoi fiance; je 
n’avois pas l'idée d’un Roi tel que vous ; mon amitié, 
(puifque vous ordonnez que j’emploie ce mot pour 
exprimer mon refpeâueux attachement) mon amitié 
eû le fruit de mon admiration ; mais , Sire , puis-je 
voir fans douleur, qu’avec tant de vertus & tant 
de l>onté on puifïe faire des miférables ? Je ne puis 
regarder les grâces dont vous me comhlez , que 
comme les dépouilles d’un ami généreux , qui ne 
doit fon - malheur qu’à la calomnie ; je l’avoue , 
Sire , fa perte empoifonne vos bienfaits. 

Vous m’offenfez , Alvar , & vous ajoutez un nou-. 
veau crime à celui de Dom Pedre ; des avis furs , 
donnés à propos , l’ont empéché de confommer fon 
premier defTein ; mais puifqu’il traverfè ceux que j’ai 
fur vous , je le punirai de m’ôter le plaifir de vous 
rendre heureux. Ah ! Sire , s’écria Dom Alvar 
en le jettant aux pieds du Roi , ce rfefl que par mes 
larmes que je puis exprimer la tendrefTe que m'ins- 
pire l’excès de vos bontés. Plus je les éprouve, 
plus la difgrace de mon malheureux ami me paraît 
affreufe ; apprenez-lui fon crime , Sire , fa juflifi- 
cation fuivra de près; puifque vous connoifTez le 
prix d’un coeur , Dom Pedre pourrait. . . . Non , 
dit le Roi , je le connois , la conviéhon de fon 
attentat ne le porterait qu’à me braver ; un refie 
Tome Fi: D 



t 


50 Nouvelle 

de pitié me parle encore en fa feveur ; l’amour 
que j’ai pour Eîvire m’engage à différer de le punir; 
mais fans l’aveu que j’exige de lui j rien ne retiens 
dra ma vengeance : Nôn , Sire , reprit Dôm Alvar , 
votre Nlkjefté eft trop jufle. ... Arrêtez-, dit le 
Roi , n’abufez pas des droits que ma bonté vous 
donne ; fur-toUt obfervez exa&emerttla feule loi que 
je. vous ai impofée ; je ne puis trop vous le répéter* 
plus d’un intérêt m’enfieroitpumr févèfement la tranf- 
greffion : quand l’àmitié & l’antdrité n’exigent qu’un 
facri fiée , il doit être fans réferve. 

5 De femblables converfations , fouvent répétées ^ 
étoient peu propres à diminuer le chagrin de Dont 
Alvar. Aufli , tout ce qui venoit chez Elvire , ne 
i’erttretenoit que de lafingülarité du nouveau fevori ; 
ies femmes , fur - tout , Paccabloient de ridicules, 
Pouvoit-il leur plaire ? it n’en avoit trompé aucune. 

Ëlvire trouvoit une légère confolatioft de s’attri* 
buer l’indifférence générale qu’on lui reprochoit. Ma& 
comment jùftifier fon filence ? 

L’intérêt de Dom Pedre , & peut-être lé défît 
de voir comment Dom Alvar foutiendroit fa vue., 
la déterminèrent à fortir plutôt que fes forces ne 
lui permettaient ; elle fe fit porter à h Gour : Dom 
Alvar étoit auprès du Roi lorfqu’eüe y arriva. 

La fanté d’Elvire étoit trop altérée, pour fou-* 
tenir tout à-la-fois l’émotion inféparabie de la vufe 
'de ce qu’on aime , & celle qu’éprouve une amie 



« 


E s-P A O N O l')E. 5* 

«gobie , quand elle eft forcée de s’humilier. Aulfii 
Jèroit-elle tombée, en fe jettant aux genoux du 
Roi, fi Dom AJvar { oubliant toute autre confia 
dération ) ne l’eût prife entre les bras, & ne l’eûf 
portée fur un fopha, avant que le Roi eût le tenu, 
de s’étonner de la hardieflë. Dès qu’Elvire eut 
repris fe s &ns , il ordonna à ceux qui l’environ* 
noient de s’éloigner. Ce Prince ne put réfifter 
davantage aux fentimens que lui infpiroit la vue 
d’Elvire , pâle , «courante , & qu’un modefie emr 
Jjarras rendoit encore nulle fois plus intérefiante. 

Vous vous plaignez de moi. Madame, lui dit— 
<1 ; mais fi vous connoiffiez mon cœur , que je 
-vous inspirerais de pitié ! J’aime encore votre frere, 
<& je vous adore > j’ai cherché à vous plaire par 
toutes fortes de moyens , dont vous n’avez pas 
daigné vous ^percevoir. Je partagerais mon trône 
.avec vous , fi je pouvois en difpofer : mais , comme 
-le refte des mortels , je n’ai qu’un cœur à vous 
-oflrir. Juftju’ici le relpeâ m’a obligé de me taire , 
juges s’il eft extrême. Madame , c’eft votre Roi 
qui vous parle en amant timide. Que ne m’en ai- 
t-il pas coûté pour vous affliger ,,-en puniflant votre 
frere } J’aurais pardonné fon . «rime , s’il n’étoit 
connu que de moi ; mais j’en dois compte à mes 
fujets. Que Dom Pedre autorife ma clémence par 
un aveu fie un repentir finceres , je lui lais grâce. 
.Eraployez-y , Madame , tout le pouvoir que vous 


ji Nouvelle 

avez fur lui : allez le voir , apprenez - lui que je 
veux bien l’entendre ; avertiffez-le que je le ferai 
conduire devant moi : trouvez - vous avec lui; vous 
reconnoîtrez l’un & Fautre que je fuis encore plus 
votre ami que votre maître. Ne me répondez point. 
Madame , continua le Roi voyant qu’Elvire vou- 
loit parler , je ne me fens pas la force d’être gé- 
néreux, fi je trouvois autant d’ingratitude dans le 
cœur de la fœur que dans celui du frere. Laiffez- 
moi la foible fatisfaébon de compter fur votre re* 
connoiffance, En même tems le Roi fit figne que 
l’on vînt aider Elvire à marcher. 

Les Courtifans s’empreffèrent, mais Dom Alvar 

les devança. En fè levant , Elvire laifla tomber lè 

« « 

môuchoir dont elle effuyoit fes larmes : Dom Alvar 
le ramaffa précipitamment , & profita de cette 
occafion pour lui donner un billet ; mais ce ne fut 
pas fi adroitement , que le Roi n’en eût du foup- 
çon. La fatigue que la démarche d’Elvire lui avok 
.caüfée , le trouble où l’avoit jettée le billet qu’elle 
vfcnoit dè recevoir, l’impatience de le lire, ne lui 
permirent pas d’aller voir fon frere. Elle fe fit 
conduire chez elle. A peine fut-elle arrivée , qu’elle 
l’ouvrit : il contenoit à-peu-près cês mots : 

BILLET. 

Vous me croyt{ fans doute le plus coupable dés 
hommes j adorable -Elvire ; je ne fuisr que le plus 


r 


Espagnol e. 5$ 

malheureux* Décoré de toutes Us apparences . de 
f ambition fatisfaite 9 mon cœur nefacrifie quà fa-\ 
mour & à lamifié . Je nai rompu U jiUnu % 
je ne parois fenjible à la faveur dont U Rot 
ni! honore , que dans Cefpérance ilêfre unie à Dom 
Pedre : Ji je puis pénétrer h fecret du crime quart 
lui impute , cefl ajfe ^ pour dévoiler fon innocence ; 
je me floue dy réujjir dans peu. Il faUoit un 
moùf aujji puijfant pour me faire obéir à la tyran- 
nique défenfe que le Roi nia faite , d! avoir aucune 
relation avec les feules perfonnes pour qui la vie 
nie fl chère. Il y va de la perte de tous trois , lil 
découvre la moindre intelligence entre nous . Peut-être 
fai pouffé trop loin la prudence ; mais , Madame , 
à qui pouvois-je confier mon fecret } Etranger dans 
cette Cour , obfervé de toutes parts , me défiant des 
hommes , ne les connoijfant point , fai préféré le 
malheur affreux de vous paroître ingrat , au danger 
où mon peu d? expérience aurait pu vous expo fer ; 
je ne fais même Ji je pourrai faire parvenir ce billet 
jufqtlà vous ; mais , belle Elvire , je mourrai de 
douleur Ji je ne vous apprends pas l excès de mon 
amour. 

V 

a . ' 

* * 

La leâure de cette lettre apporta dans l’ame 
id’Elvire un changement inexprimable. Dom Alvar 
n’eft point ingrat, difo^t-elle avec tranfport : mon 
frere touche aii moment de Élire éclater Ton inno- 

Diij 


4 

{4 K o vVe u i : 

éencè ; je les verrai tons- deux partager Tes bontés 
du Roi & ma tendre flè 1 Dois-je m’inquiéter de 
Famour cTAlphonft } Il eft généreux , il ne pourra- 
jürrtais nôüs haïr. 

Les fenrimens agréables renai flans dans le coeur 
cPElvire , fetnbloient faire couler un autre fàng dans 
fes veines ; fa lànté fê trouva presque tout-d’un-»' 
Coup rétablie. EHepafla une nuit auifi agitée par des 
idées agréables , que les précédentes, favoient été 
par fes cruelles inquiétudes. 

Elle fe leva de bonne heure , & fê préparait 4 
roftir pour aller avertir Dom Pedré de tout ce qui 
fê pafloit -, lorfqu’IlàbeHe arriva. Venez , lui cria 
Ehrire , dès qu’elle Papperçut , venez , ma chere 
ïfabelle , partager mes efpérances , comme vous 
avez partagé mes peines : je brûle d’impatience de 
vous entretenin Je fais tout, lui dit Tfabelle , Dont 
Àlvar vous avoit perdu tous trois, le glaive étoif 
levé fur vos têtes, mais j’ai eu l’adreflfe de le dé^. 
tourner. C*eft pour vous apprendre cette bonne 
nouvelle que je me fins levée fi marin. Mon Dieu , 
que les amans font mal-adroits , continua-t-elle ! 
Us croient tout voir fans être vus ; on les voit fàns 
qu’ils s’en doutent. Expliquez-vous , reprit Elvire 
alarmée, qu’avons-rioûs encore à craindre ? Rien, 
répondit Ifabelle : ne vous ai-je pas dit que j’avois 
paré le coup ? Mais tires-moi d’inquiétude à votre 
tour : qu’avez-vous fait du billet de Dom Alvar? 


I 



E S P A G N O, L E. a 

Vous, étie** dit-on , fi troublée!.. .. Et comment 
fevez-vous que j’ai reçu un billet , interrompit Elvire 
encore plus effrayée i Je le fais du Rpi , répondit 
Ifabeüe, . . . Dm Roi 1 s'écria Elvire , Ah ! nous 
fornmes perces J Vous ne voulez, donc pas m'en? 
tendre , rfpçt impatiemment Ifabelle l Ecoutez-moi j 
vous verrez que l’étourderie que- l’on me reproche 
ne s'étend pas fur les cbofes importantes, ; je fais 
4. propos , quqqd il faut fervjr mes amis ; 
vous n’en ferez persuadée que quand vous jouire? 
du bonheur que' je vous al préparé \ car votre pré? 
ventipç. . . . Mon Dieu, dit Elvire, je croirai topjt 
' <?e que vous voudrez , mais expliquez-vous. 

Eç Roi, reprit IfàbeHe, parut de fbrt'mécbantp 
humeur fijpr , quand vous l’entes quitté. Il demandp 
plpâeurs fois pé j’étois - f on m,’<r n avertit , je courug 
A la Çqut;. Dès .qu’il ipp. vit , il me tira à parti 
jl me fit beaucoup de qupfHons adroites fiir vog 
liaifbns §c celles de votre frere avec Dqm Alvart 
je l’afi^rai que vous n'en, aviez, aucune. Rfi bN?/» 
me dk-dd’unton ironique, je : fuis mieux inftruxt 
que v$js, Enfuite il me.ppnta.avec pne colere qu’jl 
^’efibrçeit en, vain de diffimuler , que Dom Alvaf 
vous avçit donné uç e U fà préfence ; qu’au 
trouble que vous aviez fait paraître en le recevant, 
il ne doutok* pas que voys ne fuffiez tous deux 
complices de je ne fais quel projet féditieux que 
l’on impute à votre frere. Il finit par .de grandes 

Div 


i 



5 6 Nouvelle 

menaces contre vous trois. Il faüoit toute ma pr& 
fence d’efprit pour n’en être pas déconcertée ; le 
tems étoit cher ; une feule réflexion m’a fait fentir 
que l’aveu de la vérité étoit le feul remede à vos 
maux : j’ai pris tout-d’un-coup ma réfolution , au 
lieu de la contenance timide que le Roi s’attendoit 
fans doute à me voir prendre , je lui dis tranquil- 
lement qtie ce n’étoit pas la peine de faire tant 
de menaces pour un fimple billet d’amour. Un billet 
d’amour ! s’eft-îl écrié, avec un vifâge auffi froid 
qu’il étoit agité auparavant : Oui , Sire , lui ai-je 
-répondu ; fi Dom Alvar a donné un billet à El* 
vire, ce ne peut être que cela. Il a continué à 
me queftionner , je lui ai conté comment vous aviez 
pris du goût l’un pour l’autre. Enfin il m’a quittée 
en m’aflurant que ma franchife ne lui étoit pas fut 
peéle. Vous voyez bien que vous touchez à votre 
bonheur : il aime Dom Alvar à la folie ; que peut-il 
faire dé mieux pour le rendre heureux , que de 
Vous donner à lui ? En faveur de votre mariage 
H accordera la grâce de Dom Pedre ; je ne me 
'croirai plus obligée de l’époufer , puifqu’ilne fera plus 
malheureux : nous ferons tous contens. En vérité* 
il eft bien tems que la joie revienne parmi nous ; 

ri’eft prefqué pas vivre que de fe plaindre tou- 
jours ; c’eft mourir que de s’ennuyer. 

Ifabelle çontinuoit fes agréables conjectures ; El- 
vire , ; plongée dans la plus profonde révêrie , 


/ 


* 


r 


Espagnole. 57 

fécoutoit à peine , lorfqu’on vint leur ordonner de 
la part du Roi de monter dans un carroffe qui les 
âttendoit pour les conduire dans te lieu choifî pour 
leur exil» En même tems ou ordonna aux domeA 
tiques de préparer ce qui étoit néceffaire pour partir 
' promptement. 

- Elvire . , affommée de ce coup imprévu , fem- 
Woit ne prendre aucune part à ce qui fe pafïbit» 
O mon frere 1 6 Alvar ! s’écriart-eüe' douloureu- 
sement , qu’allez-vous devenir? 

Il y a des momens où l’ame. emportée loin d’elle 
avec trop de rapidité , ne s’apperçoit plus de fon 
exiftènce. Elvire ne fentoit que les peines de ce 
qu’elle aiment. 

Ifabelle , au contraire, ne celToit de crier à l’in- 
jttftîce; elle affuroit qu’elle n’obéiroit pas, qu’elle 
vouloit parler au Roi, qu’afliirément elle lui feroit 
entendre raifon. Ses plaintes furent inutiles , il fallut 
partir. 

Elvire demeura pendant tout le chemin dans l’ef- 
. pece d’égarement où elle étoit tombée en recevant 
les ordres du Roi. Ifabelle exhaïoit fon impatience 
d’une façon e qui, dans toutes autres conjonctures , 
auroit été plaçante. 

La nuit étoit .déjà fort avancée quand elles arri- 
vèrent ; on lès conduifit dans ‘tine chambre im- 
tnenfè, dont le délâbremçnt, auffi bien que . celui 
des meubles , auroit effrayé des perforüies moins 



I 


$$ .NorvEiii 

délicates. -Tout était égal à Elyire , elle ne $%w 
fbrmoit de rien ; mais libelle , par lès queftion^ 
réitérées , obligea des efpeces de fantômes defhnés 
k les fervir fous l’habillement de duegne , à f*tis* 
faire ûl cyriofité. Elle crut voir ouvrir Ton tom* 
beau, en apprenant qu’elles étoient à la Cour dq 
h Reine douairière , grand’mece du Roi, Elle fit 
à Elvire mille reproches mêles de larmes. Son char 
grin redoubla le lendemain , en fe voyant dans un 
* château , moins affreux encore par Ton extrême 
andqpité, que par le peu de foin que l’on preooit 
de l’entretenir. 

- La virile Reine, attachée. aux étiquettes & aux 
anciens ufàges, rendoit la vie infupportable à celles 
que k profcription y conduifoit , fous le prétexte 
de lui former une Cour. Tout y refpiroit la gêne, 
la trifteffe & l’incommodité. 

Les longues peines dégénèrent ordinairement en 
langueur ; lorfque l’ame n’eft pas tirée d’une agita* 
fton pénible par quelque événement agréable , la 
nature fuppiée à la raifbn, en rallentiflant un mou* 
vement qui entraîneront fa définition. Elvire menoit 
une vie languiiTante , mais elle vivoit. 

Dom Alvar n’étoit pas moins malheureux. Al- 
phonfe exceffivement irrité de la confidence qulfa- 
beïïe lui avoit faite , n’écoutant que fon premier 
mouvement , s’imagina qu’il banniroit aufli facile- 
ment de fon coeur que de fa- préfence les objets 
de fà jaloufie. 


✓ 


E $ T À G N O l t. jef 

Après Pexil cFEhrire, if ne retarife celui de Dont 
Alvar , qu’autant de tetns qu’2 le crut nèceffairé 
pour l’empêcher de ^âvre lès traces : Dépouillé 
alors des bienfaits du Roi , il eut ordre de fe re^ 
tirer & de ne reparaître jamais. 

Plus lùrpris que touché, il ne balança point lùr 
k choix du lieu de là retraite. Son efprit le tourna 
ayec complaifance vers la cabane où il avoit été 
élevé ; l'on coeur fatigué , avide de repos , crut qu’il 
y retrouverait ces jours de paix , toujours chets à 
fon fouvenir , fit qui s’y retraçoient alors comme 
le leul bien defirable. 

Le goût de 1a fblhude ne doit fbn origine qu’au 
chagrin qui tient à la honte ou aù ridicule. 

Dom Alvar , plein de confiance fur le bonheur' 
tranquille dont il aUoit jouir , tourna précipitam- 
ment lès pas du côté de la forêt , afyle de lès premiers 
malheurs ; mais à mefare qu’il en àpprochoit , il 
fèntoit affoiblir l’idée féduifànte qu’il en avoit conçue 
d’abord : tout ce qu’H avoit vu St éprouvé depuis 
lbn entrée dans le monde , fe préfentoit à fon imagi- 
nation'; mais les traces auffi-tôt effacées qu’apper- 
ques , laifloient aux images qu'elles formoient la' 
confolion d\m fonge : Ehrire même ne s’y repré- 
fontoit que dans Péloignement. 

Ce torrent de penfées tumultueulès ne celTa qu’en 
arrivant à la cabane : frappé de la vue , il refla 
immobile ; lès yeux attachés «fur ces objets fe 


€o Nouvelle- 

remplirent de larmes. La perte de l’ami vertueux 
qui l’avoit élevé , celle de fa liberté , la répugnance 
qu’il fentit tout-à-coup pour une folitude totale ,1a 
Comparai ion des fentimens de la jeune iTe avec ceux 
qu’a avoit acquis dans le monde ; tout affligeoit 
fon ame , tout déchiroit fon cœur. Cependant , fai- 
£ant un effort fur lui-même , il entra dans ce lieu- 
defiré, & redouté en même tems. 

; 4 Les premiers jours fe pafferent à rappeller dans 
fon fouvenir les préceptes de fon ami , & à vaincre 
ù. délicateffe fur la privation des commodités , qui 
ne font rien que quand on ne les connoît pas , 
mais dont Fufage fait des befoins. Son amour re- 
prit bientôt, dans le calme de la folitude, ce qu’il 
avoit perdu d’empire dans le trouble de Forage. 
Pom Alvar ne penfa plus qu’aux moyens de dé- 
couvrir le fort d’Elvire , il en effaya plufïeùrs inu- 
tilement. Trop près de la Cour, dans un lieu où 
le roi chaffoit fouvent , pouvoit - il faire quelques 
démarches fans rifquer d’être découvert ? Il crut 
que dans un endroit habité , il pourroit faire # agir. 
des gens inconnus , dont les recherches auroient plus, 
de fuccès que les fîennes. 

Il ifeut pas plutôt formé ce projet, qu’il partit 
pour l’exécuter, en obfervant de ne point fuivre 
les routes ordinaires. 

Il avoit déjà marché près de deux jours , lorfque 
- traverfant un bois # il vit tout-à-coup fondre fur 


- \ 



Espagnole. 6 't 

^ « 

lui un homme l’épée à la main , qui fans lui donner 
le tems de fe reconnoître , lui cria : Traître , défends 
une vie que tu aurois dû perdre par le plus infâme 
(iipplice : Dom Alvàr étonné, fe mit en défenfe ; 
mais reconnoiflant en même-tems Dom Pedre , loin 
s d’attentér à fes jours , il ne fit que parer les coups 
qu’il lui portoit avec une foreur inexprimable. Arrê- 
tez , Dom Pedre , lui crioit - il , quelle eft votre 
erreur? reconnoiffez le malheureux Alvar; venez 
plutôt recevoir dans fes bras le témoignage de fbn 
amitié & de fa tendre reconnoiffance. 

Dom Pedre étoit trop animé pour l’entendre; 
comme Dom Alvar ne fe défendoit que foiblement , 
il le faiiit au collet , Iç'terrafTa , le menaçant de lia 
ôter la vie s’il n’avouoit tous fes crimes. 

Dans ce moment , une troupe d’Archers qui 
étoient dans le bois, à la pourfiiite de plufieurs 
brigands , arrivèrent dans cet endroit ; les prenant 
pour ce qu’ils cherchoient , il les enchaînèrent, les 
forcèrent de marcher , fans aucun égard pour les 
menaces de Dom Pedre , ni pour les raifons què 
Dom Alvar employoit à leur faire coimoître leur 
méprife. On les conduifit dans un fort affez près 
de-là , oh les mit dans le même cachot % en atten- 
‘ dant , leur dit - on , qu’on les transférât dans là 
capitale , pour fervir d’exemple à leurs femblables. 

Ce fut - là que Dom Alvar , fans Denfer à fe 
plaindre, plus occupé des reproches, oe fon aipi, 


4 


f % Nouvelle 

que de fon propre malheur, lui en demanda Fes» 
pücadon. 

- Dom Pedre, déieipéré de l’ignominie où foq 
emportement venoit de le conduire , ne la loi 
donna qu’avec toute l’amertume dom ion anae étoit 
remplie. 

. Il lui apprit , qu’;q>rè^ ion départ, il avcrit été 
refferré plus étroitement dans fa prifon ; que plu» 
{leurs jours s’étoient palTés en confrontation de 
témoins qu’il avoit tous confondus; qu’enfin , le Roi 
ne trouvant pas de preuves iùffifimtes pour le con- 
vaincre d’aucun crime , s’étoit comité de l’exder; 
qu’on ne lui avoit pas même permis de rentrer dans 
fa tnaifon , qu’il avoit feulement appris qu’Elvhe 
& Ifabelle n’étoîent plus ù la Cour. 

, En cet .endroit , Dom Pedre , dont l’humeur 
altiere s’aigriffoit par le récit de fes malheurs, dit 
ikns ménagement ù Dom Alvar , que la conduite 
qu’il avoit ternie dans le tems de fa faveur, prou- 
voit aiTez fon ingratitude & fit perfidie , pour qu’il 
pût l’accuier fans mjuffice d’avoir enlevé fit ibeur 
■& fa maîtreffe, qui étoient-difparues le même jour 
que lui. H ajouta à ce reproche tout ce que la pré* 
vention peut arracher à un cœur tendre, mais 
violent. 

11 ne fut .pas difficile à Dom Alvar de le jufti- 
.fier. Le {impie récit de -ce qui s'étoit paffé , fes 
regrets fur S perte d’Elvire; enfin la vérité , toujours 


* 



v. 



E s P A G N O L E. <S) 

f*« fwrnp quand elle efl pure ,- ne lailTerent aucun 
foupçon dans le coeur de Dom Pedre : L’amifié* 
les remords y les excafès Succédèrent à Ion empor- 
tement ; Dom Alvar auffi généreux que tendre* 
ne penfà qu’à effecer du coeur de ion amile noble 
défèfpôir qu’il témoignoit de l’avoir offehfé. Réunis 
tbus deux par la confiance , &.<mémepar le défrf 
poir, ils ne penferent dès-lors qu’à fe confoler mu- 
tuellement fur leur horribledeftinée , Scqu’à imaginer 
des moyens de faire revenir Alphonfe de fes rf 
juftes préventions. 

Le bonheur des Rois répondroit aux apparen- 
ces -, s’ils ne trouvoiefit en eux-mêmes les bornes 
de leur pouvoir. Alphonfe , qui fàifoit tant de mal- 
lieureux , ne l’étoit moins que par l’impoffibilité de 

l’être autant. Plus de fix mois s’étoient écoulés., 

' * 

•avant que les Chagrins qu’il s’étoit occafionnés lui- 
■rnême fufïent diminués ; il crut enfin avoir acquis 
; afTez d’indifférence pour foutenir fans foibleffe la 
préfence d’Elvire; ou plutôt fe trompant lui-même, 
il cherthoit à flatter fon cœur par la vue d’un objet 
qu’il ne pouvoit en arracher. 

Il fit avertir la Reine douairière qu’il iroit le len- 
demain lui rendre une viiïte. Il lui donnoit rare- 
ment cette marque de refpeô; auffi cet événement 
répandit une joie générale dans fa trille cour. La 
vieille Reine, qui, comme tous les gens de fon 
âge tenoit encore au monde .pour en favoir .les 


64 N o U V E L L E 

nouvelles y mesurant la quantité qu’elle en apprend 
droit par 4a durée du tems qu’elle refreroit avec 
ébn petit-fils , voulut prévenir Ton arrivée ; elle fit 
apprêter les équipages , auffi délabrés que fon châ- 
teau ; & le jour marqué , elle fe mit en chemin 

pour aller à là rencontre du Roi : Elvire & Ifàbelle 

/ 

étoient du voyage. 

La trille Elvire révoit profondément aux moyens de 
tirer du Roi ou de quelqu’un de fa fuite , des éclairciffe- 
mens fur le fort de fon frere & de fon amant; jufques- 
là elle n’avoit pu en apprendre aucunes nouvelles. 

Ses regards étoient fans defTein , quand tout-à- 
coup frappée de la rencontre la moins attendue , 
elle fit un cri en s’élançant hors de la voiture , qui 
par bonheur étoit fort baffe. Elle fut e» un inftanï 
au milieu d’une troupe d'archers qui conduifoient 
deux prifonniers ; le changement de leurs vifages, 
l’horreur de leurs habillemens , les fers dont ik 
étoient chargés , lie l’avoient pas empêchée de le$ 
reconnoitre. Mon frere ! s’écrioit - elle , ô dieux ! 
mon cher frere ! eft-ce vous ? Elle le tenoit dans 
fes bras , qu’elle en doutoit encore. Son premier 
mouvement fut la joie de retrouver tout ce. qu’elle 
aimoit ; mais bientôt .frappée de l’appareil d’infamie 
qui les entouroit, il fembla que fa vie ou fa raifbn 
alloient l’abandonner. Saifie d’effroi , elle les quittojt 
pour appeUer le ciel & la terre à fon fècours. Elle 
revenoit à DomPedre, le ferroit {dus étroitement 

dans 



E S P A G K O L e; 6 5 

dans fes bras , nulle fuite dans fes penfées , nul 
ordre dans fes paroles , fa douleur étoit un délire. 

( Dom Pedre monttoit moins de foibleffe , mais 
" le défefpoir étoit peint dans toute fon action ; des 
mots entrecoupés êxprimoierit touf-à-tour fa foreur, 
fa honte & fon attendriffemeiit. DomAlvaf , mai* 
gré le poids de fes chaînes , étoit aux pieds* d’Elvire , 
il tenoit une de fes mains qu'elle lui avoit aban^ 
donnée , il la baignoit de fes larmes ; Elvirè jettoit 
de tems-en-tems fur lui des regards mêlés de com- 
plaifanCe, d’horreur & de tendreffe î Alvar , difoit- 
élle , que nous femmes malheureux 1 # Us étoierif 
tous trois trop occupés d'eux-mêmes pour appert 
cevoif ce qui fe paffoit auprès d’eux. 

La Rôinè furprife de la fuite précipitée d'Elvirè^ 
avoit fait- arrêter pour en favofcla caufe. IfabeDe, 
après avoir reconnu les prifottniers , étoit defeen- 
due ; elle couroit pour joindre fes carefles à celles 
de fon amie , lorfque lé Roi arriva» 

- Ce- Prince aVoit vu de loin Ce qui. -s'étôit paffé ; 
il avoit cru reconnoîtrè Elvire ; mais ne comprenant 
rien à fa démarche, il avoit pouffé fon cheval pour 
s'éclaircir plutôt; fon impatience ne lui avtJif’pas 
permis de s'arrêter avec la Reine; il ne fit -que la 
faluer en paflant, & rejoignit IfabeÜè au moment 
qu’elle arrivoit. Voyez, lui dit-élle, le fruit de vos: 
caprices.. Vous en devriez mourir de honte Ôc de 
regret ; ma$ vous êtes Roi. 

Tome VI % E 


t 


i 


$6 N O U V E t L E 

• Alphonfè recomoifTant alors lès malheureux là- 
voris, fè fenùt combattu de fentimens fi oppofés, 
que ne voulant céder à aucun , U alk>k s’éloigner , 
torique Dont Pedre levant les yeux à la voix d’1» 
fâbelle, plus làifi de fureur que d’étonnement de, 
fè voir près du Roi , il lui cria avec le ' ton du 
défèlpoir : Arrêtes , cruel , repais tes yeux de Pétât 
horrible où tes injuftes préventions nous ont con^ 
duits ; tu veux ufurper lq nom de Pacifique , Sc 
tu mérites mieux celui de Cruel que ton prédéceâeur v 
il n’a verle que du fang, & tu déchires les coeurs; 
ton amitié eft une tyrannie , tes bienfaits font de* 
malheurs , & notre reconnoiffanee un fupplice. 

Au premier mot que Dom Pedre avoit prononcé^ 
fijvire éperdue l’avoit quitté pour lè jetter aux genoux ' 
du Roi,. qu’elle teüoit fortement embrafifés : Ah I 
Sire , lui crioit-elle , ne vous offenlèz pas des paroles, 
que le. défèlpoir arrache à mon malheureux frere; 
fon crime ne commence que de ce moment , par- 
donnez tout à l’excès de Ion infortune; vous l’avez 
rimé. Ah 1 dieux ! jeftez les yeux lùr lui 1 vous 
rimez la vertu , facourez-la. Mes larmes .... ma 
douleur. . • . nos malheurs . . . hélas 1 ils font fans 
bornes ! 

• Le Roi, plongé dans une profonde rêverie, ne. 
répondoit que par des regards fombres &c diftraits, 
qu’il jettoit alternativement fur le firere & fa ioeur. 
Elvire perfuadée qu’ils , anhonqoient h perte- de ee. 




i 

j 


E s P À G N O • L E* 

\ 

qu’elle avoit de plu* cher , n'écq utant que fon défef, 
poir , fut fe jetter entre f<?n frere & fon amant Je ne 
yeux plu* t’entendre tyrminflexihle , continua-t-elle 
en parlant au Roi , nous expirerons à fesyeux ; 
tu ne feras pas le maître du moment, nous te ravirons 
le phiâr barbare de l’ordonner. . , . t 

. Non ,vou$ ne mourrez pas , s’écria le Roi , vou* 
êtes plus mes tyrans que je ne fuis le vôtre ; me* 
regrets me rendroient plus malheureux que vous , fi 
monjuûe reffentjment triomphoit de ma 
Voyez , Madame, continua le Roi en s’approchant 
d’Elvire , voyez fi votre frere étoit coupable ; voyez 
s’il mérite k grâce que je lui accorde. Elvire prit un 
papier que le Roi lui préfentoit, Srque Dom Alvar 
reconnut aulfi-tôt pour le fatal projet de conjuration 
qui avoit coûté la vie à fon pere. Ah i Sire , s’écria? 
t-il , quelle preuve plus convaincante pouviez-vous 
avoir de l’innocence de Dom Pedre ? En même-tems 
il apprit au Roi l’origine de ce funefle écrit; il lui 
-fit remarquer qu’étant fans nom Ô£ fans date , il n’avoit 
pas été difficile aux ennemis de Dom Pedre d’en im- 
pofer au Roi , en rapprochant les circonftances. Cela 
doit être vrai , Sire , dit Ifabelle quand Dom Alvar 
eut ceffé de parler , car j|^i trouvé ce papier dans la 
forêt , le même jour que nous y rencontrâmes Dom 
Alvar ; voyant qu’il étoit écrit en Portugais, que je 
n’entends pas, k curiofité me le fit donner à Dom 
Rodrigue pour le traduire. Mille occupations férieufes 

Eij 


68 Nouvelle Espagnole. 
que j’ai eues depuis, m’ont fait oublier de le lui re- 
prendre. Voilà comme les Rois , ajouta-t-elle en 
hauffant les épaules , croient faire grâce quand ils 
ne font que juftice. • 

O ciel ! s’écria Alphonfe, que le trône renferme 
d’écueils pour la vertu ! Me pardonnerez -vous mon 
erreur, belle Elvire, lui dit -il en prenant fà main 
qu’il préfenta à Dom Alvar, ne fuis-je pas aflez 
puni par la perte de votre coeur ? en vous uniffant à 
ce que vous aimez , eff-ce aflez expier mon crime è 
Allons , continua-t-il , ( en détachant lui-même les 
fers de fes favpris , & ne dédaignant pas de les em- 
brafler ) venez éprouver fi la vertu m’eft chere. 
L’excès de mes bontés furpaflera celui de vos mal- 
heurs : Aimez-moi , s’il fe peut ; mais dufliez-vous 
être ingrats , le bonheur d’en faire , furpafle k peine 
d’en rencontrer. 


* 


LA VÉRITÉ 

AU FOND D’UN PUITS. 

« 

Histoire Égy ptienxe. 

C^ERTAIN habitant des bords du Nil avoit pour 
toute fortune une petite maifon , un grand enclos, 
un beau canal, & Pairie naturellement gaie; il fe K 
trouvoit fort riche. Un jour , c’étoit pendant le 
grand chaud de Tété , s’étant retiré dans une grotte 
qui étoit au bord de ce canal , il vit une belle 
grande carpe , mais grande comme une perfonne : 
ce qu’on remarquoit encore davantage , c’étoit les 
yeux ; jamais on n’en avoit vu de fi tendres. C’efl; 
de -là qu’on a dit des amans qui regardent ten- 
drement leur belle : qti'ds font des yeux de carpe 
frite . 

L’Egyptien enchanté de cette merveille , ne put Ce 
contenir. La curiofité entend quelquefois affez mal fes 
intérêts ; il s’avança hors de la grotte , & la carpe 
dilparuti Il fentit alors un trouble qu’il ne pouvoit 
comprendre. Par les trois Grâces , s’écria-t-il , quelle 
charmante carpe ! Au mot de charmante, la carpe 
revint un moment , & du bout de fa queue fit jaillir 



tjo La Vérité 

de l’eau jufques fur te nez de FEgyptien, mais 
en très -petite quantité; comme fi c’étoit un re- 
merciement de la fleurette qu’elle venoit d’enten- 
dre. 

La nuit arrivoit , elle fe paffa , & TEgyptien qui 
n’avoit pas fermé l’œil un moment , étoit avarrit 
le jour à confidérer, au travers d’une jaloufie, le 
canaLoù la carpe s’étoit replongée. 

A peine le foleil fut-il un peu élevé fur l’horizon , 
qu’un grand aigle vint s’abattre au bord du canal. 
La belle carpe fauta fur le rivage , l’aigle s’approcha 
& lui préfenta un billet qu’elle prit avec empreffe- 
ment. L’Egyptien attentif, comme on peut le juger , 
la vit à plufieurs r eprifes , lire , s’interrompre , & 
Chaque fois faire un faut extrêmement agréable ; c’efl 
ce qu’on a appellé depuis, le faut de la carpe ; elle 
prit tout de fuite la parole : Mon fils, dh*elte au 
grand aigle, dites à Jupiter que Vénus eft charmée 
de cette agréable nouvelle : Nous pourrons bientôt 
nous démétamorphofer , continua-t-elle en voyant 
arriver trois autres animaux qui la joignirent. Venez f 
augufte Junon , ( c’étoit une vache ) approchez , 
fage Diane , ( c’étoit une chatte ) & vous aufl» 
Mercure, ( c’étoit un grand oifeau i ), Enfin les 
Géans font foudroyés , leur chef feul refpire encore , 
mais avec affez de difficulté ; il a fur la poitrine 


x I/oifeau appellé Ibis chez les Egyptiens. 



V 


AU POND D’UN PUITS. 71 

deux fort grandes montagnes : de façon qu'on ne 
lui donne guère que quinze jours à vivre. 

L’Egyptien enchanté de ce qü’il venoit d’enten* 
dre, courut fè préfenter à la troupe traveflie : 
Mon cœur vous avoit reconnue , dit-il à la belle 
carpe , Vénus ne fauroit fè cacher. Vénus & fa 
troupe le reçurent à merveilles , & paffèrent quel* 
ques jours dans fa retraite , gardant encore leur 
figure empruntée. Enfin la mort de Typhon décla- 
rée , les métamorphofes cédèrent ; mais avant que 
4e quitter l’Egypûen , on fongea à lui faire des pré- 
féra confidérables. Diane voulut montrer l'exemple; 
elle prit dans fà dépouille de chatte les deux pattes de 
devant : mortel heureux, dit-elle , je vous donne 
ces deux admirables griffes ; apprenez de quelle im- 
portance elles vont être pour les mœurs. Une femme 
qui fera affez heureufè pour les avoir portées uri 
feul jour en pendans d’oreilles, n’aura jamais rien 
à craindre des hommes les plus aimables & les plus 
prefïàns ; s’ils ofènt lui adreffer des lorgnenes, ou 
hn écrire des déclarations, à l’inflant une griffe ira 
leur crever un œil tout au moins. Vous concevez 
bien qu'un pareil talifinan fera recherché par toutes 
les dames de la cour d’Egypte. Elles s’emprefferont 
d’étre de vos amies.. .. Je vous fuis garant, dit 
Mercure, qu’il vivra comme, un hibou s’il n’a que 
ce moyen de fe faire valoir dans le monde. Les 
femmes réellement vertueufes n’ont pas befoin de 

Eiv 




/ 



7* La Vérité 

griffes' , leur conduite fuffit pour les défendre. À 
l’égard cfes femmes moitié foibles & moitié rigides, 
que leur ferviroient toutes les griffes du monde } 
N’auroient-elles pas toujours la refTourçe de faire 
patte de velours. 

Junon alloit prendre la parole pour n’être de l’avis 
ni de l’un ni de l’autre , lorfqu’elle apperçut une 
grande figure qui traverfoit les airs , enveloppée 
dans plufieurs voiles, la plupart fort épais, quel- 
ques-uns à travers defquels on pouvoit la recon- 
noître, Eh ! voilà la Vérité , s’écria Junon J Les 
Géans l’ont contrainte d’abandonner le ciel : Elle 
vient à point nommé , pour nous acquitter de ce 
que nous devons à ce fage mortel. Nous allons 
vous laitier la Vérité , dit-elle à PEgyptien , vous 
la promènerez dans le monde , & les mortels en- 
chantés iront au-devant de vous. Les mortels, in- 
terrompit Mercure , vous leur faites bien plus d’hon- 
neur qu’ils ne méritent : je vous déclare qu’ils re- 
cevront fort mal la Vérité. Croiriez - vous bien 
qu’avec toute ma friponnerie , ( je veux dire mon 
éloquence ) j’ai une peine infinie à leur faire fup- 
porter la moindre critique fur leurs plus légères 
imperfedions ? Jugez du fuccès qu’aura la Vérité, 
quand naïvement & févèrement elle fera le procès 
aux vices, ou démafquera de faufles vertus. Don- 
nez-lui du moins la Prudence pour compagne, & 
que ce foit cette dernière qui porte la parole. 



AU £ O ND D’ufr PUITS, 7$ 

Mercure ne fut point écouté , & comme il avoi$ 
raifon , il abandonna volontiers fon fentiment. • 

' Voilà donc la Vérité habitante de la terre avec 
^Egyptien. Sa première démarche fat de fe mani- 
fafter dans, les cours ; c’étoit débuter avéc courage , 
elle n’y 6t pas long féjour, l’air des cours lui étoit, 
dit-on , extrêmement contraire; c’eft tout ce que 
fon conduâeur a rapporté de cette partie de leurs 
voyages. Il ajoute feulement que dans telles couA 
où les fouverains mêmes fe plaifoient avec elle , 
on lui feifoit faire tant de détours lorfqu’on étoit 
obligé de la mener aux pieds du trône , que le plus 
fouvent elle y arrivoit exténuée au point de n’être 
point reconnoiflable. 

La Vérité , fort mécontente de fa première fortie i 
revint dans la folitude de l’Egyptien ; elle lui fài- 
fbifcde grandes excufes des dégoûts qu’il avoit é- 
prouvés à fa fuite. Ne vous reprochez rien , lui 
dit-il ; quand on eft affez heureux pour vous aimer , 
on s’attache à vous pour vous-même. Après quel 
ques jours de repos , ils voulurent tenter une fécondé 
fortie ; ils allèrent fe mêler parmi les liinples ci- 
toyens. La Vérité avoit promis de fe taire , à moins 
qu’elle n’eût occafion de dire des choies obligeantes ; 
elle tint parole, c’eft-à-dire , qu’elle étoit des jours, 
entiers fans ouvrir la bouche. Cette conduite ce- 
pendant lui réuflit fort mal. Il n’étoit pas en elle 
de changer de phyfionomie : Dès qu’elle trouvoit 


74 LàVérivté 

de «es gens qui fe parent d’un feux dehors de vertu j 
ou qui croient montrer de l’efprit quand ils difent 
des màfères avec confiance, ce qu’elle penfoit fe 
peignoir fi naïvement fiir Ton vifage , qA’ils y lifoient 
à découvert tout, leur manège, toute léw fauffeté; 
fit ce qui les mortifioit encore davantage , tous leurs 
ridicules ; ainfi la Vérité ne tarda guère à fe voir 
décriée affez généralement : Les uns, fit c’étoit les 
gens modérés , convenoient qu’effeâiveroent elle 
étoït grande tracaffière ; d’autres , fâchés de ce qu’on 
la jugeoit avec trop de févérité, a Auraient que ce 
qu’elle avoit de rebutant venoit plutôt d’une forte 
de naïveté bête , que d’un fond de méchanceté. 
On prétend qu’il y a encore, deces bons carac- 
tères , qui ne vous défendent fur un défaut que vous 
n’avez point, fie dont on vous accule, qu’en vous 
jettant un ridicule qu’on ne s’étoit pas encore agifé 
de vous donner. 

. La Vérité imagina un moyen de ne plus révolter 
les efprits. Je vais , dit-elle à l’Egyptien , me montrer 

aux hommes fous des formes différentes de la leur. 

/ 

Cette nouveauté les engagera à m’écouter; ils ne 
feront pas en garde contre mes leçons , ils en profite- 
ront fans croire les avoir reçues. Ce projet arrêté , 
ils fe logèrent dans une grande falle qui donnoit 
fur une place publique. L’Egyptien fe manifefioit 
fur la porte , fit tenant en main une baguette , il 
montrait un tableau fur lequel étoit cette inscription , 


/ 

AU V O ND D*UN JMJITS. 75 

P/y/zf/y & Fable \ c^eft le nom que la Vérité 
avoit pris. Entrez , difoit-il aux paflans , vous verrt{ 
u que vous ne croire j point voir . On entroit, & h 
Vérité prenoit différentes figures : tantôt elle étok 
à-la-fois , renard 9 corbeau & fromage ; dans d’autres 
occafîons, bœuf 6* grenouille : & joignant à ces 
fâufFes apparences un langue ingénieux, elle débi- 
tok les mêmes maximes que les hommes avoient 
rebutées lorfqu’elle leur parloit fous fa propre figurê» 
Cette fingularité réuflit d’abord affez ; gens de bel air 
voulurent avoir une ménagerie de pareils animaux ; 
mais de tels fiiccès ne durèrent pas long-tems ; les 
animaux parlans furent bientôt réduits à n’avoir de 
commerce qu’avec les mies & ks petits enfans , qui 
répétoient , fans y rien comprendre , ks conversa- 
tions du loup & de t agneau* Les parens s’extâfioient 
d’admiration , les fpeftateurs bâilloient d’ennui, l’en- 
fant ne devenoif que plus foi; c T étok-là tout le finit 
de cette comédie. 

La Vérité ainfi méconnue , négligée , reprit une 
forme humaine, mais pour intéreffer les gens qui 
fàvoient penfer ; elle voila fes orack9 fous des idées 
ou des faits qui donnoient quelqu’exercice à Pefprit ; 
il fallut prendre encore un nom füppofé , die imagina 
de fe faire appeller F allégorie. 

L’Egyptien marque dans fa relation qu’il y avoit 
alors à Memphis quelques maifons où le favoir , 
les talens faifoient le fond du commerce; mais fans 


fS La Vérité 

exchirre aucun autre genre de mérite. Si on y môn- 
troit de l’efprit , c’étoit uniquement parce qu’on en 
avoit , & non par l’ambition d’en faire paraître; 
uinfi l’efprit évitoit les trois défauts qu’il a le plus 
à craindre , il n’étoit jamais déplacé , méprifant , 
ni tyrannique. 

L’hiftorien dit enfiiite qu’il y avoit d’autres mai- 

fons où les gens n’étoient qu’efprit : ce n’eft pas* 

qu’ils en euffent fupérieuremerit , mais c’eft qu’ils 

vouloient en avoir fans ceffe. 

C’eft dans cette dernière fociété que la Vérité fut 

d’abord produite ; comme on y cherchoit à plaire fur- 

tout aux nouveaux venus, après avoir étalé tout 

ce qu’on croÿoit propre à enlever fon fuffrage , 

on l’engagea à dire fon fentiment fur le mérite de 

l’efprit ; elle prit ainfi la parole : 

♦ / 

Jadis un trifte autel , chez un peuple affez fage , 
Au dieu de l’ennui fut drefle ; " 

On croyoit , lui -rendant un volontaire hommage,* 
S’exempter d’un culte forcé. 

La fête eft annoncée , on demande un grand-prêtre i 
Perfbnne ne s’offrit à cette dignité, 

Les ennuyeux n’imaginent point l’être. 

* Un philofophe confulté , 

Leur dit : Hé , prénez-moi : fans doute que j’ennuie ; 
Mais j’ai bien des rivaux dans la fociété. 

Venez, venez, gens qui paftez la vie 



AU IOND VüK PUITS. fj 

A rechercher l’efprit dans vos moindres prôpos; 
Vous. ennuyez , s’il fatÿ que je le die. 
Mieux encore que ne font les fots. 

On le crut; à l’inftant dans ce temple funefte 
Ces facriücateurs font inflallés par lui. 

Les autels ne font plus ; mais hélas 1 il nous reftô 
Bien des minières de l’ennui. 

Q ne fallut pas beaucoup d'imagination pour lènttf 
ce que l’allégorie vouloit faire entendre. On fè 
fouleva contre elle. , elle fut perfiflée , éconduite , 
& malheureufement, dans d’autres fociétés où elle 
employa de pareils fùbterfùges, on ne la traita pas 
avec plus d’égard. Ne nous décourageons pas , dit- 
elle, pour guérir les mortels de leurs erreurs, fer* 
vons-nous de leurs erreurs mêmes. Je commence 
m a nouvelle carrière ; regardez - moi bien. A ces 
- mots elle fut changée en une pente vieille qui avait 
tout-à-fait l’air de gaieté. 

Sous .cette nouvelle forme , & s’appuyant fur 

* 

fon fidele compagnon , elle arriva, dans le palais 
d’une princeffe de Phénicie ; on lui demanda qui 
elle étoit : mon nom, répondit-elle, c’eB la bonne 
Fée , & mon métier, c’eft de faire des choies mer- 
veilleufes. 

Dans ce tems-là les princeffes étoient fort fhjettes 
à. s’ennuyer. AjUrie , c’eft le nom de celle-ci, en- 
yoya, chercher la bonne Fée, la vit, la queftionna , 


\ 


I 


y$ L A V t R 1 T i 

ne l'écouta point, la trouva ennuyeuîè , & fe mît 
à entretenir une grand^autruche qu’elle avoit-élevée* 
Princeffe , dit la petite vieille , prêtez un moment 
d’attention à la banne Fée : Croiriez-vous bien qaa 
toute décrépite qu’elle eft, & condition vaut encore 
mieux que la vôtre? Vous tombez alternativement 
dans deux extrémités bien fâcheuiês , à dire vrai; 
plongée dans une langueur léthargique, tout, vous 
devient indifférent, hors votre état quivoûs paraît 
toujours infupportable ; fortez-vous de cet acca- 
blement , c’eft pour être agitée par des fantaifies 
qui ne vous durent qu’autant qu’il faut pour en être 
tourmentée, les perdre avec dégoût, & retomber 
plus triftçment que jamais dans ce malheureux abatte- 
ment qui vous défoie. Il eft vrai , répondit Aliène , 
que fi les princeflès pouvoient s’occupa* des choies 
qu’elles aiment , & le paffer de celles dont eMes 
ne le foucient pas, elles fe croiraient les {dus heu- 
reulès perfonnes du monde. Si vous pouviez prendra 
confiance en moi , répliqua la bonne Fée , vous 
feriez bientôt délivrée des mifères de votre con- 
dition ; Tenez , voilà une épingle ; portez-la fur votre 
manche gauche , la pointe tournée du côté du coude; 
voici quelle en eft la propriété, tous les fouhaits 
que vous formerez intérieurement, elle les accom- 
plira aulfi-tôt. Mais ce prêtent eft bien plus confi- 
dérable encore ; promettez-moi de n’en feire ufage 
que quand, vous vous verrez dégoûtée de l’autrei 


AU 5 O NO U N PUITS. 7* 

Cétoit une petite table de faphir couverte d’un» 
plume de phénix. La princefTe fe jetta fur les préfens , 
promit avec autant de précipitation , 6c la bonne 
Fée fe retira. 

Aftérië croyoit pôfleder dans ¥ épingle tout ce qui 
fût le bonheur inaltérable : elle n’avoit qu'à fou- 
fou ter; il femble que rienn’eft fi fûnple & fi faciles 
ç’eft ce qu’il fauf approfondir. - - ■ ; 

• Comme Aftérie n’avoit pas la tâte bien rangée ÿ 
6c que les choies arrivpient félon le défordre de 
fes idées , toute fe journée étqjt remplie par une 
confafion d’événemens précipités , bizarres , ridi- 
cules , qui le «roifoient , qui fe détruifoient fuû 
l’aufre. Cette, agitation l’amufe d’ahotd , & ne tardà 
guère à l’intpatienter à mourir , c’étoit fe manière 
d’exprimer la moindre petite peine qu’elle éproui* 
voit, ainfi que la plus grande. On ne le croirait 
pas : pour ajouter au malheur des gens qui ne 
lavent pas fe tendre heureux ,ii ne faudrait que 
leur donner le pouvoir de réaliièr toutes leurs fan- 
taifies. •' 

Enfin Aflérie fe détermina à fe défaire de l’épingle 

enchantée ; elle fe venir la Fée. Regardez là tablette * 

de fephir , dit la petite vieille , vous y trouverez 

le fèul remede à votre maladie. La princefTe ap- 

perqut des caractères formés par des étincelles de 

« 

lumière, qui fè renouvelloient fans cefiè, 6c elle 
lut les vers que voici : 


I 


I 



$o La Vérité au fond d’un puits. 


Dans vous-même cherchez le ibonheur véritable , 
Tout autre enchantement n’eft qu’une trahifon ; 
L’épingle la plus fecourable 
L’eft beaucoup moins que la raifon. 

Ah ! de la raifon, dit la princefle : Et qui étes-J 
Vous , pour me propofer de la raifon ? Hélas ! ré- 
pondit la petite vieille , j’ai le malheur d’êtrè la 
•Vérité. Dites la mauvaife humeur , l’irfjuftice , la 
fatyre, s’écrièrent tous les courtifans. Alors fe rap* 
pellant toutes les aventures fàcheufés que la Vérité 
s’étoit attirées depuis qu’elle étoitfur la terre , grands 
& petits fe mirent à l’outrager , à la pourfuivre , tant 
& fi bien qü-’en fuyant elle fut trop heureufe de 
rencontrer un puits où elle fe précipita. Quelqu’un 
yeut-il l’en tirer? 


LETTRES 


• 8i 

^ aaaBaa3aa ^|^ wggg ^ i 

LE T TR E S 

PILLÉES. 

\ 

LETTRE A M*. *** 

A 

% % 

* • \ 

*V ÔU$ m’avez ordonné , madame ; de vous 
écrire à votre campagne ; je ne puis vous donner* 
des nouvelles de Paris , il eft fi défert , qu’il feroit 
difficile de trouver quelque événement digne de 
vous être rftandé. Les affaires , l’inquiétude ou la 
tnaladie y retiennent le peu de monde que l’on y 
Voit encore , & les gens plus heureux font allés * 
aulli bien que vous , jouir de cette douce liberté 
que j’envie lî fort i c’efl donc de la campagne que 
'nous attendons à préfent les nouvelles agréables; ' 
& je n’ai d’àutre reffource pour vous obéir , que 
d’avoir recours à mon peu d’imagination. On ne 
peut être moins alluré que je le luis , de réuffir 
dans mon projet ; mais je compte lur votre indul- 
gence &C fur celle de votre aimable amie, qui eft 
fi digne de partager votre délicieüfe retraite. J’ai 
vu que vous aimiez les contes de fées , recevez 
Tome FL F 


% 


H Lettres p i l l4 e s. 

quelque* fragmens que je viens d’imsqpner : amu- 
fez-vous à les achever, à corriger, à fupprimer, 
vous en êtes capables l’une & l’autre, & je fuis 
sûr d* retrouver , avec un grand plaifir , une é- 
bauche que vous aurez fi heureufement terminée. 


■j. 11 

* 

F R A- G M R N S 

D E 

i ^ 

ZÉPH.IRE 

E T 

DE NOMPARËILLE. 

I 

I 

C.O N T E • 

AL étcnt une fois un prince 6c une princefïè f 
Y ignore abfolument l’heureux pays qui les iît naître; 
je fais que Zéphire étoit le nom du prince , & 
qu’il vint au monde en faifant un grand éclat de 
rire ; &* que la princeffe Nompareille , étant plus 
pofée, ne fit rien d’extraordinaire en paroiffant au 
jour , fuivant ce que j’en ai pu découvrir. Ils fu- 
rent très -bien élevés dans les différens pays qui 
leur donnèrent le jour; ils fe virent, & ce fut ap- 
paremment dans un voyage que fit le prince ; ils 
s’aimèrent fans peine , . car ils étoient auffi beaux 
que bien faits ; & leur amour éprouva plufieurs tra- 
verfes, plus çonfidérables pour eux -mêmes qu’in- 
téreiTantes pour l’hiftoire. La plus grande , & celle 

FiJ 


#4 Z É P H I R E 

qui mérite le plus d’être rapportée - , leur fut caulée 
par une princeffe connue fous le nom d’infante 
Déterminée. On fait que ce nom convenoit parfai- 
tement à *fon taraâère; elle étoit vive, emportée, 
incapable d’être retenue par aucune confidération, 
prenant fiir-le-champ fon parti , & n’écoutant jamais 
ni fcrupule ni remords : il me femhle , car dans ta 
vérité je n’en luis pas certain, qu’eHe étoit couline 
de Nompareille ; mais il eft vraifemblable que fa 
parenté étoit la feule caufe des égards que la prin- 
cefle avoit toujours eus pour elle. Cette infante, 
emportée fans doute par quelque fantaiffe nouvelle , 
dont vous aurez la bonté de nous donner le dé- 
tail , voyageoit depuis fix mois, au grand foulage- 
ment de tout le royaume , car il n’y avoit ni grand 
ni petit qu’elle n’incommodât. Elle trouva le prince 
établi à la cour quand elle y revint; & fans exa- 
miner ni fes goûts ni fon humeur , encore moins 
le rapport qu’il pouvoit y avoir entr’eux , elle ré- 
folut de l’àimer , ou , pour mieux dire , de s’en 
foire aimer. Elle ne fut pas Iong-tems fans appren- 
dre l’amour qu’il reffentoit pour la belle Nompa- 
reille : cette découverte lui fit avoir recours à la 
vieille fée Mordante , qui n’avoit point de plus grand 
plaifir que celui de brouiller les amans , & même 
les amis quand elle pouvoit y réuflir : elle fe plai- 
foit dans le trouble, femoit la divifion, & aimoit 
les tracafferies* qu’elle regardoit comme une voie 



jet No M-p- àr'ehie; 85 

fiire pour- conduire à la haine ; elle avoit auprès 
d’elle un grand nombre de jeunes gens de l’un & 
de l’autre fexe ; elle les* avoit choifis à tête légère , v 
& les douoit de la plus grande curiôlité ; elle nef 
s’occupoit que du foin de les rendre bavards ; & 
quand elle les trouvoit affez formés , c’efl-à-dire * 
infùpportables , elle les envoyoit dans le monde , 
avec ordre de lui rapporter exactement tout ce qu’ils 
avoient vu , entendu , remarqué , & même imaginé : 
car malgré fan pouvoir, elle ne pouvoit être par- 
tout. Enfuite elle faifoit ufage elle-même des nou- 
yelles qu’elle avoit apprifes , non fans avoir indi- 
qué auparavant à ces jeunes gens l’interprétation 
maligne qu’il falloit donner aux démarches les plus 
(impies, le point fur lequel il falloit appuyer, la 
façon dont il étoit néceffaire de fous-entendre dans 
la converfation pour établir un doute, donner un 
ioupçon , le tout avec l’air de l’intérêt & la demande 
du fecret ; fuivant enfin toutes les réglés de cet art 
pervers, le tourment des fociétés, & qui femble, 
depuis que cette vieille fée l’inventa 9 s’être per- 
pétué jufqu’ici dans la force. Je ne dois point finir 
cet article de la fée Mordante , fans dire qu’elle 
avoit pour principe que rien n’étoit indifférent, & 
pour excufe , que l’on pouvoit juger de ce que l’on 
voyoit. Elle écouta donc avec plaifir tout ce que 
l’infante Déterminée lui raconta; & quoique cette 
princeffe fût déjà très-en colère de voir fes charmes 

Fiij 


« 


96 Z à. r p *ir i R ê " 

& fos avances méprifees par Zéphire , qui n’étoît 
. occupé que de Nompareille. Mordante fut aifément 
la révolter encore davantage. Malgré fon goût pour 
bt méchanceté , elle lui préféroit fouvent la tracaA 
fêrie, celle-ci étant prefque toujours d’une plu* 
grande durée, & fouvent plus difficile à détruire i 
mais quand elle fut bien inftruitè par l’infante , ellë 
trouva que deux amans qui s’aimoient fi parfaite* 
ment , & dont la confiance étoit. fi bien établie , 
étoient fort difficiles à brouiller ; il lui parut aufl? 
qu’il étoit fort dangereux d’avertir le roi , père de 
Nompareille , & de chercher à l’irriter contre l’a- 
mour de Zéphire , fuivant les projets de * l’infante 
Déterminée : le mariage de ces heureux amans étoit 
Convenable de tout point , & il falfoit bien fe garder 
de faire aucune démarche qui pût en hâter la con- 
Clufion, L’affaire étoit d’autant plus délicate , qu’il 
étoit dangereux de rien propofer de trop férieux 
dans k cour de ce roi ; on auroit par ce moyen 
terminé le mariage au plutôt , dans la feule vue 
de n’en plus entendre parier. On danfoit conti- 
nuellement à cette cour , ou plutôt on y fautoit 
toujours ; c’étoit l’ufage établi dans ce pays , c’é- 
toit la marque du plus profond refpeâ, 6c les plus 
belles cabrioles étoient la preuve du plus grand dé- 
vouement ; le fervice de Sa Majefté aüroit pu fouflrir 
d’une telle démarche : on ne lui préfentoit donc 
aucune des chdfes qui kù étoient néceffaires ,qu’à 



* T NoMPAKÈILLE. 

doche-pied , l’adreffe & la jeunefle étaient par con- 
féquent indifpenfables pour pofféder les plus grandes 
-charges de fàmahon; aü<refte , tous les applaudiffe- 
mens que Ton doimoit à ce monarque , nefe témoin 
gnoient que par le bruit des caftagnettes , par des 
chants & parie fcn des inftrumens ; tous, jufqu*aiDt 
tffflets , étaient reçus , & quand on n’en fa voit pas 
jouer , on en était quitte pour faire ce que les Mufr 
tiens appellent un a vuidc ; ainfi l’on entendoit confia 
ftuellêment un concert , ou plutôt un bruit qui n’étok 
pas toujours agréable 9 car la flatterie habitait les 
cours dès ces teins reculés. U faut cependant avertit 
que pour éviter le charivari , fuite néceffaire d’un 
suffi grand nombre d’inftrumens , le grand -mâîtr# 
de la maifon du roi avertiffoit la cour , & difoit 
tous les matins : c’efl en A mi la , en O re fol fit 
que le Roi veut être loué aujourd’hui. Malgré cette 
fage précaution, on doit être perfuadé quÜ ne fut 
jamais de cour plus bruyante , plus en mouvement ; 
& dans laquelle une tracafferie dit plus difficile à 
établir. Quelque accoutumé que l’on ffit à fauter, 
là plus grande partie des courtifans fautaient encore 
d’urïfe façon très-mauffade , fk rien n’était fi pefent , 
ni fi ridicule que les fauts des magiftrats des chambres 
de juffice & des paflemens, qui vouloient obéir ôc 
conferver leur dignité , fur-tout quand ils venoient 
faire des remontrances au roi fur des affaires qui 
pouvoient être d’autant plus fufceptibles de repré- 

Fiv 


£8 ZéPHlRE 

fêntations, qu’elles avoiént toujours été déterminées 

en fautant. 

. L’amour, au contraire, régla tous les pas de Zé- 
phire , & comme il étoit né avec de la grâce à tout ce 
qu’il faifoit , il inventa la véritable danfè, & fut 
former des pas agréables & convenables aux diffé- 
rera motifs dont il étoit animé auprès de Nompa- 
xeille; ainfi Zéphire , qui s’étoit aifément conformé 
â l’ufàge de cette cour , abordoit la princeffe avec 
des coulés, & la conduifoit dans les appartémens 
avec des balancés & des pas de menuet , &c. 
-Cependant la fée Mordante n’oubiioit point la parole 
. qu’elle avoit donnée à l’infante Déterminée, de ne 
fien négliger pour brouiHer & féparer ces deux 
amans ; elle favoit très-bien qu’une tracaiferie par 
fon effence doit avoir une minutie pour objet, & 
que plus cette minutie eft légère , non-feulement 
fon. auteur a plus de mérite, mais que l’altercation 
qu’elle a fait naître , rend les éclairciffemens plus 
difficiles. Elle imagina donc un enchantement , ou 
plutôt un tournois d’une nouvelle efpece. Des che- 
valiers à barbe blanche parurent un jour dans la falle 
du château , ils précédaient quarante belles defnoi- 
felles qui defçendirent de leurs haquenées , félon 
l’ufage des anciens romans. Elles s’acquittèrent de 
leur compliment avec tant de grâces que le roi leur 
accorda le don qu’elles lui demandèrent ; elles établi- 
rent en conféquençe un grand arc de triomphe dans 




ET Nompareille, $ j 

la cour du palais, & déclarèrent que c’étoit l’en- 
chantement de la veillée , pour remporter le prix 
qui confiftoit en une belle paire de galloches de 
diamans ; fl Moit veiller trois jours & trois nuits. 
Une Cour auflî alerte & auffi animée que celle dont je 
viens de donner une légère idée , accepta la pro- 
poûtion avec beaucoup de joie, & tout le monde 
trouva que les galloches étoient trop faciles à gagner. 
L’extérieur de? l’arc qui fut élevé étoit de la plus belle 
architefture, le dedans étoit délicieufement orné, 
il parut éclairé de mille bougies , les parfums , les 
3grémens recherchés & les commodités de la vie 
y brilloient de toutes parts. On accourt de tous 
les côtés , & l’on s’empreffe tous les jours pour voir 
dés objets moins agréables que celui-ci. Toute la 
cour fe trouva dans le fallon au jour marqué* & 
redoubla les fauts pour s’y rendre ; les hommes 
avoient, fuivant l’ordre prefcrit, leurs écus, & les 
femmes , pour obéir au même réglement , n’ou- 
blièrent pas leurs éventails ; jamais la cour ne parut fi 
magnifique : les quarante belles filles & les chevaliers 
qui dévoient donner le prix au vainqueur , n’en 
diminuoient point l’éclat , & comme le fallon repré- 
fentoit & fuppofoit la nuit , le roi y donna toutes fortes 
de libertés , difpenfa de fauter , & permit de jouer , de 
manger , & de s’entretenir à fon gré ; ainfi la converfa- 
tion , la danfe , la bonne-chère &c la vivacité brillèrent 
à l’envi dans tous les coins de ce fuperbe fallon* 


9<3 Z É P H I R Ê 

Tout le monde avoit fauté tonale jour; aufli,' 
malgré tant de beaux objets & tant de chofes agréa* 
blés , tous les hommes ne* purent réfifter au fommeil ; 
Zéphire lui - même fuccomba , non des premiers 9 
mais enfin il s’endormit malgré tous les efforts de 
la plus belle réfiftance. Nompareille en fut piquée^ 
& c’eft la première tracafferie que le prince & elle 
eurent enfemble ; quelques femmes de la cour fùc- 
combèrent aufli 9 & l’on vit le lendemain 9 fur la porte 
de l’arc de la veillée 9 tous les écus & les éventails de 
ceux qui n’avoient pu réfifter au fommeil 9 fur lefquels 
on lifoit : Tel a veillé tant de tems 9 mais il a dormi* 
Enfin les galloches ne furent accordées à perfonne; 
car les femmes étant forties d’impatience 9 on pou* 
voit fuppofer qu’elles étoient allées dormir; cepen- 
dant elles étoient en général trop piquées d’avoir 
été témoins d’un fommeil qu’elles avoient l’injuftice 
de regarder comme une infulte à leurs appas : ainfi la 
troupe partit & emporta fes belles galloches 9 en 
difant qu’elle alloit chercher un pays plus éveillé ; 
Mordante n’avoit voulu que faire naître quelque 
dfvifion entre Zéphire & Nompareille, elle y réuffit , 

i 

c’eft tout ce que j’en fais ; jîignoré les détails de leurs 
reproches 9 il me fuffit^pour ce moment d’être affuré 
qu’une chofe aufli peu confidérable, dans fon com- 
mencement 9 fut fuffifante pour établir une tracafferie 
que la fée eut grand foin d’entretenir & de conduire 
jufqu’aux reproches amèrs 9 & même jufqu’à l’aigreur* 



I 


ë t N^MPAttEmi; 

L’amour furmoute ^<finainement ces petites alter- 
cations , & ce n’eft même qu’à la longue , & -faute 
d’éclairciffemens qu’-efles peuvent inïptrer de l’éloigne- 
ment & du dégoût. Cette façon d’agir n’étant pas 
affez vive au gré de l’infante Déterminée , qui voüloit 
àbfolunient fe venger des mépris de l’un & des 
avantages que l’autre avoh fur elle , elle trouva le 
fecret de les féparer ; j’avoue que j’ignore les moyens 
qu’elle employa pour y parvenir, mais on ne m’a 
point caché que dans tous les malheurs qu’ils eurent 
à foutenir, une bonne fée qui avoir doué Nom- 
pareille , la fit paffer par l’enchantement de l’efpé- 
rance : on n’a pu m’en donner la defcription , dieu 
veuille que vous me l’envoyiez de votre retraite. 

Cette même fée pour fauver Zéphire & Nompa- 
reîlle d’un danger éminent , les fit voyager d’une fa- 
çon nouvelle , mais fure, car elle les renferma dans 
un grelot. Une autre fois , pour foulapn* les rigueurs 
d’une abfence , elle leur fit préfent à chacun d’une 
bague qui refléchiffoit toutes leurs allions dans la 
lune , ce qui leur fut d’un fort grand fecours : je 
trouve en$n dans mes mémoires qu’ils furent conduits 
dans le lit des merveilles par l’infante Déterminée elle- 
même ; la bonne fée voulut abfolument contraindre 
cette princeffe à cette cruelle démarche pour la punir, 
& cette punition lui parut en effet fi terrible , que de 
rage elle fe jetta par la fenêtre. Ce dernier trait eft 
vrai , cependant bien des gens font perfuadés que 



9» Zéphire et Nompareille.’ 

cette princeffe fut mariée , & qu’elle a laiffé une 
poftérité fort étendue. 

Voyez , madame , combien vous avez de chofes 
à faire pour rendre cette bagatelle^ amufante , vous 
ferez 1 peut-être plus fenfible au plaifir de critiquer 
ces fragmens , qu’à b peine d’y travailler : qu’im- 
porte, fi l’un vous amufe plus que l’autre; je n’ai, 
je vous jure , aucun autre objet que votre amu- 
fement. 

J’ai l’honneur d’être. . . 



SUR DES FEUILLES 

DE 

SPECTATEURS. 

i 

IVlONSIEUR, 

i 

: Les corfaires ont coutume de s’éviter quand ils 
font à la mer , mais quand ils s’acharnent au combat , 
ordinairement il devient terrible. C*eft à un de ces* 
combats que je compare notre dernière converfa-' 
tion; vous êtes mifanthrrope, reconnu pour tel , char-^ 
me de l’être , puifque le goût & le tempérament vous-’ 
y portent paiement. Quanta moi je le fuis , & peut-- 
être plus que vous , quoi qu’avec moins d’affeôation*: 
Que ne dois-je donc point vous avoir dit, à vous,' 
monfieur , que je connois ( & qui m’avez permis dé' 
yous le dire) pour un philofophe rufhque, bourru,' 
indocile , & qui vous trouvez amoureux; & de qui? 
bons dieux! d’une femme, à la vérité, charmante 
par la figure & par l’efprit , mais qui n’a que l’art 
en recommandation, qui méconnoît les fentimens, 
& qui s’amufe de vous quand elle n’a rien de mieux à' 


« 


Sur des Feuilles 

faire j enfin y c’eft une femme que , felonvetre propre 
aveu ,, l r on peut citer pour le modèle de la plus par* 
feite coquetteries • 

Nôtre converfation ne Te borna pas aux feules 
réflexions morales & critiques, que me préfenta 
votre fituation , plus outrée - que celle que Molière 
a mis fur la {cène je vous attaquai fur l’ouvrage 
que vous entreprenez, & voici les propres paroles 
dont je me fervis : Que les folies à la mode pot 
fedent nos femmes , qu’un pompon , qu’une coëffe 
en carillon, fafifent l’objet de leurs cfefirs & le fojet 
de leur converfation', elles font leur charge , j’y 
foufcris ; je fais plus, je m’en amufe quelquefois: 
mais que cette même mode féduife jufqu’aux gens 
d’efprit, c’efeà-dire, que dans le moment qu’une 
reconnoilfaRpe a paru avec fuccès fur notre théâtre , 
il faille aufo-tôt que j’en eflfuie dans toutes les pièces 
nouvelles. Quoi ! parce qu’un auteur a réulfi par 
la fidion , je fois sûr que tout ce que je verrai 
pendant un certain tenls ne fera plus que roma- 
1 nefque , fans trouver dans l’ouvrage nouveau au- 
cune étude de la nature , non plus que des fernt 
mens qu’elle infpire I Et que votis-méme , monfieur , 
vous tombiez dans un pareil inconvénient ! c’eft , 
je vous l’avoue , ce que je ne vous pardonne 
point. Un Anglois compofe des feuilles détachées, 
il les raffemble & leur donne le titre de Specta- 
teur ; fon livre réuffit & mérite fan foccès : auffi- - 



de Spectateurs* 91 

tôt Sjpeâateurs de paroître fous le titre de Fran* 
çois, d’inconnu, de Suiffe, &c.; & vous-même 
vous foumettant au torrent, vous donnez dans un 
travers que vous blâmeriez dans tout autre r c’efl 
encore uiie fois ce que je fbuffre impatiemment. 

Vous ne pouvez encore avoir oublié ce que. je 
vous ai dit fur ce fujet ; mais puifque^ je ne vous 
aï pas convaincu , puHique vous fuccomhez à* l’en- 
vie d’être auteur , & que vous imitez un genre 
d’écrire que vous croyez qui vous convient , 
qu’enfin vous ne choifrffez un tel genre que parce 
qu’il ajoutera , félon vous , une nouvelle force à 
la mifanthropie dont vous jouifiez dans le monde; 
acquittez-vous du moins de l’emploi "que vous vous 
propofez, & loutenez votre caractère. Mais point 
du tout , l’amour vous tourne la tête , & l’on ne 
voit, dans les feuilles que vous m’avez confiées, 
que des fentimçns alambiqués ; il fembie que vous 
rie jugiez de l’amour que par l’efprit , fans ofer 

vous abandonner aux fentimens du cœur. Vous 

v » 

avez peu d’ufage du monde , & vous vous rem- 
pliffez la tête de métaphyfique pour luppléer à cette 
légèreté & à ce badinage qui conviennent fi fort 
aux gens du monde. Après tout , quelle néceflité 
trouvez-vous ( pour moi je né la comprends pas \ 
de parler toujours de vous , & pourquoi faut - il 
que vous faffiez confidence au public de toutes les 
pauvretés que vous penfez ? Si vous êtes cepen- 


9 6 Sur des Feuilles 

dant déterminé à donner votre portrait , croyez- 
moi , faites -vous peindre par un autre, je vous 
réponds de l’effet qu’il produira. Ne parlez jamais 
dè votre amour qu’à votre maîtreffe , c’eft un bon 
confeil que je vous donne dans tous les cas. Mais 
puifque vous voulez travailler en ce genre, vous 
avez mille bonnes choies fur lefquelles vous pou- 
vez écrire ; foyez utile à la fociété en lui repré- 
fentant fans ceffe fes défauts , faites vos efforts 
pour chaffer les plus groffiers & les plus incom- 
modes : quelquefois un tour nouveau donné à une 
chofe mille fois critiquée , en peut , en un moment , 
corriger toute une ville. Les moeurs , la mode , 
les événemens , les ouvrages d’efprit , les loix , les 
ufages , le ftyle même , tout eft fournis à vous , 
tout eft de votre diftriél ; frondez, par exemple, 
les pointes , les épigrammes , & le genre d’efprit' 
dont nous accablent les écrivains aujourd’hui. Mais 
ils font au premier rang, me direz- vous, ils ont 
fëduit upe partie de la ville , tout leur eft prefque 
fournis. Tant mieux , vous dis-je , attaquez , vous* 
le devez. Eh ! que doit craindre un mifanthrope ? 
Si vous voulez vous égayer dans une autre feuille',. 
& faire tomber votre critique fur des gens moins, 
redoutables , mais qui n’ont pas moins befoin de 
confeils ; faites voir aux gens du monde combien,» 
à force de vouloir dire , ils difènt peu. Que vos. 
écrits leur fafient fentir avec honte combien il eft: 

ridicule 


i 



èi • SpfecTÀf Sûrs; 

rfc&euU dé dire , par eiemple : Je Padore ; en 
parlant d’une navette oü d’une autre baliVerhé , 
demandeZ-leur ce qu’ajoute à ce mot celui de pàf* 
fionikierit , dont une infinité de gens fè fervent. 
Une autre fois , faites-vous expliquer ce que veut 

dite; jt fcùîm à ta fureur , St mille aüttes phrafeS 

* 

dont fbugirdient ceux qui s’en fervent , s’ils fàVoient . 
feulement les noms de ceux qui s’en fbnt fervis les 
premiers. Il éfl encore d’autres moyens pour vous 
acquitter avec honneur dfe f ouvrage que vous en-r 
- treprenez. Écoutez cette hHtoire , St voyez ce que 
Vous penfez vous -même d’une cbofè que l’ufâgéi 
ordonne dans ce pays. 

Deux familles confidérables réfolues dé s’unir pour 
leur intérêt , 8 1 pour redoubler mutuellement leur 
Crédit , après avoir mûrement confulté la qualité 
du bien, St nullement confédéré le rapport des ca- 
raftères , font un mariage de leurs en&hs , qui 
jeunes St fort aimables cohfentent , félon l’üfage , 
à la volonté dé leurs païens. „Le hazard ou la jeu- 
iteflê de leurs cœurs ifoulut qu’ils s’aimaflénf infi- 
niment dans le commencement de leur mariage; 
triais les amis de Pflilirtte , ( c’efl le nom du jeune 
Homme ) St quelques plaifanterifes de nos dames ■ 
les plus titrées firent fi bien, que lui repréfèntant 
avec énergie là hohté qui règne dans Paris pour 
lin mari qui aime fa femme : Éhtlirtte , dis-je , 
/attacha d’abord ( pour être du'borl àir ) â quei- 
Tome yi. G 


/ 


,8 Sur des Feuilles 

“ % t 

ques-unes de nos dames qui font toujours, à l’affût 
de la jeuneffe qui entre dans le monde, & que 
Von connoît pour être ce qüe Ton appelle fur le 
trottoir : Enfin peu-à-peu Célidamie devint tout- 
à-fait la femme de Philinte, c’eft- à-dire , qu’elle 
ne vit plus fon mari que dans des maifons étran- 
gères où le hazard les f^ifoit rencontrer ; elle fouffrit 
d’abord impatiemment., avec douleur même, les 
froideurs de fon mari. Enfuite fon amour-propre 
fut offenfé des femmes qu’il lui préféroit ; enfin 
quelques amies prêchant d’exemple , & qui fur le 
rouge comme fur les amans , tourmentent égale- 
ment une jeune perfonne , lui repréfentèrent l’inu- 
tilité & la platitude d’une douleur qu’il eût été 
honteux de laififer appercevoir , & lui proposèrent 
la douce confolation d’aimer & de fe venger ; Cé- 
lidamie fuccomba , elle aima , fut aimée , qyjtta 
fat abandonnée , fut à. la mode , & donna plufieurs 
enfans à un mari qui ne manquoit pas d’en donner à 
d’autres ; c’étoit le meilleur ménage de la ville ; les 
femmes , & tout ce qu’on appelle la bonne com- 
pagnie applaudiffoit. Qü’arriva-t-il ? Philinte tomba 
malade , la petite vérole fe déclare ; Célidamie 
s’enferme avec lui, & non-feulement entretient un 
commerce de lettres avec fon amant, mais, qui plus 
eft , le reçoit toutes les nuits dans la maifon du 
malade , ne s’entretient que des agrémens du veu- 
vage, trop à la mode & trop defiré, me femble . 


DÉ SpèCTATÉURS. „ 

pour la- façon- dont on s’en paffe à Paris. Phitinte 
meurt , 8c quatre jours après Célidamie eft attaquée 
du même mal ; cette èruélle maladie eft terminée 
par le même événement, 

Dois-j e eftimer Célidamie de s’être enfermée avec 
fon mari? ce trait d’un aniôur conjugal, démentj 
par-tout ce que je Vous ai repréfenté , n’eft-il pas 
une fâufleté épouvantable autorifée dans Paris ? Me 
éft même devenue néceflaire , puifque l’on y attaché 
une forte d’honneur ; mais elle eft d’autant plus 
affreufe qu’elle ne peut tromper ni dieu ni lés hom- 
mes. A regarder Ce procédé d’un autre côté, fe 
peut-il rien de plus cruel à l’humanité que d’ex- 
pofer à une mort prefque certaine une mère qui 
feroit du moins chargée de i’éducation de fes enfhns 
& du foin de leurs aifairef ? Un ufàge auffi bar- 
bare , auffi pervers , s’il nous étoit rapporté par 
un voyageur , comme un fait pratiqué journelle- 
ment chez les Illinois, feroit frondé, il fèroit cité 
avec raifon comme le plus oppofé a la fociété : 
cependant , il eft tous les jours fous nos yeux* 
il ne frappe perfonne ; c’eft l’ufage enfin , il faut sÿ 
Soumettre. 

Voilà, monfieur, le genre de critique dont on 
peut faire ufage ; comptez qu’il eft mille chofes de 
cette force, & que fi, vous voulez Remployer à 
critiquer , quand ce feroit vous-même , je fuis tou- 
jours à votre fervice. 

(Cij 


too 


1 


AVIS. 

€ 

XjKS deux lettres que l’on vient de lire font un 
effai'tiré d’un grand recueil que l'auteur, homme 
(incère 8c de bonne-foi , a raflemblé fous le titre 
de lettres fVÜes . Si le public approuve cet effai , le 
recueil entier paraîtra bientôt avec une préface , 
ou plutôt avec une diflèrtation fur le plagiat , les 
différera fecours , les fources des idées , 8c autres 
eipeces de vols dont prefquë tous les livres font 
remplis. On aura fojn de citer 8c de donner des 
exemples tirés des ouvrages les plus goûtés , les 
moins conilus du public pour être plagiaires ; ce 
qui ne fera peut-être pas beaucoup d’amis à l’au- 
teur. Au refte , la première de ces deux lettres efl 
une réminifcence 8c un affemblage de tous les 
contes de fées , que Pon connoît d’une piece de la 
foire, 8c d’une autre jouée fur un théâtre particu- 
lier ; elle auroit embelli ce recueil fi l'auteur avoit 
Voulu la donner, 8c l’on voit aifément que la fécondé 
lfettre n’auroit jamais été écrite fans le fecours du 
Mifànthrape de Molière , 8c de tous les SpeÔateurs 
qui ont inondé la fcène il y a vingt ans. 




I 


T * 


101 



Jk &samBçat 

1 à 

B I A L O G U E, 


OVIDE, TJBUELE. 


T 1 B V E L E. 

jSfûN , Ovide , jamais vous ne me perfuaderejf 
«pie vos idées fur f amour suent été raifonnables. 

O V I D 5, 

* i 

Rome n'a pas penfé comme, vous , & n’a pas 
crû quand elle lot mon art d'aimer , que les myf- ' 
tères de ce dieu , que nous avons tous deux fervi 
fi' bien , quoique d’une façon différente , ne me 

fuffent pas connus. 

/ * / 

T I 1 D 1 1 E, 

Xe ne fuis pas fiirpris du fuccès qu'eut votre 
ouvrage. Vous y donniez des leçons de coquet- 
terie, & vous n’ignorez pas qu’on la met plus 
fouvent en ufage que le fentiment. 

Ovide. 

Cefi parçe qu’elle eft plus amufàate : tout amour 
férieux elt néceffairement trille, On commence par 

G ..* 

“J 


% 


✓ 


tos Dialogue. 

s’pcçuper du plaifîr d’être aimé avec cette ardeur J 
cette violence , çette fureur , qui ne biffent vivre 
que poür vous l’objet cjue vous avez touché ; mais 
ce plaifîr , qui , dans, le fonds , ne flatte que la 
vanité, pe pçut pas nous fatisfaire long - tems. 
D’ailleurs , plus il eft doux d’infpirer de tendres 
fentimens, moins on doit fe borner à ne les ins- 
pirer qu’à une feule pérfonne, qui ne peut jamais 
yous offrir que le même fpeftacle , de qui les idées, 
aq bout de quelques jours , n’ont pour vous rien 
de plus neuf St de plus piquant que fes charmes, 
& qui vous afflige fans ceffe de l’ennuyeux fpeo« 
taçle d’un amour que vous ne partagez plus, 

T IB VLLE, 

« 

\ i • 

En vérité, il eft bien étonnant qu’avec un liber-» 
finage, fi décidé, & que vous diflimuliez fort peu ^ 
yous ayiez pu plaire à tant de femmes. 

Ovide, 

* » 

Et moi, je fuis au contraire bien 
çette façon dé penfer , que vous blâmez tant , je 
ji’çn aie pas pu davantage. 

T I B U L L E, 

I 

Mais au moins , une femme veut être aimée , &î 
il n’y en avoit pas d’aflez vaine ou d’afiez dupe 
poiy pfpérer de vous fijtçr, 


furpris qu’avec 


D r a t' o? é è e. 

r* 1 

Ovide. 


ioj 


• . • • • ' » t f^y 

Peut-être même celle de toutes fur laquelle ^j’ai 
fait la plus vive imprefiion, n’a -t- elle pas defiré 
que je fufle ni confiant , ni fidele; mais quand 
cela ne feroit pas , mon inconfiance loin de me 
nuire auprès d’une beauté que je voulois mettre 
dans mes fers, ne devoit être 6 pour elle qu’une 
raifon de plus de fe défendre moins contré moi* 
Rien , il efi vrai , ne m’avoit fixé ; mais ,étoit - il 
pour cela tien décidé que rien ne pût arrêter ma 
légèreté ? Beaucoup de jolies femmes qûe j’avois 
toutes fervies , mais dont je n’avois aimé aucune , 
pouvoient & dévoient croire que celles qui leur 
foccéderoient ne feraient pas plus heureufes qu’eüès- 
mémes ne l’avoient été ; mais celle que j’attaquois 
pouvoir- elle pénfer que le miracle de me' rendre 
confiant ne fut pas réfetvé à fes charmes ? Ce ferait 
d’ailleurs une grande erreur de croire qu’il eft fi 
difficile de perfoader à une femme qu’ëUe nous 
touche vainement. La plus modëfle de toutes , 
celle même qui auroit le plus de raifon de l’étre , 
a toujours phis de vanité , ou qu’elle n’en croit 
cil qu’elle n’en devrait avoir; & je fois contraint 
d’avouer que- la plus auftère , ou la moins vaine 
des femmes auxquelles j’ai adrefTé mes vœux, ne 
m’a jamais coûté ni plus de trois jours , ni plus 
d’une chanfon. 


Giv 


Jt>i P S 4 \ <> 9 ¥ © 

T JB V *• h e. 

• <^ands dieux J & j’ai trouvé çruehe* 1 

O V IDE. 

r . 

1. 

: Et vous en êtes fùrpris i 

/ 

• • 

T I B U t L P. 

r . ^ 

v/ * 

U 

r 

■ Et le moyen , Ovide , que je ne le fois pas, 
quand je "me rappelle avec quelle tendrçfTe , quelle 
vérité , quelle ardeur j’aimoîs! 

Ovide. 

1 / 

» .... 

Et c’eft par cette raifon meme que vous deviez 
vous étonner moins de n’avoir pas toujours réuffi» , 
pans le fiecle où nous vivions tous deux (• §£ j’eq 
çonviens , j’aYois aidé paffableroent à l’édairer , J 
il y ayoit bien des femmes qui croyoient infpirer 
de l’ainour ou faire naître des defos» ç’eft unq 
chofe i-peu-près égale ; quelque çhpfe qu’il y ety 
à gagnçi pour leur vanité à voir un homme le$ 
qimer palfionément , elles craignaient encore plus . 
fa tendrelfe , qu’elles n'en étoienÇ flattées , & jç 
, fuis sûr qu’aimable , comme vous l'étiez j il n'y % 
pas de femmes <fans Ropie que vous n’euffiez fubi 
|uguées, fî vous aviez eu en amour aylÇ raauvailq 
réputation que moi. 


• » 


I 


ioj 


B t A I. Q O V E. 

T I | U L L E, 

Je pe vous reproche pas une façon de penfe» 
dont vous n’ave? été que trop puni , puifque rien 
dans lç fond 11e vous a tiré de votre indifférence, 
{'ïon , Ovide , vous n’avez jamais copnu ces^jdaifîrs 
çnçhanteurs , cette volupté fi vive, fi touchante , 
dont une atpe tendre efi pénétrée ; vous n’avea 
jamais éprouvé ces douces émotions , ces défbr- 
dres charmans , dont j*ai quelquefois joui. Comblé 
de faveurs , vous n’ave? jamais fu être heureux ; 
& vous étiez en effet plus à plaindre * lprique l’on, 
pccordoit tout à vos delûs, qye je ne l’étais lor^ 

même que j’éprouyois les plps cruelles rigueurs, 

» ^ 

Ovide. 

• * 

» 

Ah , Tibdlle ! vous n’avez jamais connu ce plaifir 
fi flatteur de courir fans cède d’objets en objets , 
de les foumettre tops , &: de p’êpe fouaps par 
aucun , de fk çonferver toujours afiez de liberté^ 
pour que l’incpnftançe de la femme pi|me qui vous, 
touche le plus ,ne puifle vpu? coûter feulement 
le plus léger fpupir ; d’aller , fans être troublé pat 
aucun remords , ranimer auprès d’une beauté nou- 
velle , un cœur que les bontés d’une ancienne 
mattreffe «voient pfé ; de triompher , dans le 
«aêtvertems, de l’innocente & de la coquette, de 
jouir, avec l’une , du défordre que jette dans fon 



jo 6 Dialogue; 

ame une paflion qu’elle ignoroit ; de tromper la 
vanité de l’autre , en paroiffant la flatter ; d’être 
enfin toujours occupé de projets agréables , 6c de 
les voir toujours fuivis du fuccès. Si ce n’eft paS 
là de l’amour, Tibulle, c’eft au moins du plaifir , 
& du plaifir qu’aucune peine ne trouble ; 6c voua 
pe me ‘ferez jamais croire que q’ait été pour moi. 
un fi grand malheur , que de préférer l’un à l’autre. 

Tibulle. 

’ Tous les plaifirs que vous venez de peindre J 
lie peuvent pas tenir feulement lieu du bonheùr 
d’être un moment regardé de ce qu’on aime *, & 
j’étois mille fois plus heureux quand je penfois à 
Délie , que vous ne l’étiez , vous , quand là fille 
d’Augufte vous prodiguoit les plus tendres careffes. 

9 

Ovide. 

t ' • 

La choie eft cependant différente , & vous ne 
me perfuaderez point que lé plaifir d’attendre, & 
quelquefois vainement , qu’on vous ouvrît chez 
Délie , valût celui d’être dans lé cabinet de la 

Tibulle. 

* 

: J’étois sûr , du moins; lorfque je pouvois par* 
venir au bonheur de voir Délie, qu’un autre n’en 
jouilToit pas; 6c je ne crois pas que quand la* 




D i à i o <$ o si io* 

* i 

princeffe fe refufoit à vos defirs,- vous puffiez avoir 
les mêmes motifs de confolation. 

• - . ' ' 

Ovide. 

» » ♦ 

$ 

Si vous aviez pu craindre auprès de Délie un 
rival favori fé , qii’àuriez-vous fait ? 

* , V M ' I 

T I B U L L E. V . 

j • / 

Va ». ' * 

t Ah ! je vous avoue que la mort même m’auroit 
paru moins affreufe que fon inconftance. 

Ovide: 

* ' Eh bien ! f étais, plus philofophe que vous. Quand 
Ü.plaifoit à Julie d’en voir ün autre, & que , par 

iponféquent , il ne lui plaifoit pas de me voir -, l’ap-< 
partement de Sulpicie n’étoit pas loin, elle vouloit 
bien quelquefois m’honorer de fès bontés , &j’alloi$ 
me confpler auprès d’elle des infidélités de la femme 
d’ A grippa. Pour vous, fi l’on en peut croire les 
bruits qui en coururent dans Rome , l’infidélité de 
cette même Délie , fi tendrement aimée , vous coûte 
la vie. Dans le cours de la mienne , .cinquante 
femmes au moins me furent infidelles , & ne 
m ? affligèrent pas. Etiez-vous raifonnable de vous 
immoler , pour ainfi dire, à la gloire d’une perfide , - 

lorfque, jufqu’à la plus févère veftale, il n’y avoit 
pas une femme dans Rome qui ne fe fut fait honneur y 
& peut-être même un devoir de vousxonfoler ? 


f 


i 



*0$ P t U O O V !i 

• • • 

T I B ü L H. 

\ 

Eh! de quoi m’eu fient fervi leurs foins? Pou-' 
vois-je après l’infidélité de Délie , fi ardemment 
aimée pendant plus de quinze ans , penfer faps hor- 
reur qu’il refloit des femmes au monde ? Que no 
m’en avoit-il pas coûté pour m’aflùrer la pofifeflion 
de ce cœur facrilege qui viola en un jour tant de 
iêrmens? Non» Ovide, après un coup fi cruel # 

il ne mç reftoit qu’à mourir, 

* 

Ovide. 

Et après la récompenfe que vous avez reçue de 
vos fenhmens, vous ûfez me blâmer de ne m’être 
fait dp l’amaur qu’une diffipaûort agréable? 

TjBUUE. 

"N 

Eh 'non ! Ovide, vous dis-je , vous n’avez ja» 
mais fU aimer. 

Ovide. 

Pétois r il eft vrai , moins délicat que vous , 8t 
quoique vous difiez, je ne crois pas y avoir perdu» 
La délicatefiè eft plus fouvent le poifon des piaifirs r 
qu’elle n’y ajoute de charmés. Notre imagination 
1 va toujours au-delà de nous-mêmes , 8 c nos befoins. 
font plus aifés à faùsfaire que nos idées. Jouiffons 
du plaifir d’aimer, mais jouifTons-en en philofophe * 


Dialogue; 109 

qufe les femmes foieht toujours la fource de rtos 
defirs , & jamais celle de nos regrets. Les plaifirs 
que nous perdons par cette façon d’aimer ne font 
que des biens imaginaires, dont la polTeflion nous 
trouble , dont la perte nous défoie , & auxquels il 
■’eft point raifonnable d’immoler üit feul inftant dq 
notre tranquillité. 


T I B U L L 


É. 


En vérité , Ovide , je fois trop heureux d’être 
mort ; je craindrois , fi je vivois encore , que voi 
raifonnemens ne me perverti fient. 


Ovide, 

Non ; fi vous viviez encore , nous aurions les 
mêmes penchans. Votre exemple ne me perverti-, 
roit point, & le mien ne vous corrigeroit pas. 



ni MistoiAe MoralÜ 

bénédiâion de la maifon* la fûpérieure lui trOuvoS 
même beaucoup de conformité avec la bienheureufil 
fondatrice de l’ordre. 

Un panégyrique eft fendu bien en beau * lor& 
qu’on a l’art d'y avérer les défaut* du ptoéhaih* ' 

Celui de Gabfttts s'étendit a flefe dahs le mondé 
pour lui faire trouver un bon parti ; elle en requf 
la nouvelle par ton frère Manency , lorfqti’9 tint 
voir fa fdeur ; Rofalie étoit avec elle au paribir , 
die en fut enchantée quoiqu’il fût d’une figure afTeé 
médiocre) mais Rofalie n’avoit rien vu encore dé 
pius aimable : un jeune homme pafiTable l’emporté 
aux yeux d’une fille qui penfe bien , fur là none la 
plus jofie.* La nouveauté de l’omet donna de* grâces 
à fa fincérité* elle avoua à Manency qu’elle lé 
trouvoit charmant , 8c lui fit des avances avec la 
bonne-foi la phi* indécente; Manency fut étonné 
& Calmits fcandalifée t toutes le* femmes font tW 
peu-près les mêmes , mais toutes ne font pas fin-* 
cèfes ; Calmits affeftoit d'être la 'dupe de* préjugés* 
& difoit que • quand une femme faifoit tant que 
d’aimer , ce ne devoit être qu’après un examen bien 
févère ; elle prétendent auffi « ( du moins elle vouloir 
le faire croire ) qu’il fâlloit qu’un amant eât des 
qualités effimables , bien plus que d'aimables : mais 
pour la commodité du public * on veut que cela né 
foit pas néceiTaire. 

Refaite Croyoit aimer Manency * mus elle fe 

trompoit. 


Histoire Morue. - ii| 

trompait; fa vue n’avoit -produit en elle qu’un 
{impie développement d’idées. Elle n’étaloit ni dé-< 
licatefTe ni bon cœur elle ne Tentait ni l’un ni 
1,’aiitre, , elle étoit agitée d’autres monvemens ; 6c 
elle jugça que c’éfoitdu fentiment. N’ayant d’autre . 
yue que le pfaifir, elle s’imaginoit qu’il étoit aufiS 
aifé de ie rencontrer que de le deiirer , 6t dans 
Cette occafion elle prit pour le plaifir ce. qui n’en 
étoit que la reffemblance. . 

. Après quelque tems d’un commerce réglé , elle 
vjt le frère d’une penfionnaire, ( car les frères font 
Une grande reflôurce pour les couvens, ) celui-ci 
étoit beaucoup plus aimable que Manency , 6t Ro-j 
falie le trouvoit tel. Ce fut-là l’époque du dévelop* 
pement de fcm cœur, mais f à maudite fincérité la 
perdit; elle congédia durement le premier frère , 
& ^réa brufquement le dernier. La franchife , cette 
vertu qui l’avoit rendu odieufe , commença à la 
rendre rpéprifable » Manency fut piqué , il mit dans 
k fecret toutes fes connoiffances ; peu de gens 
l’auroient fu, s’il n’y ayoit mis que fes amis. 
famille de Rofalie en fût informée, le père fit des 
quêtions, la fille. des aveux , ôt la mère des ré* 
ptuflfmdes; on la retira du couvent pour la marier, 
à ui\ vieux fot. Elle lui déclara qu’eile avûit ut) 
attachement , qu’elle ne pouvoit pas l’aimer , 6c 
que s’il étoit honnét& hori'firie , il ne devoit pas la 
contraindre ; mais malheureufement Rofalie avoit 
Tome VI, H 


ii4 Histoire Morale. 

du bien , ce qui étoit plus néceffaire à ce mari-là 
que de la probité ; ainfi elle fut forcée de l’époufer. 
Elle eut pour lui de bons procédés ; mais comme 
il hn demandoit fi elle Paimoit, elle lûi répondoit 
toujours amicalement qu’elle le haififoit beaucoup. 

Il voulut favoir fi elle voyoit le jeune homme qu’elle 
avoit aimé ; fa fincérité ne lui permit pas de le 
nier : il fe mit en courroux , porta lès plaintes 
fe fit féparer ; & la pauvre Rofalie fut remife air 
couvent avec le mépris du public ; tandis que Cal- 
mits , plus dérangée qu’elle , mais plus fouffe , trom- 
poit fon mari & fes amans avec toute la prudence 
& l’adrefife poffibles. Elle avoit le ton de tout le 
monde , elle écoutoit avec les vieilles , raifonnoit 
avec les jeunes , étoit férieufè avec les prudes , & 
vive avec les coquettes ; elle aveuglait fon mari * 
par de feuffes confidences , & fur-tout avoit l’art 
de fè foire adorer de toutes les fomilles; elle favoit 
conter des hiftoires aux pères, demandoit des con- 
feils aux mères, lès rendoit aux filles, & recevoir 
favorablement les déclarations des fils. Son bonheur 
fut fondé for fa foufifeté ; le malheur de Rofolie le 
fut fur fa franchilè : Aififî je reviens à mon prin- . 
cipe , qbe la fincérité efl la plus fotte des velfcis, 

& la foufifeté , le plus néceffaire de tous les vices. 


I 


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ÉLOGE 


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L A P À RE S SE 


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DU PARESSEUX. 


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EXPOSITION DE L’OUVRAGÉ. 

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' 

E qui peut être avantageux à tous les éfëts de 

la fociété , ell ce. qu’il y a de, meilleur, & t de'pluç 
parfait : le parefTeux réunit ces rares qualités. 

t s • -.t y .• • »*■ 

AVANTAGES POUR LES PRINCES. 

» . » » ► 

* " J * # 

Les princes font trop heureux d’avoir des parek 
feux dans leurs états. 

< * ■ y» ' <> 

Le véritable parefTeux ne connoiflant • point l’afn-*' 
bition , efl bien éloigné de format aucune cabale , 

• J '.j ^ 

& d’entrer dans aucun parti; il eu, au contraire, 
le fujet le plus fournis. 

Pourvu qu’on ne trouble -point fon repos 'pér- 
il ij 


Éloge de la Paresse 

fojmel, il ne critique point le gouvernement'; s’il 
ne lui en coûte que de l’argent , il trouve le marché 
avantageux. 

AVANTAGES PARTICULIERS. 

Jamais il ne médit de perfonne ; à peine occupé 

de ljù-même , peut-il penfer à fon voifin^? 

* 

La pareffe répond de fa juffice ; il perdroit fon 
repos pbur commettre' des injuflices , ou pour les 
continuer. 

f 

D eft incapable de faire aucun procès t ni même 
de Jefoutenir. Quel parent ! 

Les libelles $c les fàtyres ne peuvent lui être 
attribués , la peine de les écrire doit lui en éviter 
Jufqu’au-foupçon ; fe fouciant peu de fà réputation , 
.voudra-t-il détruire celle des autres ? 

RÉFLEXIONS GÉNÉRALES. 

La pareffe entretient la probité de celui qui eft 
né’ honnête homme, & corrige très-aifément celui 
qui a de mauvaifes inclinations. 

Le parti de la retraite , que mille gens prennent fous, 
différera prétextes , n’eft qu’une pareffe déguifëe. 

La philofophie n’eft autre chofe que la pareffe,' 
. La conftance eft la pareffe jaême. 


et du Paresseux. tiÿ 

Défcription de la volupté ; fès liaifons intimes 
avec la pareffe. 

Examen du cœur de l’homme 6c de Tes fènti- 
mens. Son bonheur n’exifte que félon le degré de 
& pareffe. 

Ce qui s’oppofè à la poffeffion de la parefle, 

/ 

Moyens de l’obtenir. 

> 

Moyens de la conferver. 

Peinture de la parefle aimable ; critique de celle 
qui lui efl oppofée. 

Citations d’un grand nombre d’excellens auteurs , 
anciens 6c modernes , qui , fous des noms fiippofés , 
ont bit l'éloge de la pareffe 6c du parefleux. 

Je jouis de toutes ces idées ; mais trop parefleux 
pour les écrire, fatigué de les avoir diélées , je 
voudrois , pour le bonheur des hommes , qu’une ame 
charitable pût entreprendre un pareil ouvrage ; je 
frémis en penfant à la peine que lui donnerait une 
telle entreprife. 

J’ai l’honneur d’être , 

Mademoifèlle , 

Votre très-humble 6c très- 
obéiflànt fèrviteur *** 

Hiij 


i 


I 


*t8 

mft 1 ■ rr-r*iTl^g=s=g«M r- ^ 

» , 

LE CHIEN 

ENRAGÉ (i). 

D EPUIS que le Loup galleux ( 2 ) m’a fait 
donner la commiffîon rogneufe du Chien enragé, 
& qu’indifcrétement je me fuis laiffé donner d’a- 
vance en paiement un bel étui de chagrin, je n’ai 
iii digéré ni dormi; & je me fois creufé l’imagi- 
L nation jufqu’au centre , fans en avoir pu rien tirer 

qui vaille. Enfin je devenois pis qu’enragé moi- 
pi ême , quand au moment que j’y penfois le moins , 
j’ai tout trouvé fous ma main. Ne doutons plus 
que Martin n’ait cherché fon âne étant deffus ; j’étois 
deflus le mien quand je le cherchois ; & l’on en 
conviendra , quand je dirai que j’ai trouvé le chien 
enragé dans mon étui. 

Je m’étois alfoupi cé matin de triftelfe , & ne 
fongeant qu’à rendre l’étui que je ne rendrai plus , 
quand j’ai fait le rêve heureux qui m’acquitte, & 


( i ) On avoit donné à l’auteur un étui de peau de 
chien de mer. 

( 2 ) Voyez ci-après. Tome VIII, le Loup galleux.’ 


\ 


I 


Le Chien enragé;* i ip 

qui fuît. Je tenois ce cher étui , & lui faifois mes 
tendres adieux : quelle a été ma furprife! Je vois 
tout-à-coup fojjs mes yeux , je fens dans mes mains 
la peau lice & luifante fe changer en peau de poule , 
& de peau de poule en gros chagrin brut & rude, 
à râper le cœur d’un pandoure çomme une muk 
cade. 

Je lâche bien vîte ce cuir affreux ; il s’étend 
il fe fait auffi large , auffi grand que l’étoit une 
peau de tigre qui m’a fervi un an de courte-pointe : 
cou, pattes , griffes, queue , tout cela fe configure 
diftindement; la tête fe plante au bout où n’étoit 
pas la queue; après quoi tout cela s’arrondit, fe 
groffit, s’enqjpaille & fe met fur pied. Finalement 
.je vois devant moi un animal complet & vivant, 
lous la forme d’un chien. marin , qui ouvre une 
gueule armée de trois rangs de dents. On fait ce 
que me font les monfires , on conçoit ma frayeur 
& ma joie; j’ai eu une peur divine, & je me fuis 
encouragé à ne pas m’enfuir, quand, pour comblp 
de plaifïr & d’horreur , ce chien marin a parlé , 
& m’a dit : Je fuis le chien enragé dont on vous 
demande Fhiftoire ; on en eft curieux avec raifon: 
les cent mille & une nuit n’en contiennent point 
de fi merveilleufe. Il n’eft ni bêtes ni gens , héros, 
paladins , demi-dieux , dieux tout entiers , qui aient 
eu de plus rares aventures , & qui aient fait de 
plus belles courfes. que moi ; puifqu’avant que 

Hiv 


i*o Le Chien enragé 

d’avoir été réduit , comme je le fois , à ne foire 
•que le tour de votre éttri , j’ai couru l’enfer, le 
ciel , la terre , la mer , & en depiier lieu je ne 
fais combien de mains , pour tomber enfin dan s 
les vôtres , d’où , félon bien des apparences , je né 
fortirai plus. ( 

Là-deffus , comme le monftre avoit beaucoup 
dé chofes à dire , il s’eft aflis for fon derrière vis- 
a-vis de moi, & a continué ainfi: / 

J’ai vécu du tems que les bêtes parloient , & 
bien avant celui des métamofphofes. Je fois né 
natif du Tartare ; ma mère étoit une jolie Sibé- 
rienne adorée de Proferpine , avec qui elle cou- 
choit cent fois contre Pluton une. Ce ne fot pas 
la foute de la reine des morts fi je vins au nom- 
bre des vivans; car lorfque ma mère étoit en 
folie , elle étoit confignée for de griéves peines à 
toutes les filles d’honneur &c à toutes les dames du 
palais. Mais on ne s’avife pas de tout ; & pour 
une entrée qu’à chez nous la rage d’amour * com- 
bien n’a-t-elle pas de forties ? Ma mère s’échappa 
donc , & ne revint au logis qu’après s’être fatis- 
faite , & bien mâtinée ; & par qui ? la belle de- 
mande ! y a-t-il à choifir où elle étoit? par le 
plus vilain individu de l’efpece, par l’unique chien 
du lieu , par Cerbère. 

La fureur de Proferpine , quand elle fut l’équi- 
pée , n’eft pas imaginable. Les cris qu’elle pouffa 


J 


Le Chieiï Esftxci m , 

tors de fon enlèvement , n’approchoienf pas dt 
iseux qu’elle lit à cette nouvelle. Ah 1 ma pauvrp 
chienne ! elle efl perdue ! die en mourra ! elle a 
cinq ou lix mâtins pour le moins, dans le ventre", 

& cinq ou lîx mâtins à trois têtes ! La pauvre 
déefle en lâillit perdre la tienne. Phiton voulut par- 
tager la douleur & lès inquiétudes ; il fit mailon 
. nette : il la carelfcHt , la rafturoit; bonne tentative ! 
c’étoit bien feconnoître en fentimens ! Comme fi 
les attentions d’un mari * d’un amant même , étoient 
un contre - poids au péril d’un chien , d’un chat , 
d’un linge ou d’un oifeau ! La tendrefle d'une 
femme pour ces créatures - là , va plus loin que 
l'amour maternel , plus loin même que l’amour- 
’ propre. 

. Il Mut pourtant prendre patience & attendre 
les neuf femaines. Le terme arriva , & par bon* 
heur pour la paix d’un des plus honorables mé- 
nages de l’univers, ma mère chienna heureulèment: 
non-feulement je lus fils unique, mais je ne vins 
au monde qu’avec une tête. 

Il eft vrai que je naquis avec une rage infer- 
nale d'aboyer & de mordre comme fi j’euflfe eu 
triple gueule & triple golier ; je faifois un tinta* 
mâre du diable en enfer , on n'y eût pas ouï 
dieu tonner; Mes aboiemens continuels empêchoient 
également les trois juges de dormir à l’audience & 
d’y juger. Ordre aux Furies de me chafifer. Elles 


i il Le. Chien enragé 

me . donnèrent l’anguillade, & moi de gagner la 
•porte ; mon père me laiffa paffer , je m’enfuis fur 
terre & voilà comme j’ai monté ici-bas. 

" J’y . trouvai bon maître. J’entrai chez le feul 
4iomme de bien qu’il y. eût alors au monde ; c’étoit 
Deucalion , homme {impie , qui ne parloit ni du 
prochain, ni de l’état, ni de la confhtudon : tout 
Je refie menoit une vie de chien. Le ciel irrité 
lâcha les éclufès, il huila tout aller fous lui; cela 
s’appella le déluge. Mon maître & moi fumes les 
feuls qui purent avoir un parapluie. De tous les 
animaux raifoimables il ne refta que nous deui , 
tout le refie creva de la foupe aux chiens. Ainfi 
tout ce qui exifle d’hommes & de chiens , efi notre 
ouvrage à nous deux. Et combien , chacun dans 
nôtre efpece , n’avons-nous pas dç Céfars & de 
Laridons ! 

. J’ai pour ma part , entre mes Céfars , le chien 
d’Ulyffe, qui après vingt ans d’abfence lui battit la 
queue le premier, & le reconnut même avant la 
fidelle Pénélope ; le chien d’Héiîode & celui de 
Pyrrhus , qui firent prendre & v reconnoître les 
meurtriers de leurs maîtres ; le pieux Capparos , 
chien de garde du temple d’Efculape, à Athènes, 
qui mérita penfion viagère de la république , pour 
avoir pourfuivi à grands cris un voleur d’églife, 
pendant trois jours , & l’avoir fait prendre enfin 
fur cet indice; le joyeux chien de Tobie ; celui 


Le Chien enragé. 123 

de S. Roch ; les braves chiens qui furent de moi- 
•lié dans la conquête de 1’Amérique avec les Es- 
pagnols ; le fameux Suening , chien d’Often * roi 
de Suede , qui fut fait gouverneur de la Norvège 
par Ton maître , & en reçut les hommages. Le 
chien du prince cPOrange , qui partage avec Ton 
aiteffe les honneurs du maufolée à Delft. Mais 
inieux que tout cela, le petit chien perdu, & fi 
regrettable , le chien qui fecouoit des pierreries ; 
en un mot, tous les chiens qui ont brillé depuis 
celui de Céphalç &• la meute de Diane , jufqu’à 
Rocambole & Yon-Yon. Tous font autant de 
nobles animaux grimpés for les branches de l’arbre 
généalogique dont j’occupe le tronc. 

Mais fi nous retournons la médaille , quel hor- 
rible revers ! je deviens chien doublement enragé 
quand j’y fonge. Premièrenient le papa Cerbère ; 
enfoite les chiens enragés qui. mangèrent" leur maî- 
tre à belles dents, parce qu’il avoit mangé des 
yeux la nudité d’une préciêufe ridicülé ; les infâme* 
chiens d’ambafïâdeurs qui compilèrent le palais de 
Jupiter; les coquins de chiens qui s’étant endormis 
au Capitole une nuit d’affaut , laifTèrent à des oies 
l’honneur de la journée ; les vilains petits toutous 
qui . gâtèrent la robe de Perrin - Dandin ; le chien 
de chien , qui fit ruer la mule de jnonfïeur Gri- 
chard , & lui penfa faire rompre le cou ; le mé- 
chant chien du jardinier ; l’étourdi de chien à 


H4 Le Chiên enragé. 

Brufquet, qui Te laifla prendre au loup dès la pre- 
mière fois qu’il fut au bois ; l’impertinent chien de> 
Jean-de-Nivelle , qui s’enfuit quand on l’appelle ; 
celui de moniteur de RoulTy , qui , tout au con- 
traire , depuis trois jours qu’on le chafle , ne parle 
pas de s’en aller. Que de rabat-joies pour l’amour- 
propre d'un premier père! & bel exemple à tous 
les animaux qui auront la manie des longues lignées ! 
Rémontons à moi tout feul , & laiffons-là ces races 
de chiens. 

N’y ayant plus fur terre ni filous , ni larrons, 
ni voleurs , ni brigands , ni procureurs , ni men- 
dians , ni bénéfices ; & ne lâchant plus , dans la 
rage qui me tenoit toujours, après qui ni quoi 
aboyer , je me mis à aboyer après la lune , & 
même avec une envie enragée de la pouvoir pren* 
dre avec les dents. J’y parvins une belle nuit, 
qu’en qualité de chien enragé je courois les champs 
dans la Carie; je lurpris madame la lune qui défi* 
cendoh tout bellement & en catimini chez le bel 
Endymion. Ah, ah! madame la fkulTe prude, je 
vous y attrappe 

A venir par un trou tout-à-fâit obligeant 

Faire mettre de l’huile à la lampe d’argent ! 

Je vous lui fais un charivari de chien, qui l’oblige 
à remonter bien vite fur fon char. Pour le coup 


Le Chien enragé ïxj 

je vous la prends tout-4-mon-aife avec les dents , je la 
happe aux feffes , je lui fais-là trous fur trous. Enfin t 
je la mords fi ferré , que ne pouvant lâcher prife 
quand je le voulus , elle me fit remonter malgré 
nous deux avec elle au ciel. 

, J’étois là affez déplacé pour un chien enragé ; 
car le ciel 9 non plus que l’hôpital $ n’eft guère fait 
pour les chiens. Mais ma bonne étoile m’y fit trou* 
yer un piaffant proteâeur ; Jupiter me voulut du 
bien* d’avoir démafqué l’hypocrite , & d’avoir ainfi 
vengé le pauvre Aâéon 9 neveu de fa chère 6c 
belle Europe. 

11 me donna un très-bel établiffement dans fes états* 
fl créa p,our moi une nouvelle charge de conftellation; 
je fus canicule. Je remplis très-bien mon pofie , & je 
fisrlà fort bien mon devoir de chien enragé. On 
fait quelles furent mes funefles influences 9 6c quelles* 
font encore celles dont j’ai impreigné cet endroit 
du ciel qui a <g?tdé mon nom. Mais c’efl peu d’in-» 
fluer poür qui veut trouver à mordre : mais qui 
çiordre ? L’homme 6c moi nous étions trop loin 
l’un de l’autre pour. cela. Je m’eonuyois fort d’en-* 
rager à vuide , quand un jour ( jour unique dans 
l’hiftoire du ciel ) voilà le charriot du foleil qui 
me paffe prefque par - deffus le corps. Il rouloit 
avec une rapidité inexprimable ; un jeune infênfé 9 
fort embarraffé de fa petite figure , étoit fur le fiege y 
§C tiroit comme toùs les diables la bride aux quatre 


« 


ti 6 Le Chiën ekragé/ 

chevaux qui avoient pris le mors aux dents. -On 
fait le train que, fans être enragés, les chiens de 
village font après une chaife de polie , quand ils 
la voient palfer : figurez-vous fi je fis beau tapage i 
Je fautai aux roues , r aux chevaux , 6c enfin aux 
jambes du cocher , jufiement à l’inftant que la foudre 
Fabattoit Je ne démordis point ; de façon queje 
fus après; patatras! voilà mon chien ôc Ion cocher 
qui dégringolent dans l'embouchure de PÉridan. 
Comme il. n’y a pas loin d’une embouchure à la 
mer , & que la mer eft un féjour de requifè pour 
ceux qui ont mon indifpofition , je ne fus pas fâ- 
ché , après ma chûte , d’aller mon chemin & de 
gagner pays. Je coulai jufqu’au fond du golfe 
Adriatique. J’y prends les eaux depuis des milliers 
d’années, & cela ne fait à ma rage que dé l’eau 
toute claire : tout ce que m’a fait la mer , c’eft 
que de chien terreftre, infernal & célefte que j’avois 
été * je fiiis devenu chien marin ; mais toujours chienr 
enragé comme auparavant , & même plus enragé 
que jamais , mordant tout , par-tout , & à tout ; 
fi bien qu’enfin , fur les côtes de ^arfeille , j’ai mordu 
malheureufement à l’hameçon d’un maudit pêcheur 
qui a vendu ma peau , dont on a fait ce que vous avez 
vu. Le monftre , à ce dernier mot , ouvroit une 
grande gueule à très-mauvaife intention, quand fa 
defiinée , ou plutôt mon réveil , l’a rappellé à fon der- 
nier être; il s’eft rapplati , ratatiné, rétréci, radouci. 


Le Chien enragé. ivj 
rabougri , relHTé & remis fous la jolie forme du 
petit étui mignon que j’ai bien gagné , co|nme on 
voit; car en vérité 'c’eft bien chanté pour un aveugle , 
& fur=-tout pour un pauvre aveugle qui n’a plus 
que du cidre en cave. 



xi8 



:jL» 


CRITIQUE 


D E 


L’OUVRAGE. 


V OU s voulez abfolument, monfieur, favoir mon 

« 

fentiment fur Pouvrage que vous allez donner au 
public : le voici. Il fera d’autant plus défintéreffé 
que je ne qonnois pas un des auteüf* ; & je fuis 
dans une fi grande habitude de feir^ des critiques, 
que je n’ai pas eu befoin de lire Pouvrage : les titres 
me fuffifent r il me paroît que vous avez fait une 
colleftion dans le goût de la bibliothèque de Pho- 
rius , je crains feulement qu’on ne la trouve trop 
favante. 

t 

Bon dieu J que de contes & d’hiftoires ! Pour 
moi je ferois tenté de croire que dans un. recueil 
auffi grave que celui - ci , tant de fadaifes ont un 
objet plus férieux que celui qui fe préfente d’abord. 
Ne pourroit-on point, à l’exemple des alchymiftes, 
y chercher des myftères cachés aux profanes ? Pour 
moi , qui fuis de ceux -ci, je ne cherche jamais 
que ce que je trouve. 


L iradi • 


Critiqve de l’Ouvrage. 119 

. Liradi , Nouvelle Efpagnole , me donne de l’hu- 
meur , elle eft de quelque mélancolique , qui aura 
pris un travers avec fa maîtreffe , pour une infi- 
délité qu’elle lui aura faite. Quand on fe fâche pour 
fi peu de chofe , il n’y à rien dont on ne piaffe 
s’offenfer. 

A deux de jeu. Après la nouvelle Efpagnole, en 
voici une Françoife ; c’eft fort bien fait : mais je 
voudrois qu’on me fît grâce du pays , &: qu’on le 
reconnût au caraftère des acteurs , & à la nature 
des événemens. ' 

A quoi bon un Dialogue des morts ? Il me femble 
que pour faire dire des fottifes , il fuffiroit de foire 
parler les vivans* A propos de vivans , je trouve 
encore qu’il eft ridicule de donner l’oraifon funebre 
d’un mort ; perfonnë ne s’y intéreffe. Je me fuis 
quelquefois trouvé à ces fortes de cérémonies, j’ai 
toujours remarqué qu’on n’étoit occupé que de l’ora- 
teur, & nullement du héros : Pourquoi? c’eft que 
celui-ci eft mort , & que l’autre eft vivant. On ne 
dit jamais de bien des morts que pour humilier les 
vivans , comme on exalte les étrangers , pour ne 
pas reconnoître de fupérieurs dans fa patrie. Pour- 
quoi Molière n’a-t-il pas été jugé digne d’être de 
l’Académie ? c’eft qu’il étoit vivant. Pourquoi eft- 
on étonné aujourd’hui qu’il n’en ait pas été? c’eft 
Tome VI. I 



ijo [Critique 

qu’il eft mort. Tous les plats motifs qu’on lui op* 
pofoit ont difparu , il ne refte plus que le grand 
homme , qui manque à la lifte. Je crois cependant 
que le manteau deSganarellè décoreroit bien autant 
aujourd’hui l’Académie qu’un manteau ducaL 

Je ferois volontiers mon ami de l’original du 
portrait, ce n’eft pas en confédération de fes bonnes 
qualités , c’eft.à caufe de Tes défauts : je ne veux 
point d’ami parfait. On penfe affez généralement 
comme moi; car je vois peu de gens qui ne dé- 
chirent leyrs meilleurs amis : c’eft apparemment 
de peur qu’on ne les foupçonne d’avoir des amis 
parfaits. ' 

t 

Je fuis édifié du Sermon Turc. Uéni Toit Fauteur, 
c’eft une bonne ame, puifqu’il penfe bien dès femmes. 
En effet, on doit aimer leur beauté, eftimer leur 
, caraftère , relpeâer le malheur de leur fituation. 
Elles font belles , tendres & malheureufes. Les 
hommes , t9ujours injuftes , cherchent à les féduire , 
affe&ent de les méprifer , abufent contre elles de 
la tyrannie qu’ils ont ufurpée par force. Ce feroient- 
là les trois points de mon difcours , fi elles me ju- 
geoient digne d’être leur avocat. En attendant, je 
ne puis m’empêcher d’obferver que les hommes no 
fuivent que Fimpétuofité de leurs defirs en recher- 
chant les femmes ; celles-ci , avec les fens plus 
calmes ont le cœur plus tendre. Ijgp femme , dans 


DE L* O U V R A G Ê. 13! 

cet état 4 voudrait que fon amant fut , comme elfe * 
fatisfait de la poffeffion du cœur : mais il prefïe , 
il pleure, il fupplie, il excite la compaffiori; ëllé 
ne peut voir fon amant malheureux , elle cede à 
la pitié, à la tèndreffe, à la générofîté feule, elle 
accorde tout , non pour elle', mais pour lui. L’a* 
martt efl-ii heureux? auffi-tôt fês feux s’éteignent, 
il devient inconftant, il court vers un autre objet, 
le voilà perfide , fans que fa maîtreffe ait rien à 
fe reprocher que des vertus & une foibleffe. Je ; 
fuis d’autant plus furpris que les femmes foient les 
dupes ffes hommes , qu’elles ont infiniment plus 
d’efprit qu’eux. II eft-vrai qu’elles ont une meilleure 
éducation. 

Les hommes exercent des profeffions , ou cul- 
tivent des talens qui les obligent d’acquérir quelques 
connoiffances néceffaires & pénibles : jufqu’ici je 
ne vois point d’efprit. Voici pourquoi nous n’a- 
vons pas touf celui que nous pourrions avoir. Les 
langues ont été imaginées par le befoin de fe com- 
muniquer réciproquement fes idées ; on devroit donc 
avoir fes idées propres , & n’apprendre que les mots 
qui en font les lignes : mais au lieu de nous ap- 
prendre Amplement, dans notre enfance, des mots 
pour nous exprimer , on nous donne des penfées 
toutes faites, qui ne font que des phrafes; chacun 
penfant différemment, & voulant nous- fuggérer les 
idées, les nôtres deviennent un amas informe, & 


A 



ïji Critique 

ne font nî précifes ni fuivies; nous n # en avons 
guère de juftes , que celles que nous acquérons de 
nous-mêmes , comme on ne fait bien que ce qu’on 
invente. Si l’on interroge un enfant , b mère ou 
la gouvernante lui diète aufli-tôt fa réponfe ; de 
forte qu’au lieu de dire une fottife de lui-même, 
qu’on pourroit enfuite reétifier , il répété celle de 
la fotte qui eft auprès de lui. L’habitude & b parefïe 
font qu’infenfiblement il fait toujours ce qu’il faut 
dire & jamais ce qu’il faut penfer. Une fille,, aû 
contraire , eft obligée , grâces au peu de foin qu’on 
prend de fon éducation , de penfer d’elle Ifenéme. 
Elle reçoit fes idées de l’impreffion des objets , elle 
penfe ; bientôt elle fait la comparaifon , elle tire 
enfuite des conféquences ; voilà fa raifon formée. 
Ses penfées naiffant les unes des autres , font tou- 
jours juftes. On dira peut-être qu’elle n’eft occupée 
que d’objets peu importans ; mais je n’en connois ' 
} point qui le foient les uns plus que les autres ; 
tout confîfte à les voir tels qu’ils font. D’ailleurs , 
qu’y a-t-il de plus important que d’étudier les hom- 
mes & de connoître leur caraâère ? Veut-on juger 
de la différence d’éducation ? il fuffira de voir un 
jeune homme fortant du college, en préfence d’une 
fœur'plus jeune que lui. Il ne fait ni ce qu’il dit ni 
ce qu’il entend, pendant que fa fœur eft toujours 
au fait de la converfation , &c quelquefois en eft 
l’aine : Pourquoi? c’eft qu’elle n’a point appris de 


/ 


DE L* O U V R A G E; 13 J 

brin. Pourquoi les Romains, avoient-ils, dit-on, 
plus d’efprit que nous ? C’eft qu’ils n’apprenoient 
pas le latin ; mais comme ils apprenoient le grec , 
les Grecs qui n’apprenoient rien avoient plus d’eA 
. prit qu’eux. Ainfi je conclus qu’on doit aimer , 
effimer & refpe&er les femmes ; c’eft même très- 
bien fait de les aimer toutes à4a-fois , ne fût -ce 
que pour aimer l’inconftance, 

« 

Il ne faut compter fur rien . Cela eft bien vrai £ 
car je m’attendois à trouver un conte en vers ; je 
parierois que c’eft ainfi que l’auteur a coutume de 
penfer , après quoi il traduit en profe \ quand il 
juge que fbn ouvrage peut fe palier de vers. Il 
feut bien un autre mérite pour la profe. Que d’ou- 
vrages perdroieht leur réputation , fi on les y ré- 
duifpit ! ce feroit une efpece de coupelle , pour 
favoir s’il y a des chofes , & non pas des mots. 
Souvent pour remettre des vers en profe , il fuffiroit 

d’ôter les rimes. 

« 

Il y a long-tems que je voulois favoir pourquoi 
la V irai eft au fond <?un puits ; me voilà un peu 
éclairci , mais je n’en fuis pas plus avancé ; il me 
paroît plus difficile que jamais de l’en retirer, parce 
que ceux qui font allés la chercher , étant tombés 
dedans fur les morts , il faudroit commencer par , 
les dégager de tout ce qui les accable aujourd’hui. 

I “j 


134 Critique 

Je ne fais pourquoi les hommes taxent les femmes 
de fauffetç , & ont fait la vérité femelle. Problème 
à réfoudre ! On dit aufli qu’elle eft nue , & cela 
fe pourroit bien, C’eft fans doute par un amour 
fecret pour la vérité que nous courons après les 
femmes avec tant d’ardeur ; nous cherchons à les 
dépouiller de tout ce que nous croyons qui cache 
la vérité ; quand nous avons fatisfait notre eu-» 
j-ipfité fur une , nous nous détrompons , nous cou-» 
rons tous vers une autre , pour être plus heureux. 
L’amour , le plaifir & l’inconftance , nç font qu’unqt 
feite du delir de connpître la vérité. 

Lettres pillées t C’eft du moins tirer d’un vieil 
ouvrage un titre neuf f L’auteur eft de bonnç-foij 
ç’eft fans doute un honnête homme , quelque pau* 
yre diable qui ne peut fe paffer d’écrire y & qui 
vit de fa plume, 

, > 

Le fécond dialogue eft défeftueux à bien des égards, 
Je defirerois , par exemple , quelques traits faty** 
riques & perfonnels. Un. auteur qui fe prive d’un 
fi grand avantage , entend mal fes intérêts : s’il- s’a* 
vife de donner un éloge à quelqu’un , les autres le " 
trouvent mauvais , parce qu’ils voudroient qu’il 
s’adreftat à eux ; celui même qui en eft l’objet ufe 
de feüfleté, & tâche de perfuader qu’il eft outré, 
{k que ç’eft à fpn infu, Le comble de la gloire eft 


DE L’ O ü V R A G E JJÇ 

de- mériter & de méprifer les louanges. Si vous 
mettez , au contraire , quelques traits piquans & 
applicables à plufieurs perfonnes f l’intérêt public 
commence à s’échauffer , chacun en fait l’applica- 
tion à d’autres. 

; 

La Jinceritéy par une jeune demoifelle , eft quelque 
anecdote publique ; j’aimerois mieux l’auteur que 
l’ouvrage. 

' * 

Ce qui me plaît de l’auteur fur la parejje , c’eft 
qu’il doit avoir l’efprit naturel, car il n'auroit pas 
la force de courir après. 

• ♦ 

J’aime le morceau du Chien enragé ; il y a dé 
l’efprit & point de raifon : voilà ce qui fait les 
bons ouvrages. L’efprit eft quelque chofe de décidé , 
la raifon eft arbitraire. Tout le monde court après 
l’elprit , tout le monde en veut avoir, preuve de 
l’eftime qu’on en fait. L’efprit fe fait fentir d’abord, 
on ne peut le méconnoître. Qu’un homme parle 
ou écrive avec efprit , il eft auffi- tôt l’objet de 
l’admiration & de la fatyre, deux fortes d’éloges; 
au lieu qu’on ne fait ce que c’eft que la raifon, 
puifque les gens les plus oppofés de fentimens pré- 
tendent tous avoir raifon. On appelle une chimère , 
un être de raifon , parce qu’un mauvais arbre ne 
peut produire que de mauvais fruits. L’efprit a de 

I iv . 


136 Critique de l’Ouvrage. 

commun avec le bonheur, qu’il ne dépend point 
d’autrui. Le plus heureux eft celui qui croit l’être, 
le plus fpirituel eft celui qui prétend le plus à l’efprit. 
Quel bien , que celui qui fe partage fans s’aftbiblir ! 
Ayons donc toujours de l’efprit , puifque tout le 
monde en doit avoir : je dois pourtant avertir en 
confcience , qu’il eft plus rare qu’on ne s’imagine , 
for-tout depuis qu’il eft devenu commun. La mar- 
que, de l’efprit borné d’un ftecle, eft lorfque tout 
Je monde en a ; c’eft la preuve qu’il n’y a point 
d’efprits fopérieurs , car ils ne font jamais en troupe. 


Fin du Recueil de ces MeJJieurs % 


HISTOIRES 

NOUVELLE S 

ET 

\ 

MÉMOIRES 

RAMASSÉS. 



1/ IM PRIMEUR 

* 

AU LECTEUR* 

Imprimé en tête de l'édition de 1745. 

Je ne fais dans quel Conte j’ai lu, qu’il 
y avoit un pays où l’on aimoit à fe re- 
pofer avant d’être las ; mais je fais qu’à 
Paris on aime à fe difliper avant de s’être 
occupé. C’eft dans cette idée que j*ai 
raffemblé ces petites Hiftoires ; je les ai 
prifes dans les Mercures de M. l’Abbé 
Buchet , à la réferve de la lettre fur la 
Mufique , qui èft beaucoup plus nouvelle , 
& qui vient cependant de la même fource ; 
je fouhaite , mon cher Leâeur , que ce 
petit Recueil réponde à mon defir , & - 
qu’il puiffe vous amufer. 



HISTOIRE 


D E 

MADEMOISELLE ***, 

Sous le nom de Lu ci LIE. 


A MADAME ***. 

J’ÉTOIS dans le premier éclat de ma jeunefle ,' 
c’eft-à-dire , j’avois environ feize ans , lorfque mon 
père mourut. Ma mère qui l’aimoit tendrement, 
en fut extrêmement touchée , & réduifit fà fociété 
à quelques amis qu’elle voj*oit régulièrement, & 
dont elle ne vouloit point augmenter le nombre : 
ainfi je ne voyois qu’une très -petite compagnie; 
mais je ne me fouciois pas d’en voir davantage. 
Ma mère qui m’ainioit , me laifïoit aflez de liberté 
pour m’empêcher d’en defirer une plus étendue. 



141 Ml STOÎRÊ 

Kles jours coulôîent ainfi dans la tranquillité, lorî- 
que ma mère me mena à une fort belle terre 
qu’elle avoit en Picardie. Vous favez Pufage j 
hîadame, ainfi vous n’ignorez pas qu’à la campagne 
comme à la * ville , ceux qui font nouvellement éta- 
blis, vont s’annoncer, pour ainfi dire, & rendre 
des vifites aux perfonnes de leur voifinage. Quoi* 
que ma mère n’aimât pas le monde , il y a des 
chofes qui font au rang des bienféances , & que , 
bonnes Ou mauvaifes, on eft obligé de faire, en 
dépit même de la raifort^ Ma mère alla donc ^ 
quelques jours après fon arrivée , chez madame 
de Vambure qui habitoit un fort beau château : on 
nous y reçut avec toute la politefle imaginable* 
Madame de Vambure eft une femme de qualité, 
dont l’efprit naturel eft poli par un long ufage^du 
inonde. Elle avoît ce jour-là beaucoup de monde 
cfyez elle, & je me fouviens que l’on y parla beau- 
coup dè ma beauté. Mes chagrins m’ont fi fort 
changée, que j’en puis parler aujourd’hui fans bief* 
fer ma modeffie. 

On n’a pas toujours à la campagne autant de 
compagnie qu’on pourroit le fôuhaiter : vous jugez 
biçn que madame de Vambure ne tarda pas à nous 
rendre notre vifite. Deux jours auparavant , un 
beau-frère qu’elle aimoit fort étoit arrivé chez elle 
elle nous le préfenta ; c’eft le perfide que j’ai aime 
comme une folle , & qui a caufé tous mes malheurs.- 


DE LüCÎLIE: i4f 

Vous Pavez vu , madame , ainfi je puis vous dirè 
qu’il n’y a rien de plus aimable dans le monde ; il 
ëft vrai que les yeux , qui font encote extrêmement 
beaux , ont perdu un peu de leur vivacité. Quand 
je l’ai connu , tout ce que les pallions ont d’à- 
gréablé fe peignoit dans fes regards. Ils avoient- 
de la vivacité , de la langueur , de la teridreffe j 
en un mot , tout ce qui touche; & quand le che- 
valiér vouloit dire une chofe, on la lifoit dans les 
yeux. Malgré cela , madame , la première fois que je 
le vis avec madame de Vambure , il ne me toucha que 
comme un aimable homme : je ne fus point frap* ; ^ 
pée d’un coup de foudre , commé nos héroïnes 
de roman , & ma liberté fut fi foiblement attaquée , 
que je ne foupçonnai point fa défaite. 

J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que madame 
de Vambure ëtoit fort aimable. Elle me fit ce jour- 
là toutes les amifiés poffîbles , & me eût fort poli- 
ment qu’il ne feroit point dit qu’elle auroit une 
voifine auffi aimable que moi , & qu’il ne lui eil 
reviendyt rien ; que fon plaifir étoit trop intëreffé 
à me voit pour en manquer l’occafion , & que puif-^. 
que la cadptgne favorifoit le goût qu’elle avoit 
pour moi , j’étois menacée de la voir fouvent. 

Je répondis à toutes ces honnêtetés en fille bien 
élevée , & je crois que je ne parus point fotte. 
On prit jour pour fe voir , & nous allâmes peu 
de teins après chez madame de Vambure. Elle 



i 


*44 Histoire 

s’étoit entièrement défaite de ces airs de contrainte 
qu’on a , malgré foi , dans les commencemens qu’on 
fe connoît, & nous fumes reçues chez elle avec 
une liberté qui fait le charme de la fociété. A 
vous dire vrai , je trouvai le chevalier de Vam- 
bure encore plus aimable que fa belle-fœur; il eut 
ce jour - là beaucoup de cet efprit que j’aime , il 
nous dit les plus jolies chofes du monde , avec un 
naturel qui me - charmoit ; & ce qui foifoit que je 
lui tenois compte de fon efprit , c’efl qu’à peine 
paroifloit-il le fentir lui-même. Comme j’étois jolie , 
il fuf fort bien me le dire ; je ne fais même s’il 
ne me dit point qu’il m’aimoit ; mais ce fut en badi- 
nant & d’une manière à ne me point effrayer. 
Enfin, madame, cette journée-là fut bien agréable 
pour moi ; je n’y fentois point encore le trouble 
d’une paffion naifïante. Je trouvois madame de 
Vambure aimable, le chevalier me divertiffoit , & 
j’avois l’imagination pleine d’une joie douce , qui , 
quoique peu vive, plaît infiniment, parce que rien 
ne la trouble. Nous paflames ainfi un mfljs le plus 
agréablement du monde , après lequel noüs chan- 
geâmes de ton , le chevalier & mqjp fans noup - 
en appercevoir, & .nous en vînmes à nous aimer. 
Ce qu’il y a de fingulier , c’efl: que nous n’en avions 
• peut ni l’un ni l’autre, & que l’amour nous furprit 
tous deux prefqu’en même-tems. Nous ne ceffâmes 
point d’abord de badiner , mais les badineries qui nous 

échappèrent 


DE L U C I L I £. Ï45 

échappèrent prirent un air plus raifonnable f je ne 
devinai point la caufe de ce changement On fe 
lalTe de tout , & je ne pouvois riie lafler de ba- 
diner : mais ce n’étoit pas-là le vrai motif de mon 
changement ; j’aimois déjà , & il me fembloit que 
pour mieux aimer, je rie voùlois pas m’en apper* 
cevoin- Le chevalier, de fon côté , n’oublioit au- 
cun de ces petits foins qu’on prend avec teint de 
plaitir quand on aime. J’avois à mon tour le phifit 
d’apprendre de fes yeux qu’il avoit dans fon cœur 
tout ce que je fentois dans le riiien : je fuyois ce-' 
pendant un aveu plus détaillé dé fa tendrefle, mais 
je fuyois mal; & Je moyen de fuir, madame, ce 
qui fait tant de plaitir. 

Ilfàifbit, un foir , le plus beau clair de lune du 
monde ; madame de Vambure & fa; compagnie 
trouvèrent à-propos d’en profiter. Je fus mal fuir 
le chevalier ce. jôur-là; car pendant qu’on fe pro* 
menoit dans une allée fort étroite , il prit fi bien 
fes mefures * que je lui échus en partage , & qu’il 
me donna le bras* Vous m’évitez , dit-il , parce 
que je vous aime : dans le tems que je ne vous 
craignois pas , vous ne m’évitiez pas de même. 
Vous riez 1 , chevalier * lui dis-je, & vous ne m’ai- 
mez point; vous voulez voir fi je ferai affez cré- 
dule pour vous croire. Non, vous êtes trop fage 
pour m’aimer, & je ne Vous ai jamais cru capable 
d’une pareille foibleffe. Après tout, 'je n’en feroii 
Tome VI* K 



14 6 Histoire 

pas fâchée ; 6c vous m'avez dit tant de fois , Si 
d’une manière fi folle , que vous m’aimiez , que 
j’aürois une forte de plaifir à vous voir m’aimer 
tout-de-bon. Je fins vindicative , & il me femble 
que jè fins affez bien faite pour qu’on mé dife fé* 
rieufement qu’on m’aime. Que je fois malheureux,’ 
me dit - il , de vous voir badiner , comme vous 
faites ! & que votre* cœur eft différent du mien 1 
Je fens pour vous tout ce que l’amour peut inf- 
pirer de plus tendre ; je ne fois occupé que de 
vous, 8c quand je viens, plein de douleur 6c de 
crainte , vous expliquer mes maux , vous ne daignez 
pas les plaindre , 8c vous avez la cruauté d’en rire. 
Allez , chevalier , lui répondis-je , vous, êtes plus fàge 
que vous ne penfèz, &fi vous étiez aufîi malheureux 
que vous le dites , je fèrois affez bonne pour vous 
plaindre. Il ne me fut pas poflible , madame , de lui re» 
fofer ce pauvre petitmot : je l’aimois trop pour le voir 
tant foufirir. Cependant , il n’ofa pas interpréter 
ma réponfe auffi favorablement qu’il le devoir, 6c 
j’eus le plaifir de le voir encore trifle , malgré ce 
que je lui avois dit. 

Je m’avançai vers la compagnie, qui n’étoit 
qu’à quatre pas de nous , 6c la, converfàtion de- 
vint générale. Il faifoit une* nuit délicieufe , 6c nous 
la trouvâmes fi belle, que nous en dérobâmes une 
partie au fommeil; il fallut fe réparer; chacun prit 
le parti de fe boucher. J’en fis autant de mon côté ; 


de L ü fi i ii è; Ï47 

maïs j’avoîs trop de plaifir pour dormir : j’eus le 
chevalier toute la nuit dans l’efprit. Il faut l’avouer , 
madame , c’eft pne fort jolie choie que l’amour , 
êt quand je fonge 4 la douceur des piaihrs qu’il 
nous donne ’, je lui pardonne quelquefois les pei* 
nés qu’il nous fait fouffrir. 

Je fus trois jours fans voir le chevalier; & peiv 
dant ces trois "jours-là je ne fus point 4 plaindre ,' 
j’aimai le chevalier. Le quatrième , nous retour» 
nâmes chez madame de Vambure , où je trouvai 
un marquis qui m’étoit inconnu. Je vous avouerai, 
madame, que mon premier fouhait, en le voyant, 
fut celui de fon départ : cependant il eft beau & 
bien but , il porte les plus beaux cheveux du monde , 
& rit comme s’il avoit de l’efprit. Dés qu‘il m’ap- 
perçut , il me lit une révérence en- avant , affez 
négligée , & me dit, en tournant fur moi les yeux 
tendrement, que la campagne avoit des divinités 
dont s’âcccpnmoderoient parfaitement les villes. Les 
poflures de cet homme penférent me faire étouffer 

i 

de rire ; 8 C c’eft ainfi que je penfai répondre 4 fbn 
compliment ; mais j’aimai mieux prendre le parti 
du filence. Pour achever de me défefpérer , le 
chevalier de Vambure n’ofoit prefque approcher 
de moi depuis qu’il m’aimoit : il étoit devenu,’ 

' comme tous les amans , qui s’imaginent que le 
moindre gefte qui leur échappe va découvrir les 
fentimens qu’ils ont dans le. coetir : ainfi je fus livrée 
' Kij 


i $ Histoire 

malheüreufement au mafquis de RinviÛe , t’èft le 
nom de notfe fat, 11 me dit ce jour-là un million 
de ces impertinences que . dit un homme qui eft 
content de lui, & qui ne doute point que les au- 
tres ne le foient. Je viens de vous faire remar- 
quer que pour comble de malheur , le chevalier 
de Vambure n’approchoit point de moi. D eft vrai 
que je voyois dans fes yeux de l’amour & du re£ 
p eél qui me confoloient; mais j’aurois voulu qu’il 
m’eût parlé , & je trouvois fort mauvais qu’il m’a- 
bandonnât au marquis de Rinville. 

Enfin il approcha de moi : Mademoifelle 9 me 
dit - il , il m’arrive un rival , & il ne manquoit à 
mes malheurs que celui d’être jaloux ; je le fuis 
fans avoir le droit de l’être , & quoiqu’on m’ô- 
tant votre cœur on rte m’ôte rien qui m’appar- 
tienne , pourrez - vous empêcher ma tendreffe 
d’en murmurer ? Oui , je ne puis en douter : ce 
rival que j’abhorre , vous aime ; il porte à vos 
genoux le facrifice de mille cœurs , & pour prix 
de fes hommages, il vous demande le vôtre. Ah! x 
mademoifelle , au milieu des facrifices que vous fait 
monfieur de Rinville , vous fouviendrez-vous d’un 
amant qui ne fauroit offrir à votre vanité, qu’un 
cœur tendre & fidèle ? Apprenez, chevalier* lui 
répondis - je , que ce n’eft point pour le marquis 
de Rinville , ni fes pareils , que j’ai à me défier 
de mon cœur : celui qui l’occupe .le mérite; mais 


DE LuCÏLIE. I49 

3 -me femble qu’il le mérite mal dès qu’il m’aç- 
cufe. 

Je fus piquée du reproche qu’il me feifoit $ je 
çrus qu’il devoit m’eflimer affez , pour 11 e point 
craindre le marquis de Rinville ; je lui fus mau- 
vais gré de n’avoir point encore vu que je l’ai- 
mois : enfin ma colère exprima mon amour , & 
c’eft en grondant que je lui ai dit la première fois 
que je Taimois. Je crois qu’il me pardonna ma 
petite colère ; & quoiqu’il n’eût pas le tems de 
me répondre , parce* qu’on vint nous troubler , je 
vis fur fon vifàge une joie délicieufe , que je ne 
fils point fâchée d’y avoir placée : car, madame, 
3 y avoit déjà affez long -tems que je ,1’aimois , 
pour le lui dire; & ce fecret qu’il avoit tant d’en-* 
vie d’apprendre , commençoit à me coûter à garder* 
Depuis ce jour, je laiffai faire mon cœur prefque 
comme il voulut , & j’eus pour le chevalier çes 
manières prévenantes , qui , parce qu’elles ne coû- 
tent rien & qu’elles n’expriment pas fa moitié de 
ce qu’on fent , rie parurent point tirer à confé- 
s qüence. Le marquis de fon côté me tenoit de ces 
fades propos , qui font quelquefois tourner là tête 
aux femmes , & qui ont le talent de m’ennuyer 
fpuverainement L’ennui eft un des fentimens qui 
chez moi fe déclare le mieux & le plus vite. Le 
marquis fut bien étonné , quand* il vit que je ne 
l’aimois point II n’avpit point encore trouvé de 

K ... 

U] 


1 


t ja Histoire 

femme qui eût ofë s’ennuyer avec lui , & il ne 
jne pardonna point mon audace. Cependant mon 
indifférence le piqua : toutes les femmes qu’il avoit 
vues, étoient devenues tout - d’un - coup folles de 
lui , & il n’avoit jamais eu le teras d’aimer. Pour 
moi je lui laîlïài ce tems-là , & je fus étonnée de 
voir changer fes difcours. Il perdit cet air fier & 
préfomptueux , qui ne le quittoit jamais , mais fon 
langage devint modefte & fàge : enfin Famour en 
fit un galant homme, & il m’a l’obligation de Fa-* 
voir rendu raifonnable. Ce changement me fiirprit 
me fâcha ; le ridicule de monfieur le marquis 
étoit moins à craindre pour moi que fon amour ; 
& je me fus très-mauvais gré de cette converfîon* 
Je parlai au çhevalier de Famour du marquis : il 
s’en étoit apperçu aufli bien que moi , & il en 
prévit des conféquences facheufes. Nous convînt 
mes d’être attentifs à ne nous point déceler , & 
après nous être promis de nous aimer toujours , 
nous nous exhortâmes à n’en rièn faire parpître. 
Tout fe paffa allez bien cette journée. Mes amans 
$*en retournèrent avec madame de Vambure , 8l 
moi je paffai la nuit à aimer & à craindre. Nous 
entreprenions une chofe bien difficile, mais il falloit 
pourtant nous aimer avec diferétion. Le chevalier , 
quoiqu’homme do qualité , ne l’étoit point affez pour 
moi, Et avant que de lailfer appercevoir que nous 
nous aimions, il fallait prçndjre des mefufçs pour 


* D E L ü C I t I E. 

faire confentir ma mère à notre mariage. D’un 
autre côté , le marquis de Rinville étoit fort riche, 
6c j’avois tout à craindre de fes biens , qui auraient , 
mis mes parera dans les intérêts de fon amour. Ce 
qui augmentait mon appréhenfîon , c’eft que je 
remarquois for fon vifoge tous les progrès de fort 
amour : d’imprudent qu'il étoit , il étoit devenu 
interdit & embarraffé ; & je conclus de-là qu'il 
m'aimoit beaucoup. Jè ne me trompai point ; U 
me joignit peu de tenu après la petite conversation 
dérobée que j'avois eue avec le chevalier. J’avois 
befoin de vous pour aimer , mademoiselle , s’écria* 
t-il. Affez de femmes , malgré mon peu de mérite j 
m’ont offert des cœurs dont je ne voulois pas, ôc 
dont je n’ai jamais reçu l’offre que par comptai- 
fonce. Toujours maître du mien , j’ai foit des con* 
quêtes que je n’ambitionnois point ; 6c quand je 
viens à aimer , mon malheur me foit adorer une 
infenfible. 

Je mourais de peur qu’il ne me pariât du che* 
valier , mais je me raffûtai quand je Vis qu’il ne 
foifoit que fe plaindre. Je lui répondis froidement 
qu’une conquête auffi médiocre que la mienne , ne 
forait rien perdre à Sa gloire. Ah! mademoifolle , 
s’écfia-t-il , il eft bien quefoon de gloire! la vanité 
que j’ai feule connue jufqu’ici , n’a point de part 
à mes fenrimera. J’ai maintenant de l’amour , 6c 
je fora tout ce qu’il a de plus vif. Vous foule étiez 

K iv 


j 5* Histoire 

\ 

capable, de m’en donner. ... Sa déclaration me fit 
trembler elle exprimoit des fentimeiis bien vife ; 
& des fentimens vifs de la part du marquis , étaient 
ce que je craignois le plus. Je cherchois à rendre 
compte au chevalier , de la converfation que j’avois 
eue avec le marquis de Rin ville, Il me dit qu’il 
s’y était bien attendu , & me conjura de l’aimer 
toujours. Hélas ! qu’avoit-il befoin de m’en prier J 
je n’étois occupée que de lui, 

Voilà ma fituation , madame ; je vivois avec deux 
amans , j’aimois l’un , &c je craignois & haïlfois 
l’autre. 11 me falloit être éternellement en garde 
contre mon cœur , qui étouffqit & qui vouloit éclater 

à tous momens. Le chevalier avoit la même fini* 

* 

giie que moi , & il étoit 9 comme moi , dans l’o-> 
bligation de fe contraindre. Malgré tous nos foins , 
nous fîmes mal les indifférens 9 &ç le marquis nous 
découvrit. Quantité de petites obfervations que le$ 
fots ont l’efprit de faire quand ils aiment, ne pér-* 
mirent point au marquis de douter de notre amour* 
La converfation étant tombée fur le chapitre des 
femmes-, le marquis JaifTa échapper quelques fottifes 
contre notre fexe. Vous devinez bien, madame, que 
Je chevalier prit notre parti ; il fit plus , en nous dé-* 
fendant il railla un peu notre adverfaire. Le marquis , 
qui n’entendoit pas raillerie , ne fut que lui répondre 
quelques injures groffières, Le chevalier fit ce qu’il 
devait } ü eut |>our moi le ménagement de fu& 


DE L U C i’t I E. 155 

, » ' 

pendre la vengeance, & il pria en particulier mon* 
fieur le marquis de fe trouver le lendemain à une lieue 
du château de madame de Vambure. Le lendemain * 
à fix heures du matin, le chevalier fortit, commë 
voulant aller à la chaffe, & il fe trouva au ren- 
dez-vous à fix heures & demie ; c’étoit l’heure 
donnée. Le marquis n’arriva qu’à fept, & aborda 
le chevalier avec l’air le plus gracieux du monde. 
Vous voyez , lui dit -il, que je fuis homme de 
parole ; mais%près tout , pourquoi expofer deux 
li belles vies que les nôtres ? Croyez-moi , cheva* 
lier , relions amis : & en vérité l’amour vaut-il la 
peine que deux honnêtes gens , comme nous , fe 
brouillent ? Le chevalier étoit trop brave pour pro- 
fiter de* la foibleffe du marquis. Il remonta à che- 
val , & vint nous retrouver. Il n’eut garde de parler 
à 'madame de Vambure de fon aventure , mais il 
me la conta. Elle me furprit, & comme elle in- 
téreflbit ma réputation, elle me chagrina; mais le 
chevalier m’affura que je ne devois point craindre 
qu’elle éclatât jamais , que le marquis n- avoit garde 
de s’en vanter , & que pour lui il croyoit que 
je l’eftimois allez poyir ne rien craindre de fon m~ 
difcrétion. 

Je fus un peu moins lâchée , 6c même je me 
préparai un fecret plaifir de voir la mine du mar- 
quis quand il arriverolt. Mais il n’ofa jamais rete- 
nir chez madame de Vambure; il aima mieux prendre 





154 H I*S T O I R. E ê 

Je parü d’écrire , que fa préfence étant néceflaure 
dans une de fes terres , ce n’étoit qu’avec beau-* 
coup de peine qu’il fe voyoit obligé de fe priver 
d’une compagnie fi aimable. Nous reçûmes fa lettre 
une heure après que le chevalier fût arrivé , & 
toute la compagnie crut monfieur le marquis fur 
la foi de fa lettre. Toutes les femmes qui fe trou- 
vèrent dans le château , étoient d’affez bon fens ; 
nous ne fûmes pas fâchées de l’avoir perdu. En 
mon particulier je fus bien aife de nm voir délivrée 
d’un pareil importun. Je me livrai alors au plaifir 
d’aimer paifiblement mon cher chevalier. Que ce 
tems étoit agréable , madame , nous n’avions d’obf- 
tacles en nous aimant , que ce qu’il falloir à no* 
cœurs pour les tenir en vivacité. A la vérité , nous 
avions fouvent de ces petites inquiétudes que caüfe 
trop de déücateffe , & qu’il femble que l’on fe donné 
exprès pour fe mieux aimer. Nous avions fouvent 
le plaifir - de nous écrire ce que nous avions tant 
de joie à nous dire. Le chevalier m’écrivoit les 
plus jolies chofes du monde , & je lui faifois de 
ces réponfes que le cœur fait fi bien , & qü’il a 
fi peu de peine à faire. Nous paffâmes ainfi le refté 
du tems à la campagne ; mais la faifon s’avançant , ma 
mère voulut retourner à la ville. Cette nouvelle 
m’affligea infiniment ; j’allois quitter le' chevalier * 
& je ne devois pas compter de le voir auffi fou* 
vent que je l’avçis vu à la campagne. Pour nou# 


DE Lvcilù. *5$ 

% 

çonfoler , nous convînmes de nous écrire fouvent , 
& je lui promis, de l’avertir exactement du jour 
que j’irois aux ipeCbdes. Je lui dis qu'il pouvoit 
suffi venir me voir , mais avec ménagement. Ma 
mère n’étoit point déraifonnable , cependant des 
vilîtes trop affidues l’auroient alannée. Le chevalier 
ri’avoit point encore ofé parler de mariage , pour 
être plus en état de m’obtenir, il attendoit la mort 
d’un oncle dont il devoit Irriter. Nous nous fé* 
parâmes , madame , avec autant de trifteffe que nous 
avions eu de plaifir à nous voir , ôc je vous avoue 
que ce moment me parut bien rude. Je pleurai : 
le chevalier laiffia auffi couler des larmes , & ces 
larmes me consolèrent un peu. J’y vis allez d’ar 
mour pour juffilier & pour foulâger le mien , & 
je partis avec le regret de quitter ce que j’aimois 
& le plaifir de fentir combien j’en étois aimée. 
J’arrivai à Paris; le chevalier y vint rendre vifite 
à ma mère , & j’eus l’agrément de voir qu’elle le 
recevoit fort bien. J’entrai cette aimée -là un peu 
plus dans le monde , & l’on m’y vit avec plaifir; 
j’eus le contentement d’y faire bien des infidèles, 
& les femmes . eurent bien de la peine à me par- 
donner mes charmes naififans. Si les torts que je 
leur feifois, tout médiocres qu’ils étaient, fervoient 
à ma vanité , ils fervoient encore plus à mon amour. 
J’étois charmée , pour l’honneur du chevalier , d’être 
trouvée aimable , St l’éclat de mes conquêtes m’étoit 


V 


ij6 Histoire 

bien cher , quand- je fôngeois qu’elles augmentolent 
le prix de la tienne. Le chevalier , de fon côté , 
dérangea bien des cervelles , & là fidélité fut bien 
attaquée ; mais nous tînmes bon l’un & l'autre , 
& l’on ne nous trouva aimables que pour nous enga- 
■ ger à nous aimer mieux. Nous goûtions ainti les 
plaifirs les plus doux, lorfque la duchefle de Né* 
grepont me donna des alarmes. Ceft une femme 
des mieux faites de 1% cour : avec de la beauté, 
elle a dans le vifâge ces grâces féduifantes qui n’ac- 
compagnent pas toujours les traits les plus exaéts. 
L’enjouement de Ton caraâère donne à Ton ima- 
gination un air brillant , & le goût qu’elle a pour 
-le plaitir , jette fur tout ce qu’elle dit un air de 
volupté qui enchante. En voilà , madame , bien 
plus qu’il n'en faut pour plaire aux hommes : ainti 
je dus 'être bien alarmée. J’appris dans le monde 
qu’elle agaçoit le chevalier ; & je la vis un jour 
à la comédie , dans une loge , qui lui parloit vive- 
ment J*avois éprouvé tous les mouvemens de l’a- 
mour celui de la jaloutie ne m’étoit pas bien connu ; 
la duchefTe m’apprit à le connoître. Je m’en plaignis 
au chevalier , il m'avoua qu’elle avoit envie de faire 
quelque chofe de lui ; il fe mit à mes genoux , & 
me baifànt les 'mains : Non , ma chere Lucilie , me 

I * 1 * 

dit - il , rien ne pourra diminuer l’amour que j’ai 
pour vous. Je luis inceffamment occupé de vous, 
rien ne me touche que ce qui vous regarde ; biffez la 


1 


DE LüCILI E; 157 

d&chèffe étaler fes charmes & fon amôtir ; que 
craignez-vous de fa tendreffe? je n’ai qu’un cœur, 
& ce cœur eft tout employé à vous’ aimer. Je 
me raffurai, fans pourtant ceffer de craindre; car, 1 
madame , je . commençois déjà à connoître les hom- 
mes , & ce n’étoit pas fans raâfort que j’étois alar^ 
mée ; le chevalier , malgré toutes fes protections , 
avoit continué à recevoir les avances de la ducheilè , 
car c’étoit elle qui les faifoit, & il les reçut fi bien 
qu’il étoit en commerce réglé avec elle. Je fus 
quelque tems fans m’en appercevoir , je ne fus même 
cette affaire que long -tems après tout le monde. 
Je lui en parlai , & il convint de tout. Il me dit 
que la ducheffe l’avoit fi fort prévenu , qu’il avoit 
été obligé de répondre aux avances qu’elle lui avoit 
faites ; mais" qu’il ne l’avoit jamais aimée , & qu’il 
étoit las de fe contraindre. Pourquoi donc , lui dis-je , 
lui faire accroire que vous l’aimez ? il y a^ dans 
ce procédé une fourberie infigne. Point du tout, 
me répondit -il, il n’y a que de la complaifance. 
La ducheffe a voulu abfolument que je l’aimaffe , 
& moi je ; lui ai dit par honnêteté que je l’aimois. 
Le difcours du chevalier ne m’offenfa point ; il avoit 
un air de Vérité qui me raffura, & je m’imaginai 
qu’il avoit donné à fa vanité une petite fatisfa&ion 
à. laquelle fon èoeur n’avoit point eu de part. . Je 
m’appaifai ; il faut bien ., madame , paffer. quelque 
chofe aux hommes. Depuis que j’eus parlé au che- 


IjS / tt I î T 0 I R ï 

Valier , il ne voulut plus voir la duchefTe ; elle Itl 
lut enragée, & je fus heur eu fe qu'elle ignorât fur 
quel objet elle devoit exercer fà vengeance; mais 
nos amours étoient conduits fi fagement que pet» 
forme n'en étoit inûruit. fAinfi je jouis fans danger 
de la colère de la duchefTe, & fa fiireur me ven- 
gea bien du tour qu’elle m'avoh joué. Je n’eus que 
ce petit fùjet de me plaindre du chevalier, ÔC je 
goûtai le pbüir de lë voir toujours digne de l'a- 
mour que j'avois pour lui. 

L’automne approchant, ma mère fongea à re- 
tourner à fa terre , 6c cette nouvelle donna bien 
de la joie à mon cœur. Le chevalier , que j’avertis 
de notre départ, engagea madame de Vambure , 
fa foeur , à partir en méme-tems que nous; & • 
pour la mieux engager, il lui fit la confidence qu’il 
m’aimoit. Madame de Vambure étoit fure , 6c de 
plus mon amie, ainfi j’approuvai la confidence» 
Madame de Vambure avoit fait amitié , pendant 
fon féjour à Paris , avec une jeune veuve fort ai- 
mable , die l’engagea à pafler l’automne avec elle 
à fa campagne , 6c je fus charmée de ce furcrdît 
de bonne compagnie. Cette veuve eft une des plus 
amufântes perfonnes que j’aie vues; elle a l’dprit 
vif, quoique délicat , les faillies de fon imagina- 
tion ont le feu des chofès qui échappent , 6c fc» 
tournure de celles qu’on médite; elle penfè fine- 
ment , mais , pour avoir le langage plus tiaturel , 

i 


DE L Ü C ! L ! E; *59 

dtte craint ordinairement de s’exprimer avec autant 
de fineffe qu’elle imagine, A toutes ces parties de 
l’efprit , elle joint la folidité quand les chofes exi- 
gent du férieux ; mais comme elle a le caraâère 
tourné à la gaité , elle les traite avec légèreté. Je 
dois dire encore qu’avec la facilité qu’elle a dans 
l’efprit , elle a une docilité dans le caraftère , qui 
lui fait prendre les manières qui conviennent aux 
geins aveç lefquels elle vit. Enfin fon efprit fe monte 
naturellement fur le ton des gens qu’elle voit, &, 
fans le vouloir même , fans y penfer , elle devient 
aimable. J’aimai donc madame Danzire dès le pre* 
mier jour que je la vis, c’eft le nom de la veuve. 
La compagnie que madame de Vambure avoit raf- 
femblée étoit la plus agréable du monde, & j’étois 
la plus heureufe de toutes les femmes. Point de 
fâcheux , beaucoup de liberté , très-bonne chère 9 
un amant dont j’étois contente & dont mon cœuf 
étoit rempli f & mon imagination égayée par les 
faillies de madame Danzire. Le chevalier m’imitoit , 
il employoit avec madame Danzire les momens qu’il 
ne pouvoit pas me donner; fa converfation l’amu- 
foit , & je lui pardonnois un plaifir que je goûtois 
moi-même. Mais fa converfation fit fur lui un effet 
que j’avois eu l’imprudence de ne pas craindre ; il 
prit du goût pour madame Danzire. Voilà, ma- 
dame , comme font faits tous les hommes. Sont- 
ils sûrs du cœur d’une femme } c’eft ope affaire 


( 


i6q Histoire 

faite , il faut qu’ils fongent à une autre. Je fils long» 
teins à m’appercevoir du goût du chevalier , & je 
crois qu’il fut auffi quelque teins à s’en convaincre 
lui-même. L’intérêt que j’avois à croire le cheva- 
lier fidèle , l’amitié que j’avois pour madame Dan* 
zire , tout m’aveugloit , & je contribuois même à 
tous les inflans à mon malheur. U ne fbrtoit pas 
une chofe agréable de la bouche de madame Dan- 
zire , que je ne la Me valoir & que je ne la re- 
levafTe. Je la louois fur fa beauté, & j’ai dit cent 
fois à mon ingrat que fi j’avois été homme, il n’y 
aurait point de femme pour laquelle j’eufle eu plus 
de goût que pour elle. Hélas! madame , il n’a que 
trop été perfuadé du bien que je lui difois d'elle; 
Mais je ne cpnnoifTois pas afTez bien ies femmes 
pour me douter du tour qu’elle me joua. Elle avoit 
trop d’efprit , & nous ne nous contraignions point 
afTez , le chevalier & moi , pour ne s’être point 
apperçue du goût que nous avions l’u» pour l’autre. 
Que fit la traîtreffe? elle fe mit dans la tê^ de iè 
faire aimer de lui , & s’y prit comme une femme 
qui n’aimoit point , c’efl-à^dire , le mieux du monde, 
La perfide connoifToit bien les hommes , car elle 
me loua tant & me fervit fi bien, que le cheva- 
lier fut piqué du défintéreffement avec lequel çUe 
lui confeilloit de m’aimer. Le cœur du chevalier 
aurait bien voulu m’aimer toujours , mais fa vanité 
vouloit que madame Danzire le trouvât mauvais. 

Madame 

i 

• \ 


/ 


t 

% 

DE L U C î L I E. itfi 

Madame Danzire de ion côté vint eniùke à être 
lâchée que lé chevalier eût du goût pour moi , 
entreprit tout - de - bon la' conquête. Ce n’efl pas 
qu’elle l’agaçât; elle lui difoit au contraire qu’elle 
ne fç- croyoit pas capable de tendrefle ; qu’amuféç 
de. tout, comme eUè l’étoit, elle ne. iê figurait pas 
qu’on pût l’amufer férieufement. Tout cela, ma* 
dame , n’étoif que pour piquer la vanité du che* 
yalier : mais favez-vous ce que faifoit encore madame 
Danzire ? Dans le. teins qu’elle difoit qu’ellç n’ai* 
moit rien^ ehe mettoit dans lès - yeux & dans Tes 
jnàniéres les préfages d’un goût naiflànt. Vous voyez; 
madame , qu’elle s’y prenoit bien , & que je ne 
pouvois guère échapper à la malice de madame 
Danzire. J’ahftois . le chevalier comme une folle, 
il étojt sûr de moi ; madame Danzire étoit aima- 
ble» & n’avoit pas, comme moi, le défaut de trop 
aimer. Je fus deux .mois fans me douter de rien, 
& je crois , tant j ? étois ibtte , que j’aimois ma-» 
dame Danzire preiqye autant que. le . chevalier l’ai- 
moit. Je n’étois point inquiçtte de les voir enfemble , 
&je croyoisque le chevaüçr parloitdempi, comme 
je parlois de lui quand j’étpis avec die, Enfin j’ap- 
perçus quelque changement dans les manières du 
chevalier ; il me difoit qu’il m’aimoit auffi fouvent 
qu’auparavant , mais il - me . le .dtfqit moins bien. 
Dans les empreftèmens qu’il avoit pour moi , il 
s’y méloit quelque choie de 6 peu empreifë, que 
Tome VI. L 


l 


t 6 i Histoire 

Pamour toe fouflfre point , & que je n’avois point 
' encore apperçu en lui. Je fentis tout cela pour -mon 
malheur; & je réfolus de m’en plaindre. Qui vous 
rend fi rêveur, chevalier, lui dis-je un jour? vous 
êtes inquiet , & vous ne m’en dites point le fiijet. De* 
puis quand éroyez-vous que je ne vous aime pas 
aflez pour partager vos -peines ? En même - teins 
Je détournai le vifage pour cacher des pleurs N qui 
vouloient m’échapper. Hé quoi ! ma chère Lucilie , r 
reprit-il , ne lavez-vous pas que je vous aime , 6c 
que je n’aimerai jamais que vous ? Non , lui dis- 
je , en verfant des larmes que je ne pus retenir , 
je ne luis point fiire que vous m’aimiez , je me 
vois forcée à me plaindre de vous ; vous ne me 
cherchez plus avec le même empreffement , vous 
n’avez plus tant de chofes à me dire ; vous me 
dites bien encore quelquefois que vous m’aimez , 
mais c’eft peut-être pour me cacher que vous ne 
m’aimez plus. Que vous êtes injufie ] me dit le 
chevalier en m’interrompant ; pouvez-vous croire 
que je ceffe de vous aimer ? tout ce que f ai d’a- 
mour dans le cœur \ vos charmes qui Font fait 
naître, tout cèla ne vous aflure-t-il pas de moi? 
retenez des pleurs qui ne doivent point couler pour 
un amant qui a pour vous la paffion la plus déli* 
cate qu’un ceeür ptiiffe éprouver. 

La converfation du chevalier me calma ün peu; 
il m’aimoit encore , fais imprelfions que madame 



4 






D E L U C I L I E. t6j 

Danzire avoit faites fur Ton cœur , ne s’étoient 
pas déclarées , & il l’aimoit fans s’en appercevoir. 
Je n’avois encore aucun foupçon fur madarhe Dan- 
zire ; mais quand je reconnus que le chevalier m’ai- 
moit. moins , le plaifir qu’il avoit à lui parler me 
donna de la défiance ; je les examinai attentive- 
ment , je crus appercevoir bien de l’art de la part 
de madame Danzire, & je vis avec regret que cet 
art-là faifoit fbn effet. Vous ne fauriez croire, ma- 
dame, le changement qui fe fit dans mon cœur; 
la jaloufie s’en empara , & à l’amitié que j’avois 
eue pour madame Danzire , Succéda la haîne la 
plus vive qu’on ait jamais fentie. Je cachai mes 
fentimens ils étaient trop vifs pour être cachés , 
& je crois qu’ils parurent malgré moi. Oui , ma- 
dame , tous les mouvemens dont un cœur efl ca- 
pable fe paffèrent en ce tems-là dans le mien ; je 
fus jaloufe, injufte , bizarre, & dans tous ces mo- 
mens-là j’aimai à la fureur. Il me fut impoflible 
de renfermer ma rage, il fallut absolument que je 
me plaigniffe au chevalier. C’en efl donc fait , lui 
dis-je, vous ne m’aimez plus; vous me quittez, 
ingrat , & c’eft pour madame Danzire ! Son cœur 
vous paroît-il d’un fi grand prix ? & parce que le 
mien ne vous a rien coûté. , que je l’ai toujours 
cru fait pour vous , >faut-il que vous en fafliez fi 
peu de cas ? Allez , perfide , là coquette que vous 
aimez me vengera japs doute. Oui , je. fouhaite 



V 


i$4 Histoire 

que vous fendez pour elle tout ce que je fens pour 
yous , que vous l’aimiez autant que je vous aime, 
& qu’elle ne vous aime point. Mais , non , che- 
valier, lui dis-je, aimez-moi encore , s’il fe peut, 
je rte faurois confentir à perdre votre cœur; fon* 
gez que madame Danzire eft une coquette, & que 
quand elle vous aimerait, elle ne pourrait jamais 
vous aimer plus tendrement que moi. Voilà, ma- 
dame, ce que le défefpoir me fit dire, & ce qu’il 
eft bien honteux à notre fexe de prononcer. Lé 
chevalier n’eut pas la force de parler ; il eft hon- 
nête homme , il m’eftimoit , &c n’aimoit pas tant 
madame Danzire qu’il ne m’aimât un peu. Quand 
il eut la force de me parler , il fe jetta à mes 
genoux : Accablez , dit-il , de reproches un mal- 
heureux , ma chère Lucilie ; mais pourtant pfcû- 
gnez-moi. J’aime , il eft vrai , la perfide madame 
Danzire , je' vous aime affez , & je vous eftime 
trop pour vous le cacher. Je vous Pavoue , 
les larmes aux yeùx , j’aime une coquette , une 
femme qui ne m’aime point, qui ne m’aimera ja- 
mais , & qui plu? eft, que je méprife; je fuis cou- 
pable de tous ces crimes , ma chère Lucilie , dans 
le tems que je poffede un cœur qui devroit faire 

le bonheur de ma vie. Je ■ fuis un traître , un in- 

» 

grat , je fuis le plus perfide des hommes ; mais je 
ne le ferois pas fi je n’étois forci de l’être. Ma 
raifon s’oppofe inceffamment au ^caprice; de mon 


d e Lucie je. 

ceênr , je me dis fans ceffe que vous: mérites tout 
mon amour , que madame Danzire ne mérite quâ- 
mon indifférence, le me fuis dit nnHe foi» que nous 
étions deux. viétimes qu’elle immoloit à fa' vanité j 
qu’elle mettoit fà gloire à me détacher de vous t 
& qu’elle la vouloir relevas en m’infpirafit talé ten- 
drefle qui me fera fouffrir i que dcfaiforis pour 

f 

la haïr, & cependant, malheureux que je Ibis , je 
Faime f Le chevalier, en Unifiant ces paroles , fe 
mit à pleurer ; mais , madame , ce’ fi’étoir point à 
l’amour que je devois fes larmes , je ne' les devois 
qu’à les remords. Nous nous féparâmes airrfi tous 
les deux , les larmes aux yeux ; je tombai dans 
un chagrin qui fit croire à ma mère que j’étois 
malade ; je vis en peu de tems évanouir ma beauté 
& je perdois chaque jour la reffource qui me ref* 
toit pour faire revenir mon amant. La perfide ma-* 
dame Danzire jouifloit de ma peine , dont elle ne 
faiibit point fèmblant de connoître la caufè, & la' 
cruelle" m’infultoit quelquefois en me plaignant. J’eus 
affez de vanité & de force fur moi-même pour JP 
ne lui point reprocher fa perfidie, & je ne voulus 
pas lui donner encore ce fujet de triompha, Ce- 
pendant , au milieu de l’infidélité du chevalier , je 
n’avois pas abfolument à me plaindre de lui; il 
faifbit pour moi plus que je ne devois attendre 
d’un infidèle , il m’épargnoit la peine que j’aurois 
eue à lui voir, exprimer fon amour : fon chagrin feul 

L iij 


\ 




1 66 H I S T O IRE 

& fon filence marquoicnt à la perfide l’empire 
qu’elle avait fur lui, & dans mon malheur j’avois 
k plmfir de le voir fouffrir prefqu’autant que moi* 
Quoique j’euffe de la peine à concevoir qu’on pût 
fe défendre d’aimer le chevalier , je m’apperçus pour- 
tant bien que madame Danzire ne l’aimoit point. 
Cette idée me.,conftila un peu, & ma rivale qui 
m’avçit enlevé k cœur du chevalier, me vengea 
bien de lui par fon indifférence. Je fus charmée 
de voir qu’il feroit obligé de me regretter. En effet , 
madame fes manières pour moi étoient les mêmes , 
mais madame Danzire avoit fon cœur ; & fans 
fon cœur qu’avois-je affaire de fes égards? 

Il y avoit quinze jours que ma fortune i étoit 
changée , & que j’étois devenue la plus malheu- 
reufe de toutes les femmes , lorfqu’on annonça chez 
madame de Vambure le marquis de Rinville. J& 

fus très-étonnée de le voir; il n’a voit pas ofé me 

» 

parler depuis la vilaine affaire qu’il avoit eue avec 
k chevalier : il eft bien vrai que je l’avois vu me 
chercher avec foin aux fpe&acles & aux prome- 
nades, & avoir même envie de m’aborder; mais 
il n’en avoit jamais eu la force. Il fit fon compli- 
ment à madame de Vambure & à la compagnie , 
de la meilleure grâce du monde, & d’un air qur 
n’étoit point déconcerté; il n’y eut qu’à moi à qui 
il s’adreffa d’un air plus timide, & de-là je «failli- 
rai qu’il m’aimoit encore. Il faifoit fort beau, on 






de Lüciiie; i 6 y 

{è promena dans le parc quand on eut dîné.. Ma- 
dame Danzire, à qui ma trifleffe & celle du che- 
valier laiffoit ordinairement l’honneur de la con- 
vention, l’égaya un peu ce jour-là. Ce fut fans 
doute en faveur du marquis de Rinville , & je 
crois qu’elle voulut auffi me l’enlever : mais les 
amans, dont nous ne nous foucionspas, font tou- 
jours ceux qui nous relient. Le foleil fe coucha, 
& nous rentrâmes dans le fallon de madame de 
Vambure. Le chevalier & le marquis entrèrent les 
derniers , & le marquis apoftrophant à voix baffe 
le chevalier : C’efl pour vous , lui dit - il , que je 
viens ici ; je viens réparer l’affront d’une affaire, 
où vous avez eu à vous plaindre de moi , & où 
j’ai eu à m’en plaindre auffi. Trouvez-vous demain 
matin à notre premier rendez-vous; oui, cheva- 
lier , il faut que vous me rendiez demain mon hon- 
neur & ma maîtreffe, ou que vous m’ôtiez la vie* 
Le chevalier lui répondit froidement qu’il ne man- 
querait pas de s’y trouver , & qu’il étoit charmé 
de lui voir le procédé d’un homme de condition* 
Ces meilleurs rentrèrent, & la foirée fe paffa à jouer» 
Le lendemain , le chevalier & le marquis fe tinrent 
parole. Le marquis fe battit cette fois-là en galant 
homme , & attaqua le chevalier qu’il bleffa à la poi- 
trine ; mais comme il s’étoit abandonné , le chevalier 
dans le même inflant lui porta avec violence un coup 
d’épée qui le fit tomber mort fur la place, 

L iv 


i<5g H l & t Ô t R Ê 

♦ * • 

Nous n’avions eu aucun prefïentimertt, & nous 
Savions garde de prévoir une fi tragique aventure* 
Heureufement je m’éveillai de meilleure heure qu’à 
F ordinaire ; madame Danzire me remit une lettre que 
le chevalier lui avoit donnée avant que de monter 
à cheval , & qu’il l’avoit priée de mé rendre quand 
je fèrois levée. Dès que je l’eus lue , je courus 
avertir madame de Vambure de ce qui fe pafifoit; 
je me doutai que le combat devoit s’être paffé dans 
le même bois où s’étoit donné le premier. Je fis au 
plus vîte mettre dés chevaux au carroffe de madame 
de Vambure ; je ne me trompai point ; quand nous 
eûmes avancé environ cent pas dans le bois, nous 
trouvâmes le marquis de I^inviBe étendu , & fans 
vie fur le fable. Le éhevalier étoit à quatre pas de 
lui , noyé dans fon fàng. Quelle vue pour une 
amante 1 J’oubliai que le chevalier étoit un infidèle } 
je frémis, & mon frémiffement me fit tomber eiK 
foiblçffe. Je ne revins de mon évanouiffement 
qu’avec peine , & j’en revins avec regret; je lie 
dçfirois que la mort , n’efpérant plus de vojr le 
chevalier. Je Paimois affez pour regretter jufqu’au 
plaifir de le voir infidèle. Enfin , madame , j’envie 
fageois comme le plus grand des maux celui de 
pe le voir plus. Dès que nous fûmes de retour , 
notre premier foin fut de faire courir le bruit que 
monfieur de Rinville venoit de tomber en apoplexie ; 
incontinent après , nous publiâmes fa mort, après 


DE LUCU lE, t6f 

quoi nous le fîmes enterrer folemnellément. Pen- 
dant ce tems-làon avoit été chercher âuplus vite un 
chirurgien qui mit le premier appareil à la plaie du 
chevalier , & qui nous alfura qu’elle n’était point 

mortelle. Ma douleur fe calma; mais de nouvelles 

\ s 

alarmés fuccédèrept bientôt à cette médiocre tran- 
quillité ; la fievre , continue furvint au chevalier $ 
& le mit dans un danger évident. Nous ne le quit- 
tâmes point, madame de Vambure & moi, nous 
le veillâmes tour - à - tour lîx nuits de fuite. Que 
j’eus de fois le cœur percé , madame ! Dans l’ar- 
deur de fa fievre, qui était ordinairement accom- 
pagnée de tranfport , il prononçoit fouvent mon 
nom; fouvent il prononçoit auffi cekti dé madame 
Danzire. Cruelle , difoit-il , je vous donne un cœur 
qu’une autre mérite mieux (pie vous, vous le re- 
filiez , ingrate ! eft - ce parce que je fuis .infidèle ? 
ah ! je rougis de l’être , & f en fuis affez puni; 
Enfin la fievre diminua; fa plaie fe trouva en meil- 
leur état, & j’eus la confolafion de le voir hors 
de danger. Quelque tems après , fa Janté fe réta- 
blit absolument , & il me remercia des bontés que 
j’avois eues pour lui. Quelle pitié cruelle , me dit- 
il , ma chère Luçilie , vous a fait prendre foin des 
jours d’un malheureux ! la mort auroit expié & fini 
mon crime, & je n’aurais pas la douleur de vivre , 
fk de m’en fentir indigne. J’aime encore l’ingrate 
madame Danzire ; la vie que mon malheur m’a 


170 Histoire 

laiffée me fait encore retrouver cet amour que je 
détefte. Ah ! fi vous m’aviez aimé , Lucilie , vous 
m’auriez laiffé enourir. *Que ferez-vous d’un objet 
qui doit vous être odieux , d’un ingrat qui ne peut 
vous aimer, & qui en aime une autre à vos yeux? 
Ses larmes l’empêchèrent d’en dire davantage; je 
me mis à pleurer comme lui ; fes remords , l’eflime 
qu’il me marquoit , tout cela me confola un peu 
de l’injuftice de fon cœur. Au milieu de mon dé- 
fefpoir j’étois un peu flattée de fes regrets; il me 
donnoit tout ce qui dépendoit de lui, & madame 
Danzire n’avoit que ce que le caprice de fon cœur 
lui arrachoit de lui. Cependant je nepouvois m’em- 
pêcher d’envier le partage de madame Danzire : 
il me falloit pour être heureufè , qu’elle me ren- 
dît le cœur du chevalier , qu’elle m’avoit enlevé. 
Elle en étoit bien éloignée; elle continuoit, pour 
conferver fa conquête, le manege dont elle avoit 
ufé pour fon triomphe. Elle donnoit au chevalier 
des elpérances qu’elle détruifoit l’inflant d’après ; 
& ce mouvement continuel qu’elle donnoit à fon 
cœur, le tenoit toujours dans cet état de vivacité 
qui charmoit fi fort l’orgueil de madame Danzire. 
J’ai l’obligation à cette coquette de m’avoir appris 
les fineffes de fon art, & je n’ai plus été étonnée, 
dans la fuite de ma vie , que les femmes euffent 
tant d’autorité fur les hommes : il eft fi facile de les 
mener , quand on ne les aime point l Au refte 9 


DE L U C 1 L IL 171 

ces connoiffances que j’acquérois ne m’étoient d’au* 
cime utilité ; j’aimois trop , pour en faire ufage ; 
je n’avois pour mon amant que mon amour & mes 
larmes , & c’étoit juftement ce qu’il falloit pour le 
conferver à madame Danzire. Je pafTai quinze jours 
à examiner toute la conduite & tout l’art qu’elle 
favoit employer , & j’avois le déplaifir de voir le 
chevalier l’aimer à chaque inflant davantage. 

L’hiver approcha , & ma mère voulut retourner 
a Paris. Madame de Vambure s’arrangea pour partir 
avec elle. Avant mon départ , le chevalier vint 
prendre congé de moi. D’abord que je l’apperçus, 
les larmes me vinrent aux yeux. Je vais vous quit- 
ter , me dit-il, je vous aime encore affez pour en 
avoir le regret que je dois en avoir ; la cruelle madame 
, Danzire ne triomphera pas entièrement de moi ; 
je vous retrouve encore au fond de mon cœur, 
& jamais la perfide ne vous en déplacera. Per- 
mettez-moi d’aller quelquefois chez vous prendre 
des armes pour combattre mon ennemie & la vôtre. 
L’amour que je trouverai dans vos yeux me fera 
rougir de celui que je lui demande ; & votre mé- 
rite , oppofé à tous fès défauts , éteindra peut-être 
un 'amour qui fait mon crime & mes malheurs. 
Hélas ! chevalier, lui répondis- je , que dois- je at- 
tendre de vous ? je n’ai pour moi que votre rai- 
fon , que peut - elle contre la bizarrerie dé votre 
cœur? Vous aimerez toujours madame Danzire; 



tft "Histoire 

tous me regrettere z peut-être quelquefois , mais en 
forai- je moins malheureufo ? & vous , chevalier * 
en ferez-vous moins ingrat ? Nous nous quittâmes* 
& je partis avec ma mère. 

Dès que je fus arrivée , le chevalier vint me 
' voir , il me pria de l’aimer encore. Cette demande 
eût été une iniulte fi je ne l’avois pas connu* mais 
elle m’affligea * je Païmois trop pour mon malheur 9 
eh! perfide comme il étoit, il lui convenoit bien 
de vouloir être aimé ! Il me vint voir allez fou- 
vent; je fus qu'il alloit auffi chez madame Dan- 
zire. Ce qui me confoloit * c’efi qu’il payoit bien 
les vifites qu’il lui rendoit; il trouvoit toujours 
quelqu’un chez elle * pour qui l'on avoir ces ma» 
mères féduifantes que l’on àvoit eues pour lui. Le 
cœur de madame Danzire n’appartenoit à petfonne* 
mais fes manières étoient pour tout le monde. Le; 
chevalier devint furieux ; fa jaloufie * qui n’avait 
pourtant pas d’objet fixe * rendit fon amour mille; 
fois {dus violent , & je me' vis plus éloignée que 
jamais de regagner fon cœur. Il commença à me 
venir voit {dus rarement * fon air devint encore; 
{dus inquiet qu’auparavant , & le regret qu’il. eut 
de m’aimer moins, le rendit emharraffé prefqu’au. 
point de le rendre fhipide. Que nous étions mal-; 
heureux , madame ! nous aimions qui ne nous pou- 
voit aimer. J’avois la paffion la plus vive & la plus 
délicate du monde pour un ingrat; lui de fon côté' 

l 


✓ 


t 


DE l vcuie; 175 

m ? efHmoit affez pour rougir d’êtreinfidèk, & avec 
k regret de ne me plus aimer, il avoir le défe£ 
3>oir d’aimer la {dus coquette de toutes les femmes, 
il l’aimoit plus qu’on n’a jamais aimé , lorfque le 
•prince de ... . que vous coimoifTez , me vit à une 
•promenade : il cornioifibi^ ma mère , & vint nous 
aborder. Malgré la mauvaife humeur qui ne me 
qnittoit point, j’eus ce jour -là affez d’efprit , du 
moins je remarquai que le prince m’en trouvoit ; 
ma beauté , quoique diminuée depuis mes malheurs , 
foutenue de la jeuneffe & du caprice , me mettoit 
encore en état de plaire , &c je crois que je plus ' 
au prince de ... . B vint rendre vifite peu dé jouis 
après à ma mère , & il me dit dans la converTa* 
lion mille chofes obligeantes, qui, dites d’un cer* 
tain ton , vouloient dire qu’il m’aimoit. Je l’enten- 
dis, mais je n’a vois pas le tèms d’êtrë fenlîble à 
tes complimens , & je ne (us point frappée de l’éclat 
de ma conquête. Il revint encore plufieurs fois chez 
* moi ; & après m’avoir fait entendre en plufieurs 
façons qu’il m’aimoit ; il en fit confidence à ma 
mère , qui m’en parla. L’amour du prince , qui 
avoit des idées férieufes, m’alarma : je ne fus point 
fenfible à la vanité d’être aimée & de devenir prin- 
ceffe. Je n’imaginois que de l’embarras pour moi 
dans la paffion du prince. Ce n’eft pas qu’il ne fût 
beau , bien fait , riche , & que ce ne fût pour moi 
le parti le plù&avaritagèux auquel je puffe prétendre : 


V 


I 


î74 Histoire 

mais mon chevalier, tout ingrat qu’il étoit, ne me 
laiiloit fonger à perfonne , & je voulois vivre 6c 
mourir en l’aimant. D ne fut pas long - tems fans 
favoir les deffeins que ce prince a voit fur moi : 
il vint me voir pour s’en mieux inftruire. Admi- 
rez , madame, comme les hommes font faits; l'a- 
mour du prince de ... . rendit au chevalier tout 
celui qu’il avoit eu pour moi , & je le vis arriver 
chez moi plein d’amour & de tendreffe. Vous m’allez 
donc oublier, me dit-il fondant en larmes, & je 
vais vous voir tomber entre les bras d’un autre?* 
Ah ! Lucilie , faites grâce à un malheureux qui vient 
vous demander pardon de tous fes crimes : j’ai 
rompu les chaînes qui m’attachoient à madame Dan- 
zire , & je vous rapporte un cœur qui n’aimera 
jamais que vous. Non, chevalier , lui dis-je, vous 
n’êtes pas bien guéri , & je voudrois pouvoir vous 
croire : mais qui m’aflurera que vous ne l’aimerez 
plus ? Peut-être les coquetteries de madame Dan- 
zire vous font voir combien peu elle mérite votre * 
tendreffe ; peut - être même vous voulez la haïr : 
mais eft-ce ne la plus aimer? Croyez-moi, votre 
amour s’abufe lui-même , votre cœur rougit de fa 
faute , & rie s’en corrige point. Au refte , que la 
tendreffe du prince ne vous alarme point ; quoique 
beaucoup plus digne de mon cœur que vous , il 
ne l’aura jamais. Je vous aime , chevalier , tout 
ingrat que vous êtes ; que feroit-ce , hélas ! fi je 


V 


DE Lucilie; 175 

vous voyoîs tendre ! Lp chevalier 4e jetta à mes 
genoux; je lui vis avec bien du plaifir un amour 
vif que je ne lui avois. point vu depuis long-tems: 
il m’afTura qu’il n’aimoit plus madame Danzire , 8ï 
il me l’affura de manière à me le perfuader. 

Le prince continua toujours à me -rendre des 
vifites ; il le f lattoit fans doute que je me laiflérois 
iurprendre à l’éclat de fon rang , & qu 'enfin la vanité 
ferait fur moi , comme elle fait fur la plupart des 
femmes , l’effet de la tendre fie ; il fe trompa : je 
lui déclarai fincèrement que je ne pouvois répondre 
à l’honneur qu’il îpe faifoit; & quelques jours après 
il fe maria de dépit à mademoifelle de ... . Le 
chevalier qui fut des premiers le facrifice que je 
venois de lui faire , vint aufli - tôt me remercier ; 
& il le fit , madame , avec une tendreffe qui me 
charma. Que je le trouvai ce jour-là aimable , & 
que j’eus de plaifir ! Je ne me fouvins plus de 
tous les maux qu’il m’avoit faits ; je pardonnai à 
l’amour tous les malheurs qu’il m’avoit caufés, & 
jamais bonheur n'a été comparable au mien. Le 
chevalier n’aimoit plus madame Danzire, il n’alloit 
plus chez elle , il m’en parloit fans être piqué , il 
me difoit froidement qu’elle étoit une coquette. Enfin 
j’étpis la plus heureufe des femmes , & l’amour épui- 
foit fur- mon coeur tout ce qu’il avoitde délicieux. 
Le chevalier venoit me voir affidument , il avoit 
avçc moi cette vivacité que l’amour lui avoit rendue. 




/ 


4 


iyé HlStOl RE 

Mais, madame, je n’étois pas née pour être hev 
ireufe i & voici la lettre qu'il m’écrivit , après avoir 

Été deux jours fans venir me voir. 

« 

« Je pars , ma chère Lucilie , pour aller finir 

» loin de vous une vie que je dételle. Je pars le 

» crime dans le cœur , & plein encore de la per- 

» fide madame Danzire. Je vous trompois , & je 

» me trompois moi-même , quand je vous' difois 

» que je n« l’aimois plus. Cependant plaignez-mo 1 

» quelquefois , je le mérite un peu , tout ingrat 

» que je fuis. Adieu , ma chère Lucilie , ne me 

» haïflez pas ». 

* • • 

Quand j’appris, madame, que je ne le verroll 
plus , je penfai mourir de douleur.Je le regrettai , 
comme s’il m’eât été fidèle , & je lui pardonnai 
tout, excepté Ton abfence. Je l’aimois affez pour 
me paffer de fon amour : ma paffion quoique mal* 
heureufe , m’étoit chère; je le voy ois ingrat, mais 
enfin je le yoyois. Il m’arriva dans ce tems-là un 
furcroît de douleur, ma mère mourut, mes larme* 
redoublèrent ; j’en eus à verfer pour les deux per* 
fonnes qui m’étoient les plus chères. Encore fi j’avôis 
eu mon amant pour me confoler de la perte de 
ma mère ! Mais je ne fevois où il étoit a8é , & 
cette idée me défelpéroit. Enfin il y avoir trois ans 
que ^ingrat ne m’avoit donné de Tes nouveflés , lors- 
que vous le vîtes entrer ibut-d’un-coup ; dâns mon 

cabinet. 


D E L'V CILIE.' 177 

cabinet. Quel trouble né parut pas dans mes yeux,' 
& comment aurois-je pu vous le cacher ? Je vous 
l’avouerai, madame, dé tous -Jes- mouvement -qui 
m’avoient faille à l’arrivée du -chevalier , il riè -me 
relia , quand vous fûtes partie, que la joie de le 
revoir ; & de combien .cette joie ne fut-elle point 
augmentée , quand il m’apprit qu’il était fidele ! II 
l’eft, madame % je n’en puis douter : oui, mon cher 1 
chevalier m’aime, je n’ai plus de madame Danzire 
à craindre , & la perfide efl oubliée ; il m’offre , polir 
m’en affiner, fa main & là fortune; & Il ell imn 
que je vous dife qu’elle ell devenue, par la mort 
de fon oncle, une des plus brillantes du royaume.. 
Mais de tous ces biens-là je n’en Veux qu’à fon cœur : 
qu’il ne me parle plus de fa main, elle ell faite pour 
m’ôter fa tendrefle , & je haïs tout ce qui peut me la 
faire perdre. Il ell vrai que je mourrois , fl je le voyois 
palier entre les bras d’un autre : mais quoi ! on ne 
fauroit s’aimer toujours , & ne s’époufer jamais. 



f 


■ 7 * 



D O ftÎTt ü A N 


ET 

ISABELLE. 

* » . . * 

Nouvelle P o et u g à i s e. 

* « 

% 

D ' 
ANS ViOa-nova, petite viDe de la province on 

phitôtdu royaume des Algaraves , qui feùt une perde 

de eebri de Portugal , il y a deux fanâtes co nft* 

déraUes en naif$ànce r ai biens & en autorité. Ces 

deux familles font depuis long - tenus bées d’une 

étroite amitié ÿ mais elles ne Favoient jamais été fi 

fortement*, que dans les. peifonnes de dom Pedro* 

Oliviero Almaro , & de dom Francifco-Femando 

de Luna, chefs de l’une & de l’autre. Ce dernier , 

capable de grandes ehofes , ayant perdu une femme 

qu’il aimoit tendrement, & pour laquelle il avoit 

toujours négligé les foins de fa fortune ; libre alors , & 

n’étant plus occupé que ‘du defir.d’acquérir des hon. 

neurs & des richefTes â un fils qu’il en avoit eu , obtint 

de4a cour un gouvernement confidérable au Bréfil.' 

Mais ce fils y pour lequel il s’expofoit aux fatigues & 


v. 


f 


4 


Dqm Juan et Isabelle. 179 

aux dangers de ce vbyage j étant encore dans un 
âge très -peu avancé, il ne put fe réfoudre à l’y 
expofer kii-niême , & le laifTa entre* les mains de 
dom Pedro qui fachant combien le dépôt qtf il lui 
laififoit étoit cher à fon ami, ne négligea rien pouf 
le bien élever : aufli trouva-t-il un füjef digne de 
fon application J & bientôt l’amitié qu’il avoit pour 
le père , eut moins de part aux foirts qu’il prif du 
fils , que la tendreffe qu’il conçut pour le fils même. 
Dom Juan , c’eft le nom de cet enfant , n’étoit alors 
âgé que de huit ans ; mais on ne pOuvoit déjà le voir 
fans f aimer , ni le connoître fans l’effimer* Toutes 
les grâces du corps , toute la cortfplaifance de l’hu- 
meur , toute la vivacité de Pefprit étoient raffemblées 
en lui. Toutes ces qualités fe trouvoient auffi dans 
Ifabelte , fille de dom Bedro Almaro , &, l’on ne 
poüvoit tBcider qui des deux étoit la plus parfait? 
Créature. Dom Juan fut élevé avec l&belle. Ils 
étoient à-peu-près de même âge , & cette conve- 
nance , jointe à toutes celles qui' fe trouvaient en 
leurs perfonnes , fit naître ent/eux une fympathie 
qui prit bientôt un autre nom. Les amours font 
enfans & fe plaifent quelquefois à jouer avec l’en- 
fonce , & les pallions qu’ils y font naître , font 
beaucoup plus fortes & plus durables. Dom Juan 
& Ifabelle fentirent dès -lors Pan pour l’autre, ce 
que dans un âge plus avancé ils dévoient infpirer 
à tout le monde.’ Etoient-ib .enfemble ? tout étoit 

Mij 


■ 

i 



V 






i8« D O' M J U A N 

pour eux plaifir & paffe-tems. Jamais affeéüohs ne 
furent plus égales , jamais volontés plus vives : enfin, 
jamais amour ne fè fit tant fentir avant que (le fe faire 
' connoître. Auffi- , ce ièndment étoit trop vif pour 
pouyoir être long-tems confondu avec les autres, 6c 
voici comment ils fe débrouillèrent dans leur cœur.’ 

Ifabelle avoit auprès d’elle une gouvernante qui 
aimoit fort la lefture des romans. Dom Juan étant 
un jour feul avec Ifabelle dans la chambre de cetter 
gouvernante, 6c ayant ^trouvé fur. la table un de 
ces livres , l’ouvrit 6c en lut le titre en badinant. 
Ce titre donna de la curiofité à Ifabelle ; elle le 
pria d’en lire quelques, pages ; 6t dom Juan étant 
tpmbé fur une peinture que deux amans fe faifoient 
l’un à l’autre de leur amour , Ifabelle trouva lesfenti- 
mens de la maîtreffe il conforme) aux liens, qu’elle 
en rougit 6t devint rêveufe. Dom Juan <|fe]ui avoit 
trouvé la même reffemblance' entre les fiens 6c ceux 

J' - 

de l’amant , ceffa de lire ; 6c après y avoir rêvé quel» 
que tems : Ifabelle, dit-il ingénument, plus j’y fais 
réflexion , plus je crois que j’ai de l’amour pour 
vous. Depuis que je vous vois , j’ai penfé mille 
fois tout ce que je viens de lire ; 6c la feule diffé- 
rence, que j’y trouvé, c’efl: que je le penfois plus 
vivement encore ; mais je n’aurois pas pu fi bien 
vous l’expliquer. Dom Juan, répondit Ifabelle en 
rougiffant davantage, je faifois la même réflexion, 
6c je ne doute plus que ce ne feit auffi de Famouf 


ET I S A*8 £1 I E, l8l 

que j’ai pour vous. J’ai reflfend mille fois , fans 
pouvoir les démêler , tous les transports , tous les 
plailirs , toutes les craintes , tcJutes les inquiétudes 
qui font décrites dans ce livre. Mais 9 fi ce que 
j’entends dire de ces fentimens efi vrai 9 c’eft un 
crime à moi dè les avoir conçus. Cependant 9 je , 
né faurois croire que lp crime puiSTe jamais fe pré- 
lèntér fous une figure aufii douce & aufli agréable 
que celle-là; & en tout cas, je fens que j’aurai 
bien de la peine à m’empêcher d’être toujours cri- 
minelle. 

♦ La gouvernante furvint & interrompit cette con- 
verfadon. Ils ne forent pas long-tems Sans la re- 
prendre ; & tout le fruit de leurs réflexions 9 fot 
de convenir que non - feulement ils s’aimoient & 
qu’ils s’aimeroient toute leur vie ; mais qu’ils fe tien— 
droient à l’avenir fur leurs gardes 9 & prendroient 
foin de cacher à tout le monde l’union de lçurs 
coeurs. Ils pafifèrent ainfi quelques années 9 jouiSTant 
d’un bonheur dont ils ne connoiSToient pas lé prix, 
parce qu’ils en avoient joui preSqu’auffi-tôt que de 
la lumière 9 Sans qu’il eût jamais îté troublé. Mais 
enfin cet heureux tems changea. Ifabelle avoit en 
ce tems -là envrfon treize ans ; & fa beauté qui 
croiSToit de jour en jour, faifbit trop de bruit pour, 
les laiffer tranquille^. Il fe préfenta un parti consi- 
dérable pour ..elle , que fes . parçns crurent devoir 
accepter. Dom Pedro chargea dona Maria , fa 

Miij 


*. . 


iS% D' o m 3 v À n. 

femme , d’en faire la proportion à Ifebelle , & de 
fonder fes lèntimens là - deffus. Dona Maria prit 
donc un jour fa fiHe en particulier ? & après lui 
avoir exagéré davantage du parti qui fe préfentoit, 
elle lui dit qu’elle ne doutoit pas qu’elle n’acceptât , 
fens balancer , une chofe qui lui convenoit fort , 
& que fon père & elle avoient réfolue. Ifabelle 
qui ne s’attendoit rien moins qu’à cette propofition , 
en fut fi fiirprife , qu’elle, refta immobile. Cepen- 
dant , fa mère la preifa de s'expliquer , & toute 
la réponfe qu’elle en put tirer , fut un torrent de 
larmes qu’elle verfa , après s’être long-tems efforcée 
de les retenir, Doha Maria qui aimoit beaucoup 
fe fille , ne manqua pas d’expliquer favorablement 
fes larmes ; ' elle crut que la pudeur & la crainte 
de fe féparer d’elle , en étoient la caufe# Ainfi, 
après l’avoir embraffée tendrement pour la confoler , 
elle la quitta , ne voulant pas la preffer davantage 
pour cette fois : mais elle éclaircit bientôt ce myf« 
tère. En fortant de là , dona Maria entra dans la 
chambre de fon mari , pour lui rendre compte de 
ce qu’elle venoit # de faire ; mais elle fut fort fur* 
prife de voir aux pieds dé dom Pedro, dom Juan 
fondant en larmes; Il a voit apprit dans la ville la 
\ nouvelle, de ce mariage, & étoit venu avec l’im- 

i 

pétuofité d’un jeune homme amoureux & défefpéré , 
effayer de le fléchir. Il le conjuroit de ne point 
' achever ce mariage r qu’il appelloit l’arrêt de fe mort. 


‘ ET i S i 1 I 1 t li itj 

Oui , lui difoit -il, dom Ped*> , je -connois & je 
reâèns vivement les obligations que je vous -ai ; elles 
font fi grandes, & j’en fois fi pénétré de recon- 
noiffance, que s’il s’agiflbit de prendre parti entre 
mon père & vtms , je balancerais ; mais je në finirais 
vous regarder que comme mon meurtrier, fi vous 

i 

m’ôtez Ifàbelle. Je ne vis que pour elle , & je ne 
veux plus vivre fi je la perds. Ne me l’ôtez pas 
je vous en conjure par la tendreffe que vous m’avez 
toujours marquée, & par celle que vous avez pour 
votre fille : car, je ne feindrai point de vous dire 
qp’elle a pour moi les mêmes fentimens que j’ai 
pour elle , & que nos .coeurs font fi parfaitement 
unis , que vous ne fàuriez me porter un coup , qu’eHe 
■ ne le refiènte, ni me rendre malheureux , fans la 
rendre malheureufê. N’accablez donc pas de dou- 
leur deux perfotmes dont l’une vous doit être fi 
chère par le fang , & l’autre par l’amitié. 

Dès qu’il f^perqut doua Maria, il alla iè jetter 
à fes pieds, & la conjura avec les mêmes prières 
& les mêmes larmes , de ne point pourfuivre ce 
defTein. Dom Pedro & fa femme fe regardaient 
pendant ce difoours , fans favoir que répondre. 
Quelqu’imtés qu’ils fufiènt de ce qu’ils apprenoient, 
ils ne pouvoient s’empêcher d'excufor ces deux 
jeunes amans ; la tendreffe paternelle parloit éga- 
lement en faveur de l’un & de Fautre. Âinfi , dom 
Pedro prit le parti de la douceur, & renvoya dom 

M iv 


i 



184 D o m Juan 

Juail plein cTefpéran£f?s. En- effet, après avoir bien 
pçnfé, il crut ne pouvoir rien foire de mieux que 
d’écrire <k dom Francisco de Luna, & de lui pro- 1 
pofer le mariage de dom Juan avec IfabeUe , pour 
reflerrer davantage les nœuds de l’amitié qui avoit 
toujours été entre leurs familles. Mais en attendant 
fy réponfe , dona Maria ne laifTa plus à dom Juan la 
même liberté de voir fa maîtreffe ; & ce n’étoit 
plus que rarement & en fa préfence , qu’elle leur 
permettoit de s’entretenir^ Quelque dur que fut pour 
eux ce changement , l’efpérance qui y étoit mêlée 
en adoucifloit la peine ; & après quelques, mois 
paffés avec beaucoup dlmpatiençe , la réponfe de 
dom Francifco arriva. 

Il mandoit à dom Pedro qu’il étoit ravi qu’il feut 
prévenu dans une chofe qu’il avoit depuis long- 
teins réfolu de lui propofer : qu’il donnoit avec 
plaifir fon confèntement au mariage de dom Jüan 
avec Ifabelle , & qu’il le prioit feulemAt d’en différer 
la concliifion jufqu’à fon retour , qui devoit êtré 
dans trois mois , parce que le tenïs de fon gou- 
vernement finiroit dans ce teins - là. Il eft aile de 
concevoir avec quels tranfports de joie nos deux 
amans reçurent cette nouvelle. Leur efpérance étoit 
alors pure & fans mélange de crainte. On leur 
rendit la liberté de fe voir & de s’entretenir, & 
leur bonheur n’étoit plus troublé que par leur im- 
patience qui croiffoit tous les jours. Enfin , dom 


et Isabelle, 185 

Francifco arriva , 6c toutes chofes furent réfolues 
pour ce mariage. Dom Juan & Ifkbelle , ravis 6c 
pleins de confiance, regardoient leur bonheur comme 
la chofe la plus affurée 6c la plus prochaine : ce- 
pendant ils n’en furent jamais fi éloignés. 

Dans le tems qu’on faifoit les préparatifs pour 
leur union , un onple de dom Frandfco mourut 
fans enfatis , & le briffa feul héritier d’une riche 
iucceffion. Cette élévation de fortune donna à dom 
Francifco des vues* plus élevées pour fon fils. Les 
biens 6c l’alliance dlfabelle lui femblèrent trop peu 
de chofe, 6c fans égards à fa parole ni à l’atta* 
chement .de dom Juan , il rompit ce mariage ; il 
fit plus. Comme il connoiffoit la tendreffe de fon 
fils pour Ifabelle, 6c qu’il craignoit que cette ten- 
dreffe ne s’opposât aux deffeins qilHl formoit’pour 
lui, il profita d’un vaiffeau prêt à mettre à la voile 
pour le Bréfil; il fit enlever dom Juan, & l’envoya 
dans ce pays, auprès d’un parent qu’il. y avoir. Je 
ne décrirai point quel fut le^défefpoir de ces deux 
amans à cette féparation , ce font des chofes que 
l’on ne fauroit exprinfer f'je dirai feulement que leur 
amour étoit parfait , 6c que leur douleur fut pro- 
portionnée à leur amour. Dès que le bruit de cette 
rupture fut répandu dans la ville , mille gens charmés 
de la beauté d’Iiabelle , fe préfentèrent pour rem- 
plir la place de dom Juan ; & ce fut pour elle 
une nouvelle peine , que les perfécutions qu’elle eut 


I 


lié Dom Juaï 

à fautenir de la part de là famille & de tous fes 
prétendans. Elle réfifia néanmoins^ à toutes ces in< 
portunkés , & la fermeté avec laquelle elle y réfifta 
l’eu délivra à la fin* Ainfi , Ifàbelle vécut quelque 
tems plus libre dans fon affliâion; mais die trouva 
encore un nouveau fujet de s’affliger, dans la nou- 
velle de la mort de dom Juan , arrivée dans un 
combat que les Portugais donnèrent au Bréfil contre 
les fauvages de ce pays -là. Elle n’avoit pas beu 
dlen douter , puisqu'elle l’apprit par le deuil qu’en 
prit la famille de dom Juan. L’excès de fk douleiff 
lui en ôta d’abord le fentbnent , & lui auroit fans 
doute ôté la vie, fi l’amour ne l’avoit foutenue contre 
elle-même. Enfin, Ifàbelle revenue de ce premier 
accablement , n’ayant plus rien à efpérer dans 
le inonde , réfelut d’y . renoncer , & de chercher 
dans la foütude une vie convenable à ion afflic- 
tion. Elle en fit la propofition à fes' parens , .qui 
y réfifièrent quelque tems ; mais ils ne purent à la 
fin lui refufer une choie (pii concemoit uniquement 
le repos; de fa vie. Os confentirent qu’dle fe reti- 
rât dans un couvent qui“W auprès. de Lisbonne,. 
St dont une parente de dona Maria étoit fiipérieure. 
U y avoit dans ce couvent une religieux , fille de 
qualité & aimable , qui conçut beaucoup de ten- 
dreffe pour IfkbeUe. Elle entra d’abord dans fon 
affliébon , la flatta, 6c U- partagea avec elle. If 
q’en falloit pas davantage pour fè mettre dans fès 


/ 


\. . 


I 


et 'Isabelle.' i8y 

'bonnes grâces ; ainfi , elles Te lièrent d’une étroite 
amitié. ' 

Cette religieufe , qu’on appeUoit dona Cécilia t 
avoit un frère -, grand de Portugal , nommé dont 
Gufman de Loredas , qui l’aimoit beaucoup , & 
qui venoit la voir fouvent. Dona Cécilia, entêtée 
du mérite dlfàbelle , l’en entretenoit continuelle» 
ment dans toutes les-vifites qu’il lui feifoit. Dont 
Gufman , fur ces récits , eut une fort grande eu» 
riofité de la voir , & pria fa foeur de l’engager à 
. venir avec elle au parloir , la première fois qu’il 
reviendrait. Ifabelle réfifta fortement à' la prière que 
lui en fit dôriafCécilia; cependant fon amitié l’em- 
porta fur- fa répugnance & fur fes réfolutions. Dont 
Gufman vit donc Ifabelle * & en fut charmé. Pour 
ne m’étendre point inutilement, il fortit fort amou- 
reux de cette première vifite. fl revint le lendoi- 
main ; Ifabelle refuia de le voir; la paffion de dotn 
Gufman n’en devint que plus forte par cette diffi- 
culté. Sa foeur agit fi finement auprès d’IfàbeUe 
qu’ayant été quelque tems fans lui parler de fon 
frère , fous prétexte de lui faire voir des ouvrages 
d’un goût extraordinaire qu’on devoitlut apporter * 
elle la fit venir â la grille , où fon frère les attea» 
doit. La vue dlfàbelle redoubla fon amour ; & 
quoiquelle lui ôtât toute efpérance , il ne connut 
plus d’autre bonheur que celui dé la pofTéder. Pour 
y parvenir il mit tout en ufage. Il alla à Villa» - 


*88 Dom Juan 

npva la demander à lès parens , & trouva auprès 
d’eux toutes les facilités qu’il pouvoit attendre. 11 
prelfa Ifabelle d’y confentir, 4 Ht agir l’autorité du 
coi; mais fur-tout, il pria là fœur d’employer en 
là faveur toute l'amitié qu’elle avoit pour elle. Elle 
eut beau fàire , die ne put la faire confentir à de- 
venir là belle-lèeur. Les paréns d’Ifabelle là perlé- 
cutèrent fi fort pour la faire confentir à époulèr 
dom Gufinan, qu’ils ne lui donnèrent pas un mo- 
ment de relâche. .Pour fe délivrer de leurs prenantes, 
follicitadons , elle feignit d’y donner fon confente- 
ment, 8t demanda du tems, efpérânt qu’il arrive- 
rait quelque accident qui l’arrachetpit à leurs per- 
fécutions. On lui accorda deux mois , au bout des- 
quels elle demanda un nouveau délai ; mais elle ne 
put l’obtenir. 

Les chofes étant en ces termes , dom Pedro , 
que lès indilpofifions empêchoient d’aller à Lisbonne, 
& qui vouloit afiifier à ce mariage , écrivit à dom 
Gufinan, pour le prier que la cérémonie s'en fît 
à Villa-nova; ajoutant qu’il feroit incefTamment 
partir fa femme , pour aller prendre là fille & la 
conduire. Mais dom Gufinan, à qui ce délai parut 
trop long , pria une de fes tantes de fe charger de 
cette conduite. Ifabelle parfit donc, quoi qu’elle pût 
fàire pour s’en- défendre , avec dom Gufinan 6c 
toute la jeunefle de la cour, qu’il avoit invitée à 
être témoin de fon bonheur. Dom Gufmap, qui 


ET I $ A B E L LE. r8^ 

vouloit masquer fa joie par toutes fortes de moyens , 
donnoit des fêtes magnifiques tous les jours , en 
attendant que les préparatifs des noces biffent ache* 
vés. Les bals, les coudes de bagues ,* les tournois 
& les autres divertiuemeris de' cette efpece , fe fuc- 
cédoient continuellement. Un jour dom Gufman pro 
pofa de rompre des lances , à condition que le vain» 
■queur recevroit une épée & un poignard tfès -riches , 
de la main dlfabelle. Toute la noble fle de la pro». 
vince y fut invitée. DonvGufman qui excelloit dans 
cet exercice , ne doutoit point que le prix qu’il 
propofoit ne ie .regardât uniquement. Quand le 
jour marqué fut arrivé , dom Gufman qui avoit 
ouvert le combat, après avoir défarçonné. les deux 
premiers chevaliers, fut n lui -même terrafifé par le 
troifîème. C’éfoit unjeune- homme inconnu à toute 
l’afifemblée , vêtu fimplement 6c même négligem- 
ment; aufli, fon air & fa figure n’avoient pas befoin 
d’omemens. Dès qu’il parut, il s’attira les vœux 
de tous les fpeâateurs. Ifabelle , quoique préfènte, 
ne s’étoit apperçue de rien.. Depuis fon retour à 
Villa-nova, elle étoit remplie plus que jamais de 
l’idée de dom Juan; car elle n’étoit environnée, que 
d'objets qui lui en rappelloient le fouvenir. Le heu 
tqême où elle étoit alors, avoit cent fois été té- 
moin de leur tendrëfTe , & l’occupoit trop par les 
idées qu’il lui retraqoit , pour la rendre attentive 
à tous les événemens, Cependant, dom Gufman 


\ 

I 


IÇO D O M ) V i K 

s’étant vena affeoir auprès d’eüe , elle ne put à ü 
prière , fe düpenfcr de tourner les yeux fur celui 
qui Favoit vaincu. Mais quel fut fon trouble à cet 
afpeft 1 C et homme incormu pour toute Faffemblée y 
ne le fut pas pour elle; Fatnour a fes fignaux aqx~ 
quels les amans ne fâuroient fe tromper. Cétoit 
dom Juan ; fie quoiqu’elle le crût mort , fit qu’il fût 
- extrêmement changé par les années , par les fatigues / 
fit plus encore par les chagrins , elle ne put un feul 
moment le méconnoître. Cette aventure paraît fort 
extraordinaire ; mais quoiqu’elle fente le roman , 
je n’ai point changé Fhifkrire , la vérité devant tou* 
jours: l’emporter for la vraifembhnee. 

Dont Juan aVoit été fait prifonmer avec un de 
fis confins dans le combat où l’on croyoit qu’il avoir 
été tué. Ces deux jeunes feigneurs ayant trouvé te 
moyen d’échapper d’entre les mains des fauvages , 
te coüfin de dom Juai , à fa prière , répandit le 
bruit de fà mort, dans la vue de faciliter fon retour 
en Portugal. En effet , après s’être tenu quelque 
tems caché St déguife dans la maifon de dom Ga- 
briël fon coufin, ils s’embarquèrent fur un vaiffeau' 
hollandois qui àvoit apporté des negres au Bréfil , 
fit pallièrent en Hollande oit ils : ne firent aucun fé- 
jour , fit revinrent à Villa-nova'. La première nou-* 
vrille que dom Juan y apprend , ce font les fé tes: 
que Fon donne pour le mariage d’Ifabelle , fit lesf 
cris de joie qui tes accompagnent font les premier» 


i 



E T.I S 4 BE Lli E. xÿ* 

bruits qs*il y entend» . Les projets les plus violent 
que puôflè former un amant défefpésé, lui paJTèrent . 
qlors (buts la tlte ; mais avant que de prendre an* 
eun parti, il voulut fagement eonnoîtreles fentimen* 
dlfabellp; dans ce defièin , il fe préfenta pour rompra . 
une lanc e , fe flattant que le combat ki donneroiA 
occafion de lui parler; & ce projet ki féuffit. Depuis 
la vi$oire qu’il avoh remportée Jjpfdom Gufinan* 
U' avoit (^mjnué à, donner des, preuves de & force 
&; de fi^pbeffe; U avoit- eu Favàiitage fur trois 
autres chevaliers , deux defquels ayant été danger 
rgufement bleffés , perfoane tx’ofà plus fepréfentet 
au combat ; ainfi Je prie lui fut adjugé d’une con*. 
ara ne voix. Ce fut alors que le trouble dftfàbelle 
augmenta tonfidéhiblemenî. Levainqueur devoh.ro. . 
eevoir le prix de fa main ; mais ce? vainqueur eft le 
fien. Enfin elle fut obligée de prendre fon parti:; 
malgré >le défordre que lui caufoit Y approche dedom 
Juan. L’amour qui la guidait la fervit en cette oc 
cafion , plus fagement que n’aur oient pu faire les 
plus longues réflexions. 4 , 

Dota Gufinan alla prendre dom ban,: & le pré* 
fenta à IfabeSe. Après l’avoir fkaé .civilement i 
Vf Seigneur , lui dit- elle d’une voix tremblante- & 
» en baillant la vue , voilà une épée & un poignard 
» qui font dus à votre valeur. On a cm qu’en -les 
» recevant de moi, ils vous féroient plus agréables ; 
» mais je n’ofe m’en flatter, & je voudrois que ms 




tyi D O M J V A N 

» main y ajoutât tout le prix que vous méritez.. 7.V 
Dom Juan . agité de cent pallions différentes , fût 
quelque tems fans répondre ; mais enfin â lui dit : 
t> Vous ne devez pas douter , madame , que ce 
,» prix , déjà fi confidérable par lui -même , ne re-' 
» çoive de votre main une valeur ineflimable. Heu* 
» reux fi tous les prix que j’avois mieux mérités 
» m’avoient été q>ayés avec la même fidélité ! » A 
ces mots , Ifabelle appréhendant qu’il flfedit quel- 
que chofe qui le fit connoître , ôc qriflHt échouer 
le deflèin qu’elle méditoit: » Seigneur , lui dit-elle 
» en l'interrompant*, nous bifferez- vous ignorer 
» plus long-tems qui vous êtes, 6c refuferez-vous 
» à tant de braves chevaliers, dont vous venez de 
. v> triompher, b fatisfaétion de lavoir le 'nom de 
» leur vainqueur ? Votre air ÔC vos manières ne 
p permettent pas de douter que cet aveu ne di- 
*> minue en quelque façon b honte de leur 'défaite* , 
» Peut-être auffi pour des raifons qufc nous ne 
. » pouvons pas pénétrer , ne voudriez - vous pas 
. » déclarer à tout le^mende ce que je vous de* 

» mande : mais il y a ici des perfonnes dilcrettes , 
j* à qui vous pourrez en toute lùreté confier votre 
» . fecret ; & moi - même , fi vous m’en jugiez 
» digne ^j’oferois vous promettre une entière difi» 

» crétion ». , 

Dom Gufinan 6c tous ceux qui étoient préfens 
applaudirent à b demande dlfabelle, 6c preffèrent 

jlom 


ET I SA BELLE. ipf 

dom Juan de contenter la curiofité. Cette demande 
s’acconunodoit trop à fon défir pour ne la pas acr 
cepter ; il ne le défendit donc que foiblement , 8c 
£nit par dre , en adrelTant la parole à Ifabelle ; 
H S’il ne felloit , madame , vous déclarer que meus 
» npp}» il me feroit bien ailé de vous obéir; mais 
p il feudroit vous faire le récit d’une vie » qui 
» n’étant qu’un enchaînement de malheurs , vous 
B paraîtrait trop ennuyeux s’il ne vous intéreCoit 
B point, & vous affligerait s’il pouvoit vous in? 
b térelTer. Cependant , madame , fi vous me l’oiv 
b donnez ablblument, il me fera difficile de m’en 
» difpenfer. J’exigerai feulement de vous le fecret 

t 

B fitf plufieurs des particularités que j’ai à vous 
B. raconter.» Ifabelle le promit hautement. Après 
ces conventions , dom Gulmân s’écarta avec le 
relié de -la troupe, & laifla ceS deux amans fe 
promener feuls. Aulîi-tôt qu’Ifabelle jugea qu’on 
Ile pouvoit. plus lès entendre : » Dom Juan , dit- 
» elle., car mün cœur n’a pu vous méconnoître 
un moment , ne croyez pas que je prenne la 
B parole pour prévenir vos reproches par les ra*» 
B fous .que je pourTois vous alléguer pour ma dé- 
» fenfe ; j’ai trop de déficatelTe pour vous les rappor- 
» ter. Cependant je ne puis m’empécher de vous 
» dire que fi le cœur feul lait les infidélités , je fuis 
» encore innocente , puifque , malgré le bruit de 
# votre mort , & malgré rét»t..OÙ vous me voyez 
Tome VI, N 



194 Dom Iüan ' 

» ici , le mien vous a toujours été confervé fans 
*» aucune altération. Je fais que les apparences font 
» contre moi, & que vous. pouvez m’accufer d’ar 
» voir commis une faute d’autant moins excufable , 
» que rien au mônde n’auroit pu vous porter à en 
» faire une pareille: mais je puis vous aflurer, mon 
» cher dom Juan , que je ne fuis point criminelle , 

. » 6c que j’avois pris des réfolutions qui ne m’au- 
» roient que trop difculpée dans votre efprit, fi 
j’avois eu le tems de les exécuter. « En pronon** 
^ant ces dernières paroles , elle tourna fur lui des 
yeux baignés de larmes. Dom Juan en fut fi attend 
dri , qu’il fut quelque tems fans pouvoir lui ré* 
pondre. A la fin s’étant un peu remis :... » Non, 
» dit-il , ma chère îfabdle ; non , vous n’ëtes point 
» criminelle , & je n’ai jamais été perfuadé de 
» votre infidélité : l’amour que nous avons reffenti 
» l’un pour l’autre , prefque en naiffant, eft de- 
» venu une partie dé nous-mêmes , & ne fauroit 
» finir qu’avec notre vie. Ceffez donc de vous at- 
» tribuer une faute qui ne doit être imputée qu’à 
» ma mauvaife deftinée; elle n’a pu feparer nos 
» coeurs, ellea fait tous fes efforts pour féparer nos 
» perfonnes. .... Elle n’y réuflïra pas , reprit Ifa- 
» belle, fi vous vôulez fiiivre mes confèils. Elle 
» s’eft fervie jufqu’à préfent de l’autorité de nos 
» parens , il faut nous fouftraire à cette autorité ; 
» & fi vous m’aimez allez pour méprifer l’indi* 



et IsXbelee; 195 

» gnadon des vôtres , je vous aime afiez. pour 
» méprifer en votre faveur la colère des miens , 

» & perdre la prétendue fortune qui m’attend : 

» nous polTéderons tout en nous pofTédant. Ainfi , 
h laites choix d’un lieu où nous puilfions nous re* 

» tirer, & rendez-vous demain, à deux heures 
» de nuit, à la porté de ce jardin qui donne lut 
» la mer , ayez un bâtiment prêt à mettre à la ' 
» voilé; & vous me trouverez prête àrvous luivre 
» par-tout. Voilà le delTein qu’a formé mon amour, 

» dans l’inftant que .je voiis ai reconnu, & qui m’en 
» a fait quitter de plus fùneftes , auxquelles j’étois 
» déterminée pour m’affranchir de la tyrannie de 
» ma famille. Ce projet vous paraîtra peut-être 
» bien hardi pour une perionne de mon fèxe & 
» de mon âge; mais c’eft pour vous que je l’en- 
» treprend s ; & pour vous que ne pourrais- je pas 
h entreprendre !....» Cette rélolution , qui prou- 
voit fi clairement l’amour d’Ilàbelle , combla dom 
Juan d’une telle joie , qu’il eut befoin de toute fa 
retenue pour s’empêcher de lui en marquer la plus 
vive reconnoifiance ; mais ils êtoient obfervés : & 
cet heureux amant oublia dans ce moment toutes 
fes peines paffées , & regarda Ion bonheur comme 
une choie allurée puifqu’il ne dépendoit plus que 
d’Ifabelle. Enfin , après avoir tout arrangé pour 
leur départ , & après s’être fait le récit de leurs 
aventures , ils - rejoignirent la troupe qui les’ atten- 

Nij 


Jfff D'O M J V A N 

doit avec impatience. Ifabefle adrefTant la parole à 
dom Gufiaan : « Seigneur , lui dit» elle je viens 
» d’apprendre des choies étonnantes, & qui ré* 
» pondait fort à l'opinion que nous avions conçut 
» de ce chevalier ; mais je vous prie de ne me 
» point prefifer de vous les apprendre avant trois 
» jours, c’eft le terme qu’il a prefcrit, & qu'il a 
» eu de juftes raiforts de prefcrire à ma dUèrérion. * 
Après ces mots , dom Juan fe rerira & parût pour 
Imagos , qui n’eft qu’à trois lieues de Villa - nova j 
pour s’y afïurer d’un bâtiment. 

Enfin , b nuit tant fouhaitée étant venue , If** 

• * 

belle trouva moyen de £e dérober à b vigilance de. 
&l mère , 6c fie rendit à l’heure marquée, à b porte 
du jardin. Après, y avoir attendu quelque teins , elle 
vit à travers de l’obfcurité un bâriment arriver dans 
b rade ,. & venir aborder vis-à-vis de b porte 
du jardin, plie ne douta pas que ce ne fût dom 
Juan ; St fon impatience ne lui ayant pas permis 
d’attendre , eBe forrit & courut fur le bord de la 
mer. Dès qu’elle y parut , deux hommes fautèrent 
de b chaloupe & vinrent à eHe. Mais quel fut fon 
étonnement , lerfqu’au Ueu de dom Juan elle trouva 
deux inconnus ! Elle voulut prendre b fuite , mais 
il n’étoit plus tems; ces deux hommes l’avoient 
faille, & malgré fes cris , fes larmes Si lès prières , 
ils la portèrent dans leur bâtiment , qui remit auffrr 
tôt à b voile 6c forrit de b rade. Doip Juan qui 


I 


et Isa bel l e; i çf 

«voit été retenu par un vent contraire , arriva peu 
de tems après. Il defcentfct k terre , 6t trouva Ut 
porte du jarcfcn ouverte ; mais n’y nonvànt point 
ce qu’il cherchoit , il paflà le relie de là nuit avec 
des impatiences mortelles \ St le jour commençant - 
à parüître , il prit le parti de retourner à Lagos , 
pourn’étre point découvert; fe ffattarit que peut- 
être Ifabelle , obfeiVée de trop près ,■ n’avoit pü 
cette nuit exécuter fbn deffein , St l’avoit remis à 
une autre fois. U ne fut pas long-fems dans céttë 
erreur ; il apprit le lendemain qu’IfabéÜe aVok dis- 
paru , & que cette mène nuit , dom Gütinan àvoit 
fait la même chofe , fuivi feulement de deux de 
fes valets , faûs qu’on fut où les uns ni les autres 
étaient allés. Il h’eft pas poffîble de décrire les 
fentifflehs de dont- Juan. Si - tôt qu’il eut appris cette 
nouvelle , il partit dans le deffein d’aller chercher 
dom Gufinaii , & de lui arracher Ifàbefle, ou d’y 
perdre la vie. D’un autre côté, dom Pedro le pèré 
d Ifabelle , qui rte doutoit point aufli que dom Guf* 
ntan ne fât l'auteur de eet enlèvement , fit armer 
tous fes gens , 6c les envoya courir après lui pouf 
l’arrétef. Heureufemènt pour lui , dom Juàn rie fut 
pas heureux dans fà recherche , mais il fut ren- 
contré par les gens de dom Pedro, qui l’arrèèfent 
avec fes deux domefliques ; 6c dona Maria s’étant 
allée jetter aux pieds du roi pour lui demander . 
juftice , obtint un ordre pour lui faire faire fon 

N iij 


» 


{ 


19$ . D O M J U À N 

procès , s’il ne déclaroit ce qu’il avoit fait dlfabèHe; 
& s’il ne l’époufoit pour réparer fon honneur. La 
cour, la Ville, & la famille étoient li prévenus 
contre lui , que c’étoit en vain qu’il alléguoit pour 
fa défenfe , qu’étant à la veille d’époufer Ifabelle , 
du confentement de fes parens , il n’y- avoit nulle 
apparence qu’il voulût l’enlever. Que fon départ de 
Villa- nova, qui feul le rendoit fufpeéf , étoit une 
chofe innocente: qu’ayant été alTuré par un de les 
domeffiques que l’inconnu qui la veille avoit rem- 
porté le prix de leur combat, étoit fon frère na- 
turel , qui avoit autrefois pris la fuite & s’étoit é- 
chappé de la maifon de fon père avec des fommes 
conlidérables en pierreries ; il s était mis en che-* 
min fur le champ pour ne le pas manquer & pour 
le faire arrêter. Toutes ces raifons étoient regard 
dées comme d’ingénieufes fuppofïtions , & le roi 
qui vouloit, par un exemple éclatant & févère, 
empêcher à l’avenir de pareilles violences , étoit 
prêt à faire exécuter l’arrêt qu’il avoit prononcé 9 
lorfqu’on apprit qu’Ifabelle étoit de retour à Villa- 
nova. . 

Pendant que l’on faifoit des informations contre 
dom Gufman , dom Juan qui çherchoit Ifabelle, après 
plufieurs courfes inutiles , étoit arrivé à Cadix, & y 
avoit appris d’uncorfaire de Salé, que l’on venoit 
de prendre, qu’un nommé Aliachmet, corfaire de la 
même nation, avoit depuis quelque tems enlevé fur la 



et Isabelle; .199 

' côte de Portugal une jeune perfonne qu’il avoit con- 
duite à Salé. Le portrait qu’il en fit, & le teins de l’en- 
lévement convenoient fi fort à Ifabelle -, que dom 
Juan ne douta pas que ce ne fût elle. Il ne perdit 
point de teins. Son coufin dom Gabriel lui prêta 
une fomme d’argent affez confidérable pour rache- 
ter Ifabelle. 11 l’accompagna même dans ce voyage. 
Ils s’embarquèrent, & arrivèrent à Salé fans aucun 
obfiade , car ils avoient obtenu des paffe - ports 
du gouverneur de cettte place. D’abord qu’ils eurent 
mis pied à terre, dom Gabriel alla chez le gou- 
verneur pour lui demander là proteétion, en vertu 
de fon paffe-port , & dom Juan courut chez Aliach- 
met. Ce corfàire lui apprit que fur le bruit des 
magnificences que l’on faifoit pour un mariage, il 
étoit entré la nuit à Villa-nova , dans l’efpérance 
de faire quelque efclave , luivant la coutume des 
Salétins, qui entrent avec la marée dans tous . les 
petits ports de cette côte, & qui s’en retournent 
avec elle : qu’ayant vu fur le bord de la mer une 
femme qui s’approchoit à mefure qu’il arrivoit, il 
avoit envoyé à terre deux de fes gens qui l’avoient 
faifie & amenée à bord. Il ajouta qu’elle avoit tou- . 
jours été fort trille , & ne ceffoit dans fes regrets 
de réclamer dom Juan; qu’il en avoit toujours pris 
autant de foin qu’il aurait fait de là propre fille, 
dans l’efpérance d’en tirer une grolTe rançon ; mais 
que n’ayant trouvé perlonne qui eût voulu lui en 

Niv 



ioo - D o m Juan 

donner un prix proportionné à fa beauté , il avoit 
depuis deux jours réfolu de renvoyer au roi de 
Maroc ; . & qu'Ifabelle , à qui il avoit déclaré fa ré- 
fohiôon , après quelques difficultés , y avoit con- 
fetti le même jour ; que cependant s’il vouloit 
ÿ mettre la fomme qu’il en demandoit , il fèroit 
encore le maître de la 1 racheter. Les idées les plus 
cruelles tourmentèrent dom Juan à la fin de ce récita 
Hàbelle , for le point d’être envoyée au roi de 
Marofc , & fon confentement donné, furent pour 
fui deux coups mortels. En entrant avec le cor- 
fàire dans le lieu où étoit Hàbelle , H la trouva 
couchée fur une natte, la mort étoit peinte fur 
fon vifage , 6c fes regards incertains diffinguoient 
à peine les objets. Cependant elle reconnut dom 
Juan , 6c croyant qu’il ayoit été fait efclave , die 
fit Un cri pitoyable ; 6c fè foulevant enfuite fur le 
coude : « Dom Juan , lui dit-elle , le ciel a donc 
» voulu nous rejoindre avant ma mort ; mais il 
h a pris foin d’empoifonner cette faveur, comme 
» toutes celles* que nous en avons reçues , 6c il 
» ne Ta fait que pour nous rendre encore plus 
» malheureux ; vous , par le trifle fpeêtade de 
Tétât où je fuis; & moi, en vous laifTant dans 
>> les mêmes fers dont la mort va me retirer. . . » 
Dom Juan accablé du fpeéfocle & de ces dernières 
paroles , fè mit à fes genoux , 6c prenant utie de 
fes mains qu’il baigna de fès larmes : « Raffinez» 



„ , Et I $ Â B E L1 E. 

4 vous , dit-il , ma chère Ifabelle rnon-feulemerit 
» je ne fuis point dans Fefclavage * mais je viens 
» pour Vous délivrer, » A ces mots , efle prit ürt 
vifage plus ferein. # Voilà donc , dk-elle , en 

* appuyant la tête for lui , voilà ma mort délivrée* 

* d’une partie des horreurs qui Fenvkonnoient ; 
» mais elle n’en eft pas moins certaine*, & il ne 

m’efl plus poffible de profiter du fecours que vous 
venez me donner. Elle evoit à peine achevé 
Ces paroles * que le corfkite appercevant une petite 
boëte qui étoit à côté dlfabelle , fit un cri &• fe 
faifit de cette boëte pleine de poifon , qu’il portoit 
Ordinairement avec lui lorfqu’il alloit en courfé ^ 
dans le deflein de prévenir l’efclavage , s’il avoit 
le malheur d’être pris. IfabeUe voyant fon étonne- 
ment , lui dit d’un - vifage affuré : « Ce n’étoit 

* qu*à cette condition , Aliachmet , & qu’après 
m’être faüie de cette boëte où vous m’aviez dit 

» que vous renfermiez votre poifon, que j’ai coiw 
H fenti cè matin à être envoyée au roi de Maroc. » 
Puis , fe tournant vers dom Juan : » Tant que j’ai 

* cru, lui dit-ellè, pouvoir conferver dais toute 
» fa pureté la foi que je vous ai vouée , j’ai fou* 

* tenu avec confiance les peines de môn efcla- 
vàge ; mais ayant appris que je devois aller chez 
un roi barbare, augmenter le nombre des lâches 

» efclaves deftinées à fes plaifirs , j^ai cru devoir 
h me dérober à cette indignité par le poifon que 


i 


/ 


✓ 



101 D O M J V A K 

« 

h j’ai trouvé dans cette boëte : trop heureufe en 
» mourant , de pouvoir vous marquer ma fki£* 
» lité , de pouvoir rendre entre vos bras mes der- 
x niers foupirs , & de fonger qu’une main fi chère 
» fermera les yeux , & prendra foin des relies 
» malheureux d’une viéhme que l’amour lui im« 
h mole, «w 

Dom Juan accablé de douleur , fut long - tems 
fans pouvoir parler ; puis fe relevant brufquement : 
» C’en ell fait, Ifabelle , s’écria-t-il , le fort ne 
» nous féparera plus , & la mort qui va nous 
» unir, nous affranchira de fes perfécutions. h U 
tira en même-tems fon poignard pour s’en frapper ; 
mais le corfaire l’eri ayant empêché , lui dit après 
avoir fu d’Ifabelle qu’elle n’aVoit avalé le poifon 
que depuis quelques momens, qu’il n’y avoit rien 
de défefpéré , & que ce poifon dont il connoiffoit 
l’effet, n’ayant pas eu le tems d’agir , il en avoit 
le remede qu’il portoit toujours avec lui, D tira 
de fa poche une autre boëte, dont il fit prendre 
à Ifabelle , que la menace de dqm Juan contre lui* 
même avoit mBe dans' ,un état plus dangereux' 
que le poifon qu’elle avoit pris. Cependant le re- 
mede opéra, & après des efforts très-violens, elle 
eut de grands vomiffemens. Les tranfports de dom 
Juan furent extrêmes quand il la vit hors de danger* 
Il ne favoit comment en remercier le corfaire. Il 
lui baifoit les mains , il fe jettoit à fes pieds , & s’il 


I 


et Isabelle. ioj 

avôît pu difpofer de la couronne de l’univérs, il 
la lui auroit donnée , & n’auroit pas cru payer 
la centième partie du fervice qu’il venoit de lui 
rendre. Enfin , foit que le remede feul eût produit 
un effet fi furprenant, ou que la joie de voir fans 
celfe fbn amant, y eût beaucoup contribué , trois 
jours après , Ifabelle reprit fes premières forces & 
fa 'première beauté. Il ne s’agiffoit plus que de 
traiter de fa rançon; mais ce n’étoit pas une petite 
difficulté. Le corfaire voyant Ifabelle fi bien reve- 
nue, & dom Juan fi amoureux, mit la rançon à 
fi haut prix , que tout l’argent que dom Gabriel 
avoit apporté n’en pouvoit payer qu’une partie. 
On pria, on preffa, le tout inutilement; le cor- 
faire voulut de l’argent comptant. Enfin , dom Juan 
ne lâchant plus que propofer, offrit de demeurer 
pour fureté du paiement qui reftoit à faire. Le 
corfaire y confentit ; mais quand il s’agit d’exé- 
cuter cette dernière convention , Ifabelle s’y op- 
pofa^ elle vouloit bien que dom Juan refiât, mais 
elle vouloit refier avec lui. Cependant , les raifons 
& les prières de dom Juan l’emportèrent; il fut 
réfolu qu’elle partiroit avec dom Gabriel, & qu’ils 
publieroient fa captivité, pour engager leurs parens 
à les retirer & à mettre le comble à leur bonheur. 
Après avoir répandu bien des larmes & s’être promis 
de s’aimer éternellement, Ifabelle s’embarqua avec 
dom Gabriel, & arriva à Villa-nova, dans le tems 


164 DomJva* 

qu’on pourfûivoit dom Gufinan pour (on enlèves 
ment. Ses premiers foins furent de faire avertir dom 
Francîfco de Luna de l’efpece d’efclavage de dom 
Juan. Dom Francîfco, qui ne doutoit point- de fa 
mort , traita cette nouvelle de chimère ; Ifabelle 
. parla 8c fit parler à fes autres parens , mais ils avoient 
trop d’intérét à empêcher fon retour, pour vouloir 
y contribuer. Doip Gabriel, que l’amitié conduis 
foit, s’étoit épuifé, 8c ne pouvoit pas avec le refto 
de fes biens former la fomme nécefTaire pour le 
l'acheter. La feule refTource de cette amante fut 
donc d’aller fe jetter aux pieds de dom Pedro , 
fon père , pour le prier de lui accorder cette femme* 
Tout mécontent qu’il étoit du père de dom Juan, 
touché .de ce qu’il avoit fait pour fà fille , il paya 
généreufement fà rançon. Dom Gabriel ne perdit 
pas un moment pour aller délivrer fon ami des 
mains d’Aliachmet. Il fe rembarqua, 8c le corfaire 
fàtisfait permit à dom Juan de revenir à Villa-nova, 
oh cet amant , jufqu 'alors malheureux , ne fût pas 
plutôt arrivé, que la fortune ceffa de le perfécuter* 
Car, dom Francîfco de Luna reconnut fon fils dès 
le moment qu’il fe préfenta devant lui ; & voyant 
qu’il avoit obligation de fon retour à dom Pedro 
Almaro , malgré les fujets de mécontentement qu’il 
lui avoit donnés, il jconfentit au mariage, 8c ne 
s’appliqua plus qu’à rendre ces amans heureux. Dom - 
Gufman qui s’étoit pleinement jufhfié , 8c qui avoit 





I 


et Isabelle; ioj 
par conféquent de grands fujets de peinte contre 
dom Pedro , voulut s’oppofer à Tes nouveaux defieins ; 
mais le roi ayant été informé des aventures de dom 
Juan , les trouva fi touchantes „qu’il joignit fon auto* 
rité à la dernière volonté des parens. Ainfi dom 
Pedro Almaro , & dom Francifco de Luna, ref> 
ferrèrent les nœuds de leur ancienne amitié par le 
mariage de dora Juan &£ d’HàbeBe qui fe fit »vfc 



10 $ 


* • i 

M ÉMO X R ES 

DE 

M. D’ARBENTIÈRES. 

M* mère étoit , fans conteftation , une des moins 
jolies femmes dé fon tems ; fon efprit étoif aufli 
déraifonnable que fon vifage étoit peu agréable. 
Etant groffe de moi , elle s’avifa de quitter fon mari 
& de fe retirer chez fes parens , fous prétexte qu’un 
des plus grands feigneurs de France , pour ne rien 
dire de plus, étant devenu paflionnément amoureux 
d’elle , l’avoit mife dans l’état où elle fe trouvoit. Je 
ne fais point ce qui avoit fait naître en elle une pa- 
reille imaginatiqn ; on ne débite pas ordinairement 
foi -même fa chronique fcandaleufe. Voici l’hiftoire 
qu’elle racontoit. Elle difoit que le feigneür en ques- 
tion étant venu chaffer dans notre canton , mon père 
l’avoit reçu chez lui , & lui avoit donné un lit, 

m 

ce qui étoit exactement vrai ; mais elle ajoutoit 
qu’éprife de fa bonne mine , elle s’étoit dérobée 
la nuit pour l’aller trouver dans fa chambre , & 
que ce feigneür qui avoit fort bien foupé, trouvant 



Mémoires de M. d’Arbentiéres. 207 

une femme à fes côtés , n’avoit pu faire aucune 
attention à fes charmes pu à fa laideur , & ne lui 
avoit pas donné lieu de fe repentir de fa démarche. 
Mon père ., qui étoit un (impie gentilhomme de 
campagne , fut (urpris dq procédé & du difcours 
de fa femme, qui, depuis vingt ans de mariage, 
ne lui avoit jamais paru ni coquette ni libertine; 
mais la regardant comme une folle, il prit la chofe 
avec douceur , & la ménagea fi bien qu’il la fit 
revenir chez „ lui fans faire aucun éclat, Airifi je 
vins au monde fous la bonne- foi du mariage : je 
fus élevé dans un château délabré , & le curé du 
village fut chargé de mon éducation. J’avois pour 
camarades d’études les fils d’un riche fermier, des en** 
virons, avec lefquels je vivoîs comme égal. Plus adroit 
à manier un fufil qu’à feuilleter un livre , je fàifoîs 
toute mon occupation de la chafle. Ainfi l’on peut 
juger de ce que j’appris. Pendant que jepaffois ainfi 
les premières années de mon enfance, ma mère, 
qui n’avoit fait que diffimuler fes idées fur mon fujet , 
ne négligeok rien pour m’infpirer des idées de va- 
nité. Mon fils, me difoit-elle, vous êtes né pour 
toute autre chofe que ce que vous faites aujourr 
d’hui ; vous vous repentirez un jour de vous être 
avili parmi des payfans. • . . . A force de me répéter 
de femblables propos , infenfiblement elle parvint 
à me perfuader. Quelques livres de chevalerie me 
tombèrent fous les mains , je les lus , je les dévorai } 


?o8 M É M O IRES 

l’enyie d’apprendre me prit ; j’épuifai bientôt toute 
la fcienee du curé , & j’appris par -cœur jufqu’à 
fes prônes. Enfin , je . m’acquis uhe telle réputa- 
tion dans tout le village , que l’on m’y regard* 
bientôt comirfè lin oracle. 

Mon- père voyant que je lui donnois de grau? 
des efpéfarices , me mit en penfion dans une petite 
ville prochaine, où les Jéfuites avoient un college. 
Je pafTai par toutes les claifes ; 6 c .après avoir fait 
un cours de philofophie , je (butins des thèfes avec 
aflez d’appkuidiffemens. Si j’avois eu à répondre 
fur les romans que j’avois lus , je l’aurois fait avec 
un fuccès bien différent , car j’en avois la tête 
remplie. 

Malgré le dérangement que mon père avoit mis 
dans fes affaires , il n’avoit point aliéné la nomi* 
nation d’un bénéfice qui valoit 1 2 à 1 500 liv. de 
rente ; Sc voyant que ce feroit le bien le plus sûr 
& le meilleur qu’il pût me biffer , il me vint prendre 
un marin, 6 c me conduifit à l’Evêché. L’évêque 
étoit un peu de mes pareils. J’en lus bien requ^' 
& dans le nombre des queftions qu’il me fit , il 
me demanda fi je ne ferois pas charmé de prendre 
le parti de l’égHfe ; 6 c , fans me donner le teins 
de répondre, pour foire les choies dans les réglés, 
il ajouta : Qu’eft-ce que la vocation ? Dans lès 
autres , monfeigneur , lui répondis * je , c’eft une 
infpirarion du ciel ; dans moi , c’eft la volonté de 

votre 



DE M. D* A R B ENTIÈRE S. ao® 
> Votre grandeur & celle de mon père. L’un & l’autre 
feignirent dé ne me pas entendre. Je ne laiffai pas 
de recevoir la tonliire ; car on fàifoit ce jour - là 
•une ordination , & j’y jouai un perfonnage auquel 
je ne m’attendois pas. ' 

Quelque tems après , on m’envoya à Paris pour 
étudier en Sorbonne. J’étois poffeffeur du bénéfice 
dans toutes les formes ; ma mère qui n’avoit ofé 
me détourner du parti que l’on m’avoit fait pren- 
dre, efpérant que je deviendrais un jour cardinal 
me,gliffa quelques piftoles fans que mon père s’en 
apperçût , en me reoommaiftlant de ne point ou- 
blier de qui je fortois , & de ne rien négliger pour 
foire fortune dans l’églife. Elle fit plus ; elle me 
donna des lettres pour le fèigneur avec lequel elle 
vouloit à toute force avoir été bien. 

• Je n’avois pas encore vingt ans, lorfque je me 
vis abandonné à ma conduite. Je portai mes lettres 
à mcSri père prétendu. Je lui fis un compliment en 
les préfentant , dont il me parut afifez fatisfeit , il 
fè fouvint de mon nom , il alloit fé mettre à table. 
Mortfieur 1 abbé , me dit— il, foites— moi l’Honneur 
de dîner avec moi , nous parlerons après de vos 
affaires ; je vous donnerai bonne compagnie. J’ac- 
ceptai' l’offre fans attendre qu’on me la réitérât une 
féconde fois. 

On fe mit à table; je n’avois pas tout -à -fait 
l’air fot, mais il ne s’en folloit guère, car j’étois 
Tome FI, O 


2io Mémoires 

extraordinairement embarraffé. Scrupuleux ohfer- 
vateur des réglés de la civilité provinciale , je faifois 
tout par compas & par meiure. Je mangeois mo- 
defiement ce qu’on mettait fur mon afliette, & je 
n’ofois demander à boire , parce que tout le monde 
n’avoit pas encore bu ; & mille autres pauvretés 
‘femblables. 

. La bonne compagnie' dont il m’avoit parlé étoie 
compofée de fà femme, d’une dame de fes amies,’ 
d’un abbé & d’un officier de fes parens. S'il m’ani- 
voit quelquefois de lever les yeux & de perdre 
de vue mon afliette , Vétoit moins pour Regarder 
les plats que la compagnie. L'officier s’apperçut de 
ma contrainte , & me dit d’un air railleur : Il me 
femble , monfieur l’abbé , qu’il y a quelqu’un ici 
qui flatte votre goût Je rougis , je me démontai,' 
& les convives en rirent & prirent avec raifon la 
réfolution de fe divertir à mes dépens. Mon père 
prétendu, reprenant la parole : Monfieur l’abbé,' 
me dit-il , comment trouvez-vous madame de 
Durval ? Je revins à moi. « Monfieur , lui report- 
« dis-je , un nouveau débarqué n’eft pas un bon 
» juge de la beauté ;• ôc ce que je pourrois dire' 
» de celle de madame , ne ferait pas aflfèz déli- 
» catemen t , ni afifez poliment exprimé pour lva 
» faire plaifir. Trouvez donc bon que je me ren- 
» ferme dans le filence qu’exigent mon état - & 
» mon peu de difeemement » Cette réponfe 


DE M. 4&’Àk&EfcTlÈRES. ili 

empêcha les plaifanteries méditées , & la dame J 
qui- jufques - là n’avoit pas fait grande attertdon â 
ma figuré, voulut bien 'm’honorer d’un regard. Je 
hè fais fi ma phyfionbmiie lui revint , ou fi ellié 
èùt pitié de mon embarras ; mais elle me prit Tous 
là proteéhbn , & pria la compagtiie de me tarifer 
éri repos. Je lui permets-; continua-t-elle, dème 
regarder tant qu’il voudra ; ce qui eft -unctime 
pour lés autres, peut être am iiijet de retenue pouf - 
monfieur l’abbé. Je repris auffi-tôt la parole &è ' 
je téniôignai nia reconnoHïance à madame de Dur- 
val fin' Fôbligeant aveu de fa proteéHon. Com- 
ment donc ; dit Pofficier , mdrifieur l’abbé efl flatteur ? 

H ÿ a fi peu de tons , répondis-je , que je fuis â 
Paris, que je n’ai pas encore eu celui d’appren- 
dre à düfimuler ; un nbuveau débarqué' n’héfite 
ôrdinàü-ement pas beaucoup & dire ce qu’il penle. 
On changea plufieuts fois de difcours , on me fit 
des quèflions auxquelles' jé répondis de mort 'mieux.' 
On trie fit -des compliment ; j’eri arrachai même' 
de l’autre abbé , qui me paroHTbit auffi fobre ad- 
miratéur du mérite d’àutrni, que prodigue du fierii 
C’étoit ùri de ces beaux -élprits difficiles, qui né 
trouvent rien à leur gtë , J qui critiquent par vanité 
plutôt que par goût, &"fjul croient s’applaudir etl 
méprilant les autres. Ces J gèns décififs > dont Paris 
èft rempli , m’en impofèrent d’abord ; je les ref- 
peélai' comme des oracles. Mais enfin je m’y ac- 

Oij 


lit MÉMO! R« 9 

coutumai , & je n’ai rien trouvé dans h plupart J 

qui répondit à leurs airs bruyans &c fanfarons. 

Quand le dîné fut fini , j’entrai dans le cabinet 
de monfieur de Roccador. Il lut les lettres de ma 
jnère , & me dit qu’elle étoit folle. Je n’ofài pas 
le contredire ; mais j’ajoutai que ne pouvant pas 
avoir l’honneur d’être fon 'fils , je le fiippliois de 
s’accorder le titre de fon protégé 6c de fèrviteur 
de fa maifon. Je lui dis enfiiite que la première 
. grâce que je lui demandois , étoit de me faire entrer 
aux moufquetaires. Aux moufquetaires ! me dit-il 1 j 
ç’efl donc en qualité d’aumônier? Non, monfieur, 
répondis-je , c’eft pour être moufquetaire moi-même. 
Je ne porte le peût-coUet que malgré moi ; je me- 
fens du goût pour les. armes , ôc je tâcherai de 
ne me pas rendre indigne de tout ce que vous ferez: 
pour moi. Après avoir un peu combattu ce défi* 
fein, .voyant que j’étois ferme dans ma réfoludon, 
il me dit de revenir dans quelques joins en habit 
convenable , & qu’il me meneroit lui-même chez 
le commandant. Ce n’eft pas le tout , monfieur , 
lui répondis-je , j’ai un bénéfice & je crois ne pou- 
yoir mieux reconnoître la. grâce que vous me faites, 
qu’en vous priant d’en difpofer en faveur de qui 
il vous plaira ; je fuis tout prêt d’en donner ma 
réfignation. Roccador fut touché de mon procédé j 
mais fuivant la coutume des grands feigneurs, qui 
tirent toujours parti des gens qu’ils femblent pro» 


DE M. D* A ES ENTIÈRES. Il J 

léger , fl me prit au mot. H fit venir fur-le-champ 
un notaire , & le fils de Ton intendant fe trouvant 
faeureufement en état de profiter de ma folie , l’affaire 

Ait terminée dans le moment même. 

« 

Ce fut alors que je regrettai mes cheveux ; j’avoîs 
la plus belle tête du .monde, avant qu’on les eût 
réduits à la longueur de mes oreilles. L’argent que ma 
mère m’avoit donné en partant me fut d’un mer- 
veilleux fècours , je v m’habillai proprement, & fans 
afiêâation; mais j’étois fi charmé dë me voir un 
plumet blanc fur l’oreille & une épée à mon côté , 
que je ne pouvois me lafifer de me regarder dans 
le* miroir. Quand je longe au teins que j’ai em- 
ployé à tourner & retourner mon chapeau de cent 
façons différentes, pour le mettre de bonne grâce, 
& tâcher d’attraper ce que je croyois le bel air; 
î’avoue que. j’étois bien fou : mais je m’apperçois 
que je ne le fuis guère moins de m’amufèr à écrire 
toutes ces bagatelles. 

le fus donc reçu moufquetaire. J’étois préfenté 
de trop bonne part pour ne le pas être. Je fis la- 
campagne de 1701 , en Allemagne. Je brûlois du 
defir de me diffinguer , j’eus le bonheur d’y faire' 
quelques aérions qui furent remarquées & qui m’atti- 
rèrent des louanges : je crus que ce fèroit tout ce 
que. j’en retirerois. L’hiver fiiivant , étant à l’ordre à 
Verfàilles , notre général me reconnut. N’êtes-vous 
pas, me dit-il, le moufquetaire qui a fait telle & 

Oiij 


I 


«4 


Mémoires 


telle aâ ion. Je lui répondis que j’étois bknheu» 
teux qu’il daignât fe fouvepir de moi , & que je 
tâcherais dans la fuite de me rendre plus digne de 
fon attention. Je veux , mterrompifil, vous mettre 
en état d’y réuflir. Quand vous aurez reçu l’ordre, 
venez chez moi , vous m’y trouverez. J’exécutai 
f es ordres. On me fit entrer dans fon cabinet. Je 

«s 

crus ma fortune faite. Je ne me trompai pas en- 
tièrement- ; car il me donna trente louis d’or de 
pne lettre qu’il écrivit devant moi au minifire de 
la guerre , en me recommandant de la lui rendre 
en main-propre. Je ne fais ce qu’elle contenoit; 
mais quand jg l’eus remifè , le miniflre me dit de 
k venir trouver le dimanche fuivant , à l’iffue de 
fon dîner. Je n’y manquai pas. D’abord qu’il me 
yit, il me fourit; & prenant un.papier fur fa table* 
il me le donna , en me difant d’aller remercier 
mon ' .protecteur. D’aboird que je fus ford, je re* 
gardai avec empreffement ce que contenoit ce bien 
heureux papier : je trouvai que c’étoit le brevet 
d’une lieutenance de cavalerie dans un ancien corps. 
Je fus fi tranfporté de joie de me voir avancé après 
ma première campagne , que je ne me poffédois 
pa\ J’allai dans ce tranfport remercier mon pro- 
tecteur.- Je laififai. à mes yeux & à mes geûes le 
foin de lui exprimer ma reconnoHTance : & il n’a pas 
tenu à moi, dans les campagnes fuivantes, de me 
faire tuer pour lui en donner des preuves. 



i 


DE M. ‘D’ ARUtNT 1ÈRE SJ arç 

Le lendemain j’allai chez monfieur île Roccador ; 
ma vanité tréuvoit trop, fan compte à l’inftruire de 
ma bonne fortune , pour différer plus long~tems à 
lui en faire part II me reçut en effet comme fi 
j’euffe été fon fils. J’y trouvai à-peu-près la même 
compagnie que la première fois ; & ce qui me fit 
ain véritable plaifir, la dame dont j’ai parlé y étoit 
auffi. J’en, reçus mille honnêtetés; j’y répondis en 
homme qui fe pique de faveur un peu le mondé. 
£he fiat plus fenfible à ce que je lui dis que je ne 
m’y étois attendu : je ne croyois que plaifanter, 
mais je me vis embarqué dans une affairé plus fé- 
rieufe. Elle me dit qu’elle iroit le lendemain chez 
une de fes amies & qu’elle m’y préfenteroit fi je 
voulois me trouver à la comédie. J’acceptai la propo- 
fition, & nous fumes fi contens l’un de l’autre, que 
nous n’en demeurâmes pas là. Il n’étoit pas facile 
de fe. voir chez elle auffi fouvent qu’elle Pauroît 
defiré ; elle me dit ce que je devpis faire pour m’in- 
troduire chez fon amie , & j’y réuffis. 

Il venoit dans cette maifon une dame qui fe 
croyoit encore jolie , quoiqu’elle ieût quarante ans ; 
mais, elle avoit une fille qui l’étoit véritablement , 
& qui . s’étoit gâté l’efprit à force de vouloir trop 
en avoir. La dame qui m’avoit préfenté haïffoit 
également toutes les deux ; la mère , parce qu’elle 
lui avoit enlevé un amant dont eUe ne fe foucioit 
point; & la fille , parce qu’elle plaifoit à fon mari. 

Oiv 


L 



ai 6 Mémoires 

Ces fujets de haîne étoient affez légers , & même 
affez extraordinaires pour les faire partager à fon 
amant. Mais les femmes font fouvent ennemies pour 
de moindres fujets , 6r ne veulent pas qu'on héfite 
à époufer leur querelle. Elle me pria de les tour* 
ner en ridicule. Je lui avens envoyé quelques vers 
dans les lettres que je lui avois écrites , ainfi je 
navois point ff’excufe pour autorifer mon refus ; 
d’ailleurs je n’étois pas en droit de lui rien refufeti, 
Ainfi, la première fois que je la vis , je lui donnai 

ce rondeau. 

» ' » 

RONDEAU. 

Je n’aime pas que gentille femelle 
Tranche par trop de la fpirituelle: 

Que fans finir , m’étale les bons mots 
Que Plutarçus enfeigne en fes propos. 
Lieuxcommuns font le refuge des fots^ 

Je veux, fans plus, richefTe naturelle: 
Moins haïrois qu’une beauté cruelle , 

Tout Amplement me dît, nefeio vos ; 

Je n’aime pas. 

A quarante ans que l’on fafTe la belle , 
Autant qu’à vingt peut faire une . . . • 

C’efl m’écorcher & me brifer les os. 
Quoique ma chair aifément fe rebelle 
Lorfque je vois de tpls eufiodi nos , 

Je n’aime pas. 



DE M. d'àrbentières* 217 

Je partis quelques jours après avoir fait ce mau- 
vais rondeau , & je n’ai pas fil quel en avoit été 
le fuccès. Je me trouvai aux batailles d’Hocftet & 
<le Ramillies; je fus bleffé à cette dernière, & peu 
s’en fallut que je ne reftaffe fur la place. Mon 
père mourut .l’année fuivante , ma mère l’avoit 
devancé de quelques mois. J'eus permiffion d’aller 
faire un tour chez moi pour y recueillir les trifles 
débris de leur fuccèffion. J’avois befoin d’argent ; 
je vendis tout ce qu’on voulut acheter , & je donnai , 
pour un millier de pifloles , ce qüi en auroit valu 
deux fi j'avois été en état de le faire vkloir par 
moi-même. 

Le régiment où je fervois encore , mais où j'étois 
devenu capitaine , fouffrit beaucoup ; il fut mis en 
quartier d’hiver dans une ville de la province de 
Normandie , où les hommes & les chevaux eurent 
le tems de fe rétablir ; & c’eft dans cette ville qu’il 
m’afriva des chofes qui ont détruit les efpérances 
de ma fortune, en m’obligeant de quitter nori-feu- 
' lement le fervice , mais de me retirer dans les pays 
étrangers. Si le leéfeur trouve quelque chofe d’ex- 
traordinaire & même d’incroyable dans ce que je 
vais rapporter , je le prie de s’én prendre à la bi- 

s 

zarrerie de mon étoile , qui après de fi faciles 6c 
de fi heurèux commençemens , me préparôit une 
fuite fi différente. 

Bien des gens n’écrivent le plus fouvent que pouf 


1 


aiS Mémoires 

* * * 

jetter du merveilleux dans leurs ouvrages , aux dé- 
pens du bon-fens & de la Vraifemblance : ce ni'eft 
point-là mon caraâère. J’écris des chofes vraies , & je 
ne fuis que trop fâché qu’ elles le foient ; je répan- 
drais fur des menfonges inventés à plaifir plus d’a- 
grémens qu’on n’en trouvera dans ces mémoires. 
Les vérités triftes ne font point fuiceptibles de bons- 
mots ni de plaifanteries ; ceux qui préfèrent des 
fables divertiffaates à des faits férieux , ne trouve- 
ront pas leur compte avec moi. 

Un homme qui avoit fait une afTez belle figure 
dans le monde , 8c qui avoit mené la vie de gar- 
çon jufqu’à quarante ans , s’avifa de fe retirer dans 
yhe maifon de campagne qu’il avoit auprès de la 
ville où j’étois en quartier d’hiver. U pouvoir pré- 
tendre aux meilleurs parfis , cependant il devint a- 
moureux de la fille de fon bailli , & fe détermina 
à l’époufer. Elle n’étoit pourtant ni jolie ni riche : l’un 
l’autre font-ils toujours néceffaires pour féduire le 
cœur d’un homme ? le caprice 8c l’étoile préfident plus 
que toute autre chofe fur les mariages. Ce gentilhom- 
me, qui fe nommoit Desbarreaux , n’avoit eu du fieu 
qu’une fille , que fa femme' avoit nourrie elle-même. 
Cinq ans après fon mariage» elle étôit autant aimée de 
fon mari que le premier jour » mais craignant peut-être 
qu’il ne vînt à changer » elle prévint ce malheur en fe 
laiffant mourir elle-même. Desbarreaux fut très-fen- 
fible à cette perte , 8c jura de ne fe jamais remarier. 


DE D’ A RB ENTIÈRE S. 

• - Sa petite fille , qui fe nommoit Placidie , étoit $ 
jolie à cinq ans, que fi elle pouvoit éviter les ra- 
vages de la petite-vérole", à quinze ce devoit être 
un prodige. Desbarreaux en fit fon idole , & l’éle- 
va avec des foins & une tendreffe infinis. livres, 
maîtres , infirumens , rien ne fut épargné pour lui 
donner des talen$. Pour l’efprit 6c le coeur , il ne 
youlut s’eu rapporter qu’à lui-même.. Placidie étoit 
suffi fpirituelle que jolie , & fut bientôt l’admiration 
de. tous ceux qui venaient chez fon père. Rien de 
puérile , dans fes actions , rien de commun dans fe$ 
manières ; fes demandes 6c fes réponfes étoient au* 
deffiis de fon âge ', & l’on admjroi.t en elle une 
douceur , une politeffe confommée , 6c une égalité 
d’humeur inaltérable. A tout cela , la nature avoit 
ajouté une voix auffi aimable quand elle parloit, 
que npriffante quand elle çhantoit. Elle danfoit , 
elle deffinoit. .... Que fais-je ce qu’elle ne faifoit 
pas en perfeâion! ■ 

. Tant qu’elle ne fut qu’un enfant , Desbarreaux 
reçevoit chez lui toiis fes anus; mais dès qu’elle 
eut atteint l’âge de douze à treize ans , fa maifon 
fut inacceffible, fur -tout aux jeunes-gens. Ceux à 
qui elle avoit plu , & 1? nombre n’en étoit pas mé- 
diocre , furent bien étonnés de fe voir refufés. Les 
ims;la demandèrent en mariage, les autres tâchèrent 
de gagner des domeftiques pour s’introduire dans 
la. maifon; mais les uns 6c les autres firent des dé- 



120 Mémoires 

marches inutiles : Desbarreaux avoit bien d’autres 
yues pour fa fille. 

J’avois entendu parler de Placidie , comme d'une 
choie extraordinaire , fans y avoir fait beaucoup 
d’attention, car j’avois d’autres affaires. Les femmes 
.de mon quartier d’hiver étoient alTez jolies , & n’é- 
toient rien moins qu’indifférentes. J’étois dans un 
âge où l’on prend tous les plaifirs qui fe préfentent. 
Peu touché cependant des commerces où le liber- 
tinage fait l’unique agrément , je voulois que le cœur 
eût quelque part dans mes engagemens. J’aimois, 
à la vérité, avec alTez d’inconflance , mais j’aimois 
de bonne-foi. La femme du lieutenant -général étoit 
une petite brune , qui avoit de l’efprit autant qu'en 
peut avoir une provinciale qui n’a pas été trop bien 
élevée ; fes yeux étoient vifs , fa gorge étoit pafr 
fable, & fon enjouement étoit agréable : mais ce. 
qu’elle avoit de plus joli , c’eft qu'elle penfoit auffi 
favorablement de moi que je faifbis d’elle. Tour 
cela, dès que nous nous vîmes, nous embarqua. 
Le tems que je ne pouvois lui donner , je le facri- 
fiois au jeu ou à la chaffe ; fbuvent même elle 
partageoit avec moi l’un & l’autre de ces plaifirs. 
Quand je jouois avec elle, j’étois sûr de gagner. 
Elle avoit de la délicatefTe , & croyant qu’un offi- 
cier n’a jamais trop d’argent, elle vouloit que fa 
perte me tînt lieu de ce qu’elle n’oloit me donner 
ouvertement. Je lui en favois bon gré , mais je lui 



DE Mi d*Arbenti%res. tlx 

rendois en bijoux ce que je lui gagnois au jeu. Notre 
affaire alloit le mieux du monde; fbn mari étant 
à Paris A la pourfuite d’un procès , rien ne nous 
contraignoit. 

Le lieutenant - colonel de notre régiment , qui fe 
nommoit Dubourg , étoit un brave homme, ami 
chaud , mais plus propre à fe rendre maître d’un 
ouvrage l’épée à la main , qu’à réduire une femme 
par les réglés de la galanterie/ Il s’étoit mis au rang 
des adorateurs de la lieutenante- générale. H n’étoit 
pas le teiü; elle étoit le rendez-vous de tous les 
cœurs de la ville , ils pkuvoient chez elle ; c’é- 
toit-la volière de madame * * *, fi bien décrite par 
RoufiTeau: mais j’étois le préféré. 

'Dubourg t tel que je viens de le dépeindre , parla 
dès qu’il en trouva^l’occafion , & le fit d’une ma- 
nière très-fignificative. La lieutenante , foit par amour 
pour moi , foit par indifférence pour lui , ne l’é- 
couta que pour le bien gronder. Très-expreffes dé- 
tentes lui furent faites de bazarder jamais de pareils 
difeours. Il ne te le tint pas pour dit ; & la parole 
lui étant retranchée , les lorgneries & les petits foins 
allèrent leur train. Elle en fut importunée J elle te 
maltraita de plus belle , & le réduifit à lui faire des 
menaces. Menacer une femme qui te croit jolie , 
qui eft la première, ou du moins la fécondé per- 
fonne de la ville , c’efl une injure atroce , impar- 
donnable: auffi jura-t-elle de s’en venger. Je lui 

* 

I 


*• 


r 



lit M î M ÔîRÊ S 

parus propre à lui donner cette fatisfàétiori: êHè 
m’expofa feS fujets de plaintes contre Dubourg* 
rti’exagéta l’horreur de fes torts, 6t finit par me 
demander fi je l’aimois. Si je vous aime , madame l 
lui répondis - je ; en ' doutez -Vdus ? J’allois enfiler 
une longue tirade de tehdres proteftations , lorfqu’eBë 
reprit ainfi : Ce n’efl pas par des parafes , mais pa# 
des aérions que vous me prouverez vos fentlmensi 
Dubourg me déplaît , il m’a offenfife ; défeites-diof 
de lui. Je fuis fon inférieur, lui répondis-je; niais 
quand il ferait lè rtiieri-, aucun grade ne s'étend 
jufqu’à l’amour , & je né ferais pas en droit d’ex*» 
ger de lui de ne vous point aimer, de né vous lé 

point dire , & de ne point aller chez voiis ï 

Vous né m’entendez point, interrompit -elle brus- 
quement , ou vous faites fèmblant de ne pas m’én-» 
fendre: battez-vous contre lui* tuez -le, ou dé lui 
donnez la vie qu’à condition qu’il ne pardîtra ja- 
mais devant lues yeux Quoi , madame f lüî 

dis - je , vous voulez que je me coupe la gorge avèd 
mon meilleür ami , parce qu*il vous aime & qtie> 
vous le haïffez ? c’efî tout ce que je pourrbis feifref 

s’il m’avoit enlevé votre coeur. : ... Ainfi dohc ÿ 

* 

reprit-elle, vous ne voulez rien faire péuf üné 1 
perfonne qui a tout fait pour vous ?. . . : Voilà cé 
que c’eft, Continua-t-elle, (pré d’avoir dés bdntétf 
pour des aventuriers , qui font les braves & lés 
matamores en parlant de leurs proueffes imaginaires y 


DE E b^AïLÈËNf 1ÈRE SJ Üf 

& qui refafent quand on leur demande une faible 
preuve de leur courage. Va, lâche ! pourfuivit-elle , 
je trouverai quelqu’un qui me vengera de Dubçurg 
& de toi. Je la laiffai exhaler fa colère , je fort» 
ùûtl s lui rien dire , bien réfolu de ne revoir jamais 
une femme fi dangereufe. J 

: La faifon s’avançoit ; * je èroyois partir dans! 

huit ou dix jours , qu’ainfi je n’aurois pas dé 

» • * - 

peine a t’éviter; inais la chofe tourna tout autre-*' 
ment. * •' > 

.* Dubourg, qui rie (avoir rîèn de cette conver-* 
fation * dont je n’avois pas jugé à propos de lui 
Élire Confidence $ -continua de lorgner la lieutenante-^ 
générale , & de la’ faivre par-tout où il pouvoir 
la trouver. Il fut bien étonné de voir que non-feu-^ 
tement on lui rendoit coup -d oeil pour coup -d’œil 

9 

mais aufli qu’on le regardoit très -favorablement; 
Il s’approcha d’elle , il s’enhardit -, parla encore une 
fois. Ce n’étoit plus cette femme qui avoit voulu 
le dévifager ; à toutes ces rigueurs* avoient fuccédë 
les manières les plus doucés & lès plus engageantes; 
H preffe, il profite de la conjoncture en habile 
homme, demande une converfation £lus particu- 
lière , l’obtient & reçoit un rendez-vous pour lé 
lendemain. Jugez de l’impatience avec laquelle le 
paflionné Dubourg l’àttendoit. La nuit ne fat que 

trop longue pour lui ; idées agréables , longes lé- 

, * 

gers, avant - goûts de plaifirs , tout en fut. Lui quf 


Mémoires 

le plus mal-propre de tous les hommes , & 
qui le foucioit le moins de ne le point être , vou- 
lait aller en polie à Paris , pour paffer la nuit chez 
le baigneur ; mais ayant fait réflexion que la fatigue 
du cheval lui feroit peut-être préjudiciable , il le 
contf"* 3 de le poudrer & de le parfumer julqu’aux 
veux; l’habillement guerrier ht place à la parure 
la plus efféminée. Quatre heures Tonnèrent , c’é* 
toit l’heure heureufe , Dubourg vola chez la lieu- 
tenante- générale. Il la trouva dans l’équipage d’une 
perfbnne qui va fortir, ayant fon écharpe & fa 
coëffe , demandant Tes gants & fon manchon. Cela 

lui fut d’un mauvais augure. Monfieur , lui 

dit- elle en descendant l’efcalier , vous m’auriez à 
trop bon marché s’il ne vous en coûtait que deux 
mois de perfévérance ; mon cœur le met à un plus 
haut prix. Vous pouvez vous en rendre maître, 
il ne faut que vous en rendre digne. . . . Qu’exi- 
gez -vous de moi, madame, reprit-il, pour un fi 
grand bonheur ?... La vie de d’Arbentières , dit- 
fllp ; immolez - le à mon reffentiment , de manière 
ou d’autre , & je fuis à vous. . . . Dubourg com- 
battu entre l’honneur & la poffeffion d’une belle 
femme qu’il adoroit , évita cependant cet appât fu- 
nefte , il ne lui répondit rien. Le combat fut court , 

mais violent, & fa vertu triompha J’étois 

bien fou, lui dit-il, de me laiffer tromper par le 
foiv radouciffement d’une coquette ! J ’eftime fort 

. • i • v 

VOS 



DE M. D’A RB E NT 1ÈRE S. 1%% 

vos bonnes, grâces ; mais fi l’on ne peut les mé* 
riter que par un affafîinat , je ne fuis point voire; 
homme, pourvoyez - vous ailleurs... Et lui faifant 
une profonde révérence , il ie retira: ce ne fut ce»; 
pendant pas fans la regarder encore. 

* 

De^x foldats de ma compagnie Te trouvèrent de 
meilleure compofidon ; dix piftoles données ou 
promifes à chacun , leur firent entreprendre de mal» 
fàflinér , lorfque je ferais à la chafife. Malheureu- 
fement, le jour qu’ils avoient choifi pour exécu» 
ter leur projet , la chafife avoit été vive , j’avois 
tiré jufqu’à mon dernier coup , & je revenois ac- 
cablé de gibier & de laffitude. Je pafifois feul dans 
un petit bois, à deux cens pas de la maifon de 
Desbarreaux. Un de ces coquins me lâcha un coup 
de- fufil , à bout portant, tout au travers du corps. 
Ma gibecière amortit, le coup ; & tandis que je 
regardois d’où il pouvoit venir, l’autre me tira le 
fien dans l’épaule , & me la rompit. Je tombai 
- noyé dans mon fang ; ils me crurent mort , & fe 
retirèrent à la ville. Je ne l’étois pourtant pas; mai& 
peu s<£Q folloit Desbarreaux revenok chez lui ; il' 
me trouva combattant entre la mort & la vie. Le 
jour tombok, de façon qu’il eut quelque peine à 
me reconnoître. Enfin m’ayant regardé de plus près i 

f 

Quoi, M. d’Arbentières , s’écria-t-il, c’eft vous! 
Je ne répondois rien , je n’en avois pa$ la force ; 
je ne l’entendois même pas. Il envoya fon valet 
Tome VI. P 



nfi Mémoires 

chercher du lecours. On m’emporta chez hikfur 
taie échelle. On eut toutes les peines du monde 
à me déshabiller; mon habit & ma chemife étoient 
enfoncés dans ma plaie. Le chirurgien la trouva 
mortelle. Lorfque je fus revenu à moi , je vouloir 
qiTon me tranfportât à la ville ; Desbarreaux s y 
oppolà & me pria de relier chez lui jufqu’à ma 
guérifon , m’affurant que j’y ferais auffi bien que 
chez moi. C’étoit un galant homme, &t j’avais 
lié une véritable amitié avec lui ; ainli j’acceptai 
fon offre. La cure fut longue & difficile. Bien m’en 
prit que le chirurgien , qui me panfa , fût habile 
homme» Enfin je guéris ; il ne me falloit plus que dix à 
douze jours pour me mettre en état de monter à che^ 
val. Le régiment étoit parti. J’avois mandé mon. 
accident à moniteur de Roccador, qui m’avoit fait 
obtenir im congé de fix femaines ; mais il étoit fur 
le point d’expirer. 

Un jour, en caufant avec Desbarreaux fiir le 
malheur qui m’étoit arrivé , il me dit qu’il avoit 
imaginé d’abord qu’on vouloit me voler; mais 
que m’ayant trouvé- mes habits & mon argent , il 
avoit changé de fentiment. ... Je me doute , lui. 
répondis-je , d’où vient le coup; mais puifque j’en 
fuis échappé, il eft inutile die faire un éclat. 

Dubourg m’étoit. venu voir ; il m’avoit conté 
tout ce que je viens de dire de la lieutenante^ 
générale. Il m’avoit dit quelle n avoit pu fe dé- 


DE M. D’ARBENflfcHES. 
guifàr quand la nouvelle de mon aMny s’étok 
répandue , &E qu’elle avoit lai/Té paroître une ma- 
ligne joie. Ce récit avoit fortifié mes foupçons , 
pu : plutôt les avoit confirmés : mais quelle ven- 
geance peut-on tirer d’une femme ! Je l’avois ai- 
mée, j’en -avois été aimé. Quelque indigne que 
fon procédé la rendît d’aucun mé nag ement , je 
refpe&ai mon choix, &: j’eus la déficateffe de dit 


fuader Dubourg & de l’empêcher de croire que ce 
* fût die qui m’eût fait aflafîiner. 

• Je n’avois point vu Placidie pendant ma mala- 
die ; Desbarreaux n’avoij: éu garde de me la. faire 
Voir, depuis que j’étois guéri , quelque peu redou- 
table que je fuffe. Pâle , défait , à peine revenu 
des portes . de la mort , pouvois-je tenter la plue 
belle fille du mondé ? Le politique & défiant Des- 
barreaux en jugeoit autrement; & voulant préfer- 
ver fa fille de la plus légère apparence de danger, 
il la déroboit à la vue de tous les hommes , plus 
foigneufement qu’on ne cache lès efclaves.du fé- 


rail. . . . Eft-jJ poflible -, lui dis-je , que je ne verrai 
jamais mademoifelle votre fille , ôc que vous ne 
joindra pas cette obligation à toutes celles que je 
vous ai ! je ne la verrai qu’en votre préfence; je 
•ne la verrai qu’une fois. Le cruel réfifta , j’infiflai; 
enfin vaincu par mon importiyûté , il y confentit 
ayec une peine infinie. . 

Nous .avons, de . certains preflèndmens fur les 

Pij 


Mémoire» 

malheurs qui nous doivent arriver. Une trifieflê 
involontaire , une agitation dans l’elprit , une ré» 
volte le coeur \ mille mouvemens inconnus 
nous frappent, nous troublent. Tel étoit l’état de 
Desbarreaux en me permettant de voir fà fille...* 
Eh bien 1 me dit-il , d’un air embarraffé , Placidie 
loupera ce foir avec vous. Ami cruel ! à quelle 
épreuve mettez-vous mon amitié ! que votre eu* 
riofité m’afflige ! que je crains qu'elle ne me fbk 
funefle !... Je voulus tourner ion inquiétude en 
plaifanterie , mais elle étoit trop férieufe. J’eus pirié 
de lui; & fans un je ne fais quoi, plus fort que 
cette pitié, j’aurois renoncé à la vue de Placidie: 
c’eût été le bonheur de fon père & le mien. Je 
n’aurois pas/à la vérité , la plus belle femme & la 
plus accomplie de l’univers ; mais Desbarreaux feroit 
•encore en vie; 'mais je ferois en France], protégé 
par monfieur de Roccador , qui m’avoit promis 
de prendre foin de ma fortune, qu’il avoit fi bien 
commencée. Voilà les trifles réflexions où je me 
livre malgré moi ; elles m'accablent : «lies ennuient 
fans doute Je lefteur , je les finis. 

Je trouvai Placide infiniment au-deflTus de tous 
les récits qu’on m’en avoit faits & de tout ce que 
j’en avois imaginé. Elle étoit dans un négligé mo- 
defte, mais propre. Un battant -l’œil, fait à l’air 
de fon vifage, en accompagnoiî le tour, & lia 
donnoit une grâce infinie. Une feule choie m’en 


1 



I 


de M. d’Arbentières a&9 

déplaifoit , c’eft qu’il cachoit à mes regards avides 
lès oreilles & une partie de fon cou. Deux cor- 
nes d’un ruban citron relevoient la blancheur de 
fon teint 6c b noirceur de lès cheveux. De grands 
yeux, trop brillans pour que je pulTe d’abord en 
démêler b couleur , me parurent noirs quand je 
' fus un peu plus accoutumé. Ils avoient 1a douceur 
6c b tendreiTe des bleus, l’éclat' 6c b vivacité des 

noirs. Sa bouche fermée faifoit admirer b beauté 
♦ 

de fes levres j ouverte , elle préfentoit des dents 
blanches comme l’ivoire. Son front, fes fourcils , 
fon nez , lès joues , fon menton , avoient leurs 
grâces particulières , & toutes ces parties lèmbloient 
concourir avec émubtion à cdmpolèr un tout ac- 
compli. Un fourire gracieux, une'phyfionomie fine 
6c Ipirituelle, mêlée de langueur 6c de vivacité, 
ne büToient rien à délirer à ceux qui b regardoient* 
• Une robe ouverte 6c négligée lailToit voir b finefle 
& b majefté d’une taille déjà prefque toute for- 
mée. Que dirai-je davantage ? S’il eft vrai que les 
hommes foient une image des dieux , Pbôdie étoit 
elle-même une déelTe. 

Amour, n’en lois point irrité. 

Celle pour qui ton cœur fe bleffa de tes armes 
Celle qui dans les cieux lait ta félicité , 

Pfyché n’eut jamais tant de charmes. 

Objet des vœux de tous les cœurs, 

Piij 


t 


>4 i 



130 Mémoires' 

Divine & tendre cythérée , 

Tu n’as jamais dans l’éthérée 
Offert aux immortels tant de charmes vainqueurs; 

Je fis tous mes éfForts pour réfifter à fes char- 
mes ; mais pour cacher à fon père ce qui fe pâffoit 
dans mon cœur : Je ne puis mieux vous exprimer, 
lui dis-je 9 ce que je penfe de mademoifelle votre 
fille , qu’en la regardant de tous mes yeux. Ah ! 
Desbarreaux 9 il n’y a rien de plus beau fous le 
ciel ! N’ajoutez pas , me répondit-il 9 ni de plus fé- 
duifant : Regardez-la 9 admirez-Ia 9 louez-la 9 mais 
ne l’aimez pas. Enfiiite il changea de converfation ; 
j’en fus bien aife 9 car je commençois déjà à n’être 
plus maître de moi. 

Desbarreaux étoit grand nouvellifte K & fur-tout 
très-profond pour juger des événemens politiques. 
Il voulut tne mettre fur quelques-uns de cette 
guerre. . . . J’aurois 9 difoit - il , fait telle ou telle 
chofe en pareille occafion ; je me ferois fervi de 
tel moyen dans une autre. Je le laiffois parler ; & 
comme il s’échauffoit 9 il me donnoit ' quelquefois 
le tems de jetter les yeux fur Placidie. Il y avoit 
à table avec nous un vieux gentilhomme de fes 
vôifins 9 qui tenoit merveilleufemênt bien fà partie 
dans fes réflexions militaires & politiques : en un 
mot 9 toute l’Europe leur paffoit par les mains. 
Pour moi 9 je ne difois rien j mais Desbarreaux 


DE M. d’Arb ENTIÈRES 13 1 

m’adreflant la parole. ... Ne trouvez - vous pas , 
me dit-il , que, monlïeur a raifon ?... Je fuis offi- 
cier , lui répondis-je , bon fujet , 6 c fournis à mes 
généraux; lorsqu’on me commande quelque chofe, 
j’obéis fans approfondir fi ce qu’on me commande 
eft bien ou mal. Voulez - vous que je tranche le 
mot ? j’aime mieux agir que parler. Jufqu’ici je 
m’en fuis bien trouvé ; & fi vous m’en croyez, 
nous ne pafTeronsr pas. le tems d’un repas deffiné 
aux plaifirs , à nous étourdir par des ràifoimemens 
inutiles & téméraires. Buvons , engagez la belle 
Placidie à ajouter à la bonne chère que vous nous 
Élites , un petit air.'... Si vous pouvez chant»', 
lui dit Desbarreaux, fans vous incommoder, vous 
ferez plaifir à ces meilleurs , 8c je vous le permets. 
Placidie obéit , & voici ce qu’elle chanta. 

Que le cruel amour tyrannife les coeurs^ 

Que l’affreufe bellone exerce fes fureurs ; 

Je ne crains l’amour ni bellone : 

Un buveur, avec du vin frais. 

Vît tranquille ; rien ne l’étonne , 

Et l’on voit pour lui feul régner toujours la paix. 

Je favois un peu chanter , j’avois plus de mé- 
thode que de voix ; nous chantâmes quelques fcènes 
d’opéra , qui finirent le plus agréable fouper que 
j’aie jamais fait Je me retirai dans ma chambre, 

Piv 


iji Mémoires 

amoureux au-delà même de ce que je me croyôis 
capable de le devenir. Tous les mouvemens, tous 
les defirs, toutes les idées; en un mot, toutes les' 
extravagances de ceux qui commencent à aimer , 
je les éprouvai. Ce n’étoit pas le tout que d’aimer, 
il falloit l’apprenidre à Placidie , & la rendre fen- 
fible : deux . entreprifes peu faciles , pour ne pas 
dire impoffibles. J’étois fur le point de partir; De£ 
barreaux, félon toutes les apparences, ne devoir 
plus avoir la facilité de me la biffer voir. Je n’o* 
fois m’adreffer à perfonne; tout étoit fufpeâ. J’aurois 
voulu de bon coeur avoir encore l'épaule rompue. 
J’allai à la chaffe le lendemain , & deux coups de 
fùfil à travers le corps , auraient été le plus agréable 
prêtent qu’on eût pu me faire; ils auraient retardé 
mon départ Mais on ne trouve pas toujours des 
afTaflins à point-nommé, & je n’avois pas le cou- 
rage de m’eftrôpier moi -même. Deux jours fe 
pallièrent fans imaginer le moyen de pouvoir fortir 
d’embarras. J’étois défefpéré. Une imprudence ne 
m’auroit pas beaucoup coûté à faire ; mais outre 
qu’elle eût tout gâté , je me trouvois dans l’im- 
poffibilité de l’exécuter ; je ne favois pas même 
où étoit la chambre de Placidie. L’intelligence, 

bonne ou 'mauvaife, qui fe mêloit de mes affaires, 

« 

y mit ordre. Cette aimable perfonne tomba malade 
tout-d’unrcoup ; une fluxion fur la poitrine , avec 
un* groffe fievre , mit fa vie en danger. Desbarreau* 


DE M. D* A RB ENTIÈRE Se 13} 

ail défefpoir , s’arrachoit les cheveux , & me pria 
;de relier encore quelque tems , ou pour Paider à 
la guérir, ou pour Paider à fupporter l’horreur dé 
fa perte. J’y confentis fans peine. Le mal fat violent, 
&c le péril- égal pendant quatre ou cinq jours : enfiii 
les remedes, ou la nature , foulagèrent cette bellè 
malade. Il n avoit point été queffion de me la cacher 
pendant la maladie; j’étois à tous momens au che- 
vet de fon lit , .& fon père , trop occupé de la 
douleur , ne s’appercevoit pas qu’elle ne refafoit 
rien de ce que je lui préfentois. Dès qu’elle fat 
hors de danger , fes premiers regards furent pouf 
•moi, elle employa fes premières paroles à me re- 
mercier de mes foins. Je ^trouvai lë moment de lui 
dire que je l’adorois : elle m’écouta , me crût ÔC 
me perfaada qu’elle me croyôit avec quelque plaifir. 
Le trouble où fa maladie avoit jette toute la mai- 
fon , n’avoit pas donné le tems à Desbàrreaux , 
ni à la femme-de-chambre de Placidie , de farter 
un manufcrit qui était far une' table. Je jett^i les 
yeux deffus. Le titre me donna la curiofité de lé 
lire , &c cette curiofité fat fuivie du deffeîh d’en faire 
une copie : j’y paffai toute la nuit. On y Verrâ 
quelles étoient les vües de Desbarreaux pour fa fille $ 

il s’explique lui-même , il faffit de le lire. 

* 

« 

» 

« Vous n’étiez qu’une enfant, lorfque madame 
Desbarreaux mourut. Vous perdîtes en elle une 


3.34 Mémoires 

mère, tendre , appliquée à fès devoirs ; 8c moi ^ 
une époufe fidelle que j’aimois paffionnément. Vous 
me confolâtes de cette perte ; 8c l’amour que j a-. 
vois partagé entre vous 8c elle , vous le réunîtes 
fur vous feule. Je vous aimai , non-feulement parce 
que vous étiez ma fille ; mais parce que je décou- 
vrais en vous toutes les qualités qui peuvent rendre 
aimable. La nature 8c l’âge ont perfectionné votre 
beauté ; mes foins , fécondés de vos heureufes difpo- 
fitions, vous ont rendue telle que j’ofè dire, que.fi 
vous n’étes pas accomplie , c’eft qu’il n’eft pas donné 
à ime mortelle de l’étre. Je ne parle point en père 
prévenu ; je parle en homme indifférent , juge équi- 
table des chofes. Ces charmes 8c ce mérite , loin de 
vous rendre heureufe, pourraient un jour vous être 
funefles ; la nature 8c la fortune font rarement d’ac- 
cord pour combler de leurs grâces un même fujet , 
8c il femble que l’une ne travaille qu’à détruire ou 
à perfécuter les ouvrages de l’auère. Cependant, 
Placidie , quoi qu’on nous difè de l’étoile 8c de la 
deftinée , nous fommes en quelque manière les arti- 
fans de notre bonheur ou de notre malheur. . J’a- 
voue que la prudence. humaine a des bornes, 8c 
qu’il arrive fouvent des revers inopinés , dont toute 
notre prudence ne peut détourner la malignité ; mais 
elle peut y remédier. La patience 8c la fermeté 
nous foutiennent dans les difgraces. . J’ai tâché, de 
fortifier votre ame 8c de la rendre inébranlable dans 

/ 

I 


t 


DE ML d'Arbëntüris. 13} 

ces événemens affreux qui dérangent la raifon la 
plus forte. Mais comme j’ai mieux auguré du fort 
qui vous attend, j’ai moins travaillé à vous armer 
contre la mauvaifé fortune qu’à vous rendre digne 
de la bonne. Vous avez dans vous-même de quoi 
la mériter; mës confeils vous fourniront les moyens 
de vous y maintenir. Pour cela, Placidie, il ne 
faut vous en écarter jamais ; y joindre dans l’oc- 
càfion ce que l’expérience & vos propres lumières 
vous fuggéreront; réfléchir dans les «hofes fur les- 
quelles le tems vous permettra de le fair^ & prendre 
fur-le-champ votre parti dans celles qui ne deman- 
deront point de remife. Mais comme ce que je 
vous dis ici , eft trop vague , & que j’ai defcendû 
avec vous dans des détails plus circonftanciés , la 
peur que j’ai qu’ils échappent à votre mémoire , 
m’engage à. vous les donner par écrit. 

« Vous favez, Placidie, que dès que vous avez 

« 

» eu l’ufage de la raifon, j’ai tâché de vous faire 
» comprendre qu’il n’y a rien de fi élevé, où une 
h fille qui a de Pefprit & de la beauté ne puifïe 

» afpirer. Je voyois avec plaifir que les idées de 

, • 

* grandeur faifoient une agréable impreflion fur 
» vous ; que fufceptible d’une noble ambition , 
» Vous defiriez avec avidité les plaifirs & les hon- 
' * neurs que je vous faifbis entrevoir. Vous écou- 
tiez mes confeils avec docilité , & vous préve- 
> niez par vos queftions les chofes que je ne 


% 


I 


i }6 Mémoires 

h voulois vous apprendre que fucceffivement. Une 
t» mémoire merveilleufe vous fâifoit retenir les 
h événement & les exemples; une conception 
h plus merveilleufe encore, vous faifoit réduire les 
» préceptes or pratique. La philofophie, la fable,' 
» l’hifloire , quoique je ne vous la montrafle qu’en 
h paffant , n’avoient rien d’inacceflible à. votre 
» pénétration. C’étoit uniquement l’art de plaire 
» que je voulois vous montrer, & vous y avez 
» fait des psogrès qui ont paflé toutes mes efpé- 
. » rances. 4b vous dis toutes ces chofes, Placidie, 
» non pour vous donner de la vanité ; mais pour 
w vous Êiire voir combien vous ferez blâmable, fi 
f* votre conduite ne répond pas à vos lumières, w 

« Les hommes vécurent d’abord dans une éga- 
lité de condition , que je ne crains pas d’ap- 
peller ftupide. En effet, à qui étoit-elle favorable, 
cette égalité } A ceux qui n’avoient ni l’efprit ni le 
courage de s’élever. Les âmes baffes & communes, 
y trôuvoient leur compte ; elles jouiffoient tran- 
quillement d’un bien qui iè préfentoit à elles de 
lu -même , qu’elles n’avoient pas la peine de fè 
procurer par leur induftrie , qui ne demândoit ni 
mérite ni fentiment. 

» Cet état étoit fi peu de la nature de l’homme 
qu’il n’a duré qu’autant que la groffièreté des pre- 
miers tems l’a fait fubfifter. Le joug de l’égalité pa» 
■rut odieux aux efprits bien faits, aux cœurs nobles; 


DE M. D’ARBE'NTliRES. IJf 

3s lefecouèrent. De-là fe font formés les royaumes, 
de -là efl venue l’émulation. Les. fciences acquirent 
«n fe perfectionnant, la fplendeur où nous les 
voyons aujourd’hui. La fupériorité du génie & 
celle des conditions. Alors on longea à polir les 
moeurs , alors on commença à penfèr , à réfléchir. 
La magnificence des édifices & des habillemens fuo 
céda aux vêtemens de peaux d’animaux & aux ca- 
vernes j alors les plaifirs , délicats & raffinés prirent 
la place de la groffièreté. Ces mêmes hommes, qui 
ne différoient , pour amfi dire, des bêtes que par. 
la figure , devinrent véritablement des hommes fpirw 
tuels , éclairés. Le goût , la potiteffe , la circonf* 
peétion, la déférence, les vertus civiles &i morales , 
les rapprochèrent de cette divinité dont ils avoient 
à peine confervé l’idée. Alors ils s’apperçurent qu’ils 
avoient une ameraifannable Sc capable de deflèins 
immortels ; alors enfin la beauté commença à jouir 
de fes droits : Us en connurent l’excellence , ils en 
fen tirent le pouvoir , elle devint le charme des yeux , 
l’enchantement des fens & la félicité de l’ame. 

9 

» Que vous auriez été malheureufe ; Placidie 9 
fi vous étiez née dans la barbarie de ces premiers 
tems! Devenue le partage du premier pâtre ou du 
premier chaffeur fous la main duquel vous feriez* 
tombée ; réduite à travailler de vos mains , à vivre 
dans une trifte campagne 9 chargée des détails d’un 
ménage défagréable & embarraffant ; à quoi vous 



*3$ Mémoires 

eût fervi votre beauté ? de quel avantage vous euflent 
été les qualités brillantes que vous poffédez? Obfcur- 
cies , confondues dans l’ignorance générale , elles 
n’euflent contribué ni à votre fatisfaéHon ni à votre 

i 

gloire. Grâces au ciel, Placidie , vous êtes née dans 
le plus éclairé de tous les lîedes , parmi la nation 
la plus civilifée de l’univers ; franqoife , en un mot, 

» La tendrdTe que j’ai pour vous , gênée dans 
les bornes étroites des tendreffes ordinaires , me 
donne des vues bien plus vaftes & plus relevées 
fur votre fujet , que n’en ont la plupart des pères 
pour leurs enfans. Je veux que votre fortune fafle 
autant de bruit que votre beauté ; & comme l’une 
efl merveilleufe , je veux que l’autre le foit auffi. 
Faite comme vous êtes , vous pourriez choilir .dans 
tout ce qu’il y a de meilleur parmi tous les parti- 
culiers du royaume; mais, Placidie, vous n’êtes 
point née pour être la femme d’un fimple gentil-, 
homme ou d’un riche traitant ; c’eft encore peu 
pour vous d’arrêter vos efpérances au frivole avan- ■' 
tage d’avoir im duché. Quand vous vous en rien-, 
driez là , les perfonnes qui vous rechercheraient 
ne font point en état de confùlter leurs coeurs & 
leurs yeux fur leurs mariages ; monfieur de L. , . . 
vous en fournit un aflèz bel exemple. Outre cela, 
l’elprit de débauche & de diflipation régné fouve-, 
rainement parmi la plupart des jeunes-gens. Ils n’ont 
ni conduite ni jugement. Hébétés ou libertins, ik ; 


/ 


. V 


DE M. d’Arbentières.' 139. 

partagent leur vie entre le jeu, les femmes & la 
diflipation. Libre des préjugés d’une éducation po- 
pulaire, vous, devez prétendre. , Placidie, à quelque 
chofe de dus. Le prince de * * eft le feul digne de 
vous ; St dès que j’aurai terminé quelques affaires 
effentielles qui me retiennent ici malgré moi , je 
veux vous conduire à fa cour. Cependant, comme 
vous aurez à vivre St à vous accommoder aux 
coutumes St aux mœurs d’un pays que vous ne 
connoiffez pas , j’ai jugé à propos de vous laifler 
par écrit ce que je penfe là-defïus. Imaginez-vous 
donc que , fords de France l’un St l’autre , fous 
quelque prétexte fpéciemc, j’aurai trouvé le moyen 
de me préfenter au prince de**, & de vous y 
présenter vous - même ; qu 'après lui avoir demandé 
fà protection, & pour vous St pour moi, nous 
nous établi dons dans les états , & que le prince 
frappé de «votre vue , comme il le fera indubita- 
blement , fendra naître dans fon cœur les premières 
impreffions d’une tendre furprife , faura vous dif- 
tinguer dans tous les endroits où il fera , St où 
j’aurai foin de vous faire trouver adroitement; qu’en- 
fin vous lui aurez plu. Alors je folljciterai de l’em- 
ploi dans fes troupes. Il ne manquera pas de me 
demander ce que vous deviendrez pendant mon 
abfence : je lui répondrai que je me difpofe à vous 
mettre dans un couvent, St que fi je l’avois ofé, 
je l’aurois prié de vous mettre auprès de le prin* 


j 


*49 Mémoires. 

ceffe. Le prince, charmé de cette ouverture , faifir^ 
l’occafion de vous voir à portée de recevoir fés 
vœux ; & voici de quelle manière il faudra vous 
conduire alors. 

» Attachez-vous à la perforine de la princeffe } 
étudiez fbn humeur ; ménagez les personnes que 
vous connoîtrez pofféder fa confiance;. faites fervir 
leur faveur à procurer la vôtre : & fi vous en ve- 
nez jufqu’à gagner fes bonnes grâces , n’oubliez rien 
pour. les conferver. Soins affidus, ferviçes empref* 
fés , refpeâs infinis , obéiffance aveugle , fecret in- 
violable, attentions circonfpeâes , louanges fines, 
flatteries délicates, mettez ^out en ufàge. Enjouée 
eu férieufe fuivant l’occafion , trille ou gaie félon 
les événemens ; faites -vous toute à tout. Evitez 
les intrigues & les cabales. Tâchez de ne nuire à 
perfonne , ou ne le faites qu’à coup-sûr , & fi adroite- 
ment que le foupçon n’en retombe point fur vous. 
Paroiffez du dernier défintéreffement; fuyez la mé- 
dlfance ouverte , l’efprit de haine & de parti ; ayez 
avec vos compagnes de la modeflie, de la dou- 
ceur ; que les avantages -que vous avez fur elles 
ne vous donnent ni froideur ni mépris ; gagnez les- 
fières par vos déférences ; apprenez l’art de fe bien, 
mettre à celles qui ne feront entêtées que de leur- 1 
beauté j admirez celles qui voudront pafifer pour 
fpirituelles , relevez leurs bons -mots pour y ap- 
plaudir ; jouez avec les joueufés , parlez de galan- 
terie 



de M d’A R B É N T ï i R E S. 14! 

. terleavec les Coquettes , de piété avec les prudes, 
de fciencé avec lès fkvarites , d’ajuftemens aveé 
Cellés qui ne fevent parler que de pompons & 
de garnitures. Complaisante avec les difficiles , 
libérale avec les avares ,• réfervéè avec toutes en 
général, répondez à l’atnidé de celles qui vous en 
témoigneront ; entrez dans les chofes qui leur 
feront pîaiftr , compâtiffez à leurs peines, à leurs 
chagrins , à leurs dégoûts. Ecoutez , dérobez même 
finement leurs fecrets , fans paraître curieufe ; niais 
ne cfctès jamais les vôtres. Q’on ne découvre en 
toùs ni orgueil , ni inégalités , ni tracafleries; qu’dh 
Ae voùs trouve ni myflérieufe ni évaporée. Ob* 
fervéz une jufle médiocrité qui ne tienne ni du fsC- 
Aïeux ni du rampant. Marquez du goût & du dit- 
éemement , mais n’aflèâez pas d’en montrer. Con- 
vehea plutôt d’un fentiment ridicule que de con* 
fefter opiniâtrément. Simple, mais propre dan» vo- 
•tre parüre , ne vous diffinguez que par votre beauté,' 
que par votre bonne grâce. Donnez un libre accès 
à votre toilette, kiflez-voois voir eri cornettes de 

• 

Mut & en robe de chambre , afin que l’on con- 
Aoiflè qu’il n’y a rien de mandié ni d’étranger dans 
vos charrties. Sur -tout ayez dans toute votre con- 
duite une circonfpeéfion qui defcende jufqu’au fcru- 
pute Vous ferez éclairée, vous aurez des envieufes , 
des jaloufes , des ennemies. Né -donnez de prife 
à perfonne , & que l’attention la plus opiniâtre à 
Tome VI. Q 


241. Mémoires 

examiner^ y os aôions, Toit inutile pour celles qui 
vous examineront , & glorieufe pour vous, 

» À peine paraîtrez -vous à la cour, que tous - 
les jeunes- gens, empreffés autour de vous, com- 
battront entr’eux à qui vous 'paraîtra le plus paf- 
fionné ; ce ne feront que louanges , qu’affiduités , 
que foins, que regards. Mais, Placidie, c’eft ici 
que je vous demande une pratique rigoureufe des 
confeils que je vais vous donner. 

» Les Italiens , naturellement galans , pouffent 
volontiers la pailion jufqu’à l’idolâtrie; amfi n’ef* 
pérez pas que votre indifférence , votre fierté, vos 
mépris, le tems ou les réflexions guériffent ceux 
que vous aurez bleffés. Non , PJacidie , ils vous 
aimeront jufqu a la mort. De tous les adorateurs 
que vous fufcitera votre beauté, regardez comme 
les plus dangereux, non pas les plus qualifiés, non 
pas les plus riches; mais les mieux faits, mais ceux 
pour qui votre cœur aurait du penchant à s’intéreffer. • 
Vous êtes fille Placidie, & dans les premières ar- 
deurs dune jeuneffe inconfidérée ; à votre âge on eft 
fufceptible , on fe laiffe aifément entraîner, finon au 
plaifîr d’aimer, du moins à celui d’être aimée. Quel 
charme plus féduifant pour une jeune perfonne , 
que de voir à fes genoux un cavalier aimable, 
exprimant par toutes fes aéliôns , par toutes fes pa- 
roles, l’amour dont il efl véritablement pénétré I 
Comment fe défendre de ces douces langueurs, de. 


/ 


IL 


DE Mi D* ARBENTIÈRE S. 143, 

ces tendres proteftations , de ces fermais paffion- 
nés, de ces expreffions flatteufes & infirmantes , de 
ces larmes attendriffantes ? Comment réfifter à ces 
mouvemens vifs & tumultueux qui s’élèvent dans 
notre ame , à cette douce révolte de tous lès fens t 
à ces tranfports féditieux • qu’eftite la pféfence 
d’un objet aimé? Tout eft contagieux dans ce9 
occafions ; tout nous féduit & nous perd; un 
regard , un gefte , un rien porte le poifon dans 
le cœur. 

» Ceft donc uniquement de vous - même qu’il 
.faut vous défier. Régnez fur votre cœur, & per- 
sonne ne s’en rendra maître. . N’aidez point voiis- 
' même à vous vaincre , & vous ferez invincible. 
Appeliez votre raifon au fecours de votre cœur , 
ôt l’ambition au fecours de votre raifon. L’une & 
l’autre vous garantiront d’un péril d’autant plus à 
craindre qu’on s’y laiffe entraîner avec moins de 
répugnance. 

« En vain , vous promettriez-vOuS.de tenir fecret 
un engagement que vous auriez pris avec quelqu’un ; 
croyez-moi , Placidie , tout devient public ; le prince 
l’apprendroit infailliblement, & ne voudrait point 
d’un cœur, dont un autre aurait eu les prémices; 
vous verriez en un moment toutes vos efpérances 
anéanties. Le prince vous abandonnerait par mé- 
pris, & votre amant par crainte. Plus le prince 
vous aimerait , plus il ferpit fènfible à l’injure que - 

« Q>i 



144 MÉMOIRES 

vous loi feriez. La Moindre jaloufie eft une oflfenfe* 
pour un amant puiffant. J’avoue qu’il y 
t dus occafiorts, où , pour réveiller une tendrefïe» 
ifloupté dîtfls an v cœur qui na ni défiance, n? 
foupqons , ni difficultés à combattre , on peut verfer 
ce cœur utfe ombre de jaloufie , fondre une 
apparence d’infidélité ; mais cfcs démarches font S 
tes & demandent tant de ménagemens, què 
k ne vous confèiBerob jamais d’y avoir recours, 
fl faut connoître à fonds le caractère , la délkatefle 
£t les fentimens de celui qu’on vent fondre de 
tromper’, & plus que tout cela, être fure du pou-> 
voir de fes propres charmes. Il y a fi peu de dif-> 
férence entre alarmer un amant & Foffenfer, que 
iouvént au heu de ranimer fit paffion , on le ré- 
volte, en le filet en fureur. 

. . *► Je fers tant de fonds fur votre conduite , que 
je me perfhade aifément que vous éviterez tous 
ces écueils , ou que vous vous, en débarrafférez 
»vec efprit. Jufqu’ici je vous ai parle de la ma- 
nière dont vous devez vivre à cette cour , il efl 
teins de voie prefcriré ce qüe vous devez faire avec' 
le prince de. < . . 

, >» N’allez point j à la première ouverture décla* 
tée en fouVerain , c’eft-à-dire , en homme qui ne 
veut point languir , & qui n’aime que pour être 
heureux; n’allez point, dis-je, vous rendre préci-* 
pitjuiunent. Une conquête qu’il- coûte peu à faire ; 




DE M. d’ARBENTIÈRES. 14) 

coûte peu à abandonner. N’allez pas non plus, par 
une néfiftance trop foutenue , donner à fes defir$ 

Je tems de s’émouffer. Ménagez votre coeur 6c I4 
lien. Comme nous ne Tommes pas maîtres de no| 
fentimens , je n’exige pas de vous que . vous l'ait 

miez dans l'infant qu’il vous déclarera Ton amour * 

< 

ce feroit peut-être l’exiger inutilement. Je fouhaitç 
que vous éprouviez le pouvoir de cette heureufif 
fympatWe qui fe trouve erçtre deux cœurs faits l’un ‘ 
pour l’autre; mais 9 fi c’eft trop fouhaiter, agifiea 
du moins avec lui de forte qu’il puiffe croire qu* 
vous êtes fenfible , & qu’il foit content de vous* 

L’efiime & la reconnoiffance éblouiflent une ame 

> » * * 

prévenue , 6c palTent fouvent à fes yeux pour un 
véritable amour. Le tems , Ton mérite , fa perfonne , 
fâ tendreffe , fa puiflance , votre ambition , votre 
propre intérêt, votre raifon, votre cœur , tout 
contribuera à vous le faire aimer. Alors fervez-vous 
de tous vos charmes , de toute la déhcateffe de 
votre efprit & de toute la fenfibilité de votre amâ» 
Oubliez le prince daqs les momens où il s'oubliera 
lui-même pour ne paraître qu’amant. 

Recevez fes bienfaits avec pl^iiir , ipais fans em« 
preffement 6c fans avidité ; ne les excitez point par 
des tours artificieux. Les grands feigneurs aiment 
à donner , (nais ils veulent être maîtres de leurs 
grâces ; une apparence d’avarice ou d’intérêt , ré- 
volte leur délicatelTe, Ne fonger qu’à s’enrichir ^ 

Qüj 



246 Mémoires 

ce n’eft pas aimer , c’eft trafiquer honteufement ; 
ce n’eft pas fe donner , c’eft fe vendre. Ain/î , 
quels que foient Tes bienfaits , paroiffez toujours 
Élire plus de cas de la main dont ils viennent, que 
du préfent môme. Tâchez cependant de vous pro- 
curer un nom & un établiffement. L’un & l’autre 
font une reffource contre Knconftance ou contre la 
mort d’un amant. 

« 

* » Sur toutes chofes , Élites un bon ufage de votre 
faveur & de vos biens ; ne tombez ni dans des 
profitions extravagantes , ni dans des épargnes in- 
dignes ; ne foyez ni prodigue ni avare. Ne le dis- 
putez point à la princeffe môme fur la magnificence 
des meubles , des équipages & des habillemens; uni 
trop grand fafte attire l’envie & la haine. Fuyez 
auffi Fautre extrémité , elle avilit , elle rend mépri- 
lable. 

h Ménagez-vous des créatures; rendez aux uns 
des bons offices auprès du prince , par le moyen 
du favori ; mais en ce qui ne regardera point les 
affaires de l’état , dont , fi vous voulez m’en croire , 
vous ne vous môlerez jamais : obligez les autres 
pour vous - mêftie. Jouez peu , plutôt encore par 
complaifance que par goût ; une joueufe s’expofe 
à de terribles inconvéniens ; une groffe perte dé- 
range l’efprit & la fanté. Quelles démarches ne 
fait -on pas quelquefois pour la réparer? On n’a 
plus d’argent; on veut en recouvrer à toute forcer 



de M. d’AiCbentières. 147 

on fait le befoin où nous fommes ; on nous en 
offire : & qui, fou vent? Croyez-moi, Placidie, ce 
ne font point des gens défintérefles ; la reconnoif» 
fance qu’ils exigent de vous eft toujours infiniment 
au-deffus du plaifir qu’ils vous ont fait : & voilà 
le viai moyen de fe perdre. 

» Si la fortune vous fufcite quelque rivale , tâ- 
chez d’abord de la faire fervir de triomphe à vos 
charmes. Emplpyez-les , ces charmes , à retenir le 
prince votre amant, ou à le ramener s’il vous 
échappe. Malgré tout ce que vous aurez pu foire , 
cédez au tems avec fagelfe , ce ne fera peut-être 
qu’un feu paffager. Sur -tout ne l’aigriffez point par 
des reproches amers , par des hauteurs , par des 
fiertés exceffives , par une jaloufie emportée & fii- 
rieufe; ne recourez ni aux injures, ni aux menaces; 
employez la douceur , la complaifance. Que vos 
yeux couverts de pleurs jettent fur lui des regards 
mêlés, de douleur & de tendreffe ; que votre lan- 
gueur & votre abattement foient les feuls inter- 
prètes de votre défefpoir. Ne demandez pas incon- 
fidérément à vous retirer , dans les premiers tranf 
ports d’une paffion naiflante : un facrifice ne coûte 
guère à foire aux perfonnes qu’on commence d’ai- 
mer , & vous feriez peut-être prife au mot. Armez-* 
vous de force & de patience. Le prince, qui ne 
trouvera nulle part ce qu’il aura trouvé en vous , 
reviendra .de lui -même , & votre gloire en fera 

Qiv 




N 


I 


«4? M i H O I * E 9 ' Î 

d'autant plus brillante, & v.os plaifirs d’autant phu 
purs , que vous ne devrez fon retour qu’à votre 
beauté, qu’à votre mérite & qu’à vos bonnes ma* 
nières. 

• v> Dans le calme heureux d’une tranquille in» 
telligence , ne chicanez point le prince par des 
déiicateffes mal - entendues , par des raffinemens 
outrés : un amour qu’on veut trop fubdiifer , s’d* 
vapore. S’il arrive entre vous de c es refroidifiè» 
mens , de ces langueurs , ou de ces brouilleries 
imparables de l’amour , produites plutôt par le 
défaut du tempérament qu^ par celui du coeur ; ne 
les regardez point comme un fujet de plaintes, 
comme un crime ; travaillez à les étouffer par votre 
prudence , plutôt qu’à les entretenir par votre al* 
aération. N’eu accufez point le prince ; on ne peut 
pas toujours être de la même égalité d’eiprit) 
nous ayons nos mernens d’impatience & nos cha- 
grins. 

» Si la guerre ou quelqu’autre raifon l’oblige à 
fe parer de vous ; lorfque vous lui direz adieu , 
fixivez les feuls mouvemens de votre cœur. C’eft 
connoître peu l’amour., que d’employer de bellea 
paroles pour dire adieu tendrement. 

» De la douleur dans les. yeux , des difcoura 
fans ordre & fans fuite , triftes regards fans affec» 
tation , de la fincérité dans la douleur comme dans 
les paroles j en un mot , un je ne fais quoi de 


» 


DE H p’A#t§ B#tf llRES. «-A9' 

#■ 

jdoi a te d’amer tout eqfqœble , qui pafieccnt fois 
«Tiw .coeur dans un aut/g., ffo^fat ipjeH? .que 94 
pourr oient faiçe Je$ difcops l«s plus Moquais, çq 
qui fe pa $je ^ans une ante tendre , accablée dç4 
frayeurs de la féparaôon ôf df§ hpflreurs de l’ahr 
fence. 

» Si vous ayez des enfâss » appliquez - voue 

toute entière à leur éducation ; que l’aiUQur que j’ai 

pour vous , foit la réglé de celui que -vous aureg 

pour «u*. boirez r leur des fentimens digues de 

leur naiflaace. bTépargneZ rien pour leur procure* 

les meilleurs maîtres» faites -,en venir dé France t 

1 1-îtalie m vous en fournit pas. 

* » 

y :Sj yous ©bfervez exactement tout ce que je 
viens de yous pteferire , affûtez ■ vous , Plaçidie * 
que vous ferez la plus hewre\ife & la plus ijluflre 
perfonne de votre' fexe. Pçut-être vivrai-rjé aflèg 
long - tems pour ajouter aux confejls que je voua 
donne aujourd’hui , èeux qu’exigeront les conjono» 
turcs différentes où vous vous trouverez, & pour 
yous voir jouir de votre bonheur. Si je meurs aut 
paravant , j-emporterai la confolante fatisfaâjpn que 
je n’aurai rien oublié de tout ce qui pourrait corn» 
tribuer à votre élévation, & de tout ce qui poiiri 

toit la rendre agréable & folide ». i 

\ ' 

Il y avok paffablement de vifion & d’extrava-i 
gance dans ces merveilleux projets de Desbarreaux : 



150 Mémoires 

* 

Oétoit véritablement bâtir des châteaux en Elpâgne; 
Par malheur , je vins imprudemment renverfer tout 
- l’édifice. Cette leéture me furprit. D m’avoit tou- 
jours paru un homme de bon fens , incapable d’i- 
maginations auflî creufês que celles-là. 

Après cette le&ure, je remis le manufcrit à fa 
place, & la copie dans ma poche. Je n’en parlai 
point à Placidie ; j’avois. des chofes plus prenantes 
à lui dire ; je ne fongeois qu’à l’avancement de 
mes affaires auprès d’elle. Enfin , foit qu’elle n’eût 
pas donné dans les grandes idées de fon père, foit 
que d’étoile prévalût, Placidie, telle que je Pai dé- 
peinte , Placidie deffinée à la plus haute fortuné 
par le plus viiionnaire de tous les hommes , borna 
tes vues & fon ambition à la conquête de mon 
cœur. D ne s’agiffoit plus,, lorfque nous fumes d’ac- 
cord de nos fentimens , que de trouver les moyens 

de les conduire à une fin heureufe. C’étoit-là le 

/ ' 

point de la difficulté. 

Desbarteaux , plus clair-voyant qu’Argus , m’exa- 
minoit d’une étrange forte. Sa 'fille étoit guérie , 
je l’étois auffi. Mon congé reiiouvellé pour quinze 
jour , expiroit. Je n’avois aucun prétexte de relier 
chez lui , ainfi ma préfence commenqoit à lui devenir 
infupportable. Peut-être qu’il avoit fini fes affaires 9 
qu’il fe difpofoit à fon voyage , & qu’il n’attendoit 
que mon départ pour fe mettre en chemin. . 

• J’étois au chevet de Placidie , je tenois un livre 



de M. d’ArbentiIres. 151 

dans lequel je feignois de lire , tandis que mes yeui 
n’étoient occupé? que du plaifir dé la regarder; 
Elle étoit plus belle' & plus éclatante qu’avant fà 
maladie. 

t 

r • 

\ 

\ 

Tel au milieu de fa carrière ,' 

D’un nuage profond fortant vi&orieux , 

Plein de grandeur & de lumière . 

Le foleil éclate à nos yeux. 

* 

. » 

La comparaifon eft un peu ufée; mais n’importe J 
elle paffera en faveur de la vérité. 

4 Desbarreaux entra d'ans la chambre de fa fille,' 

t 

La poche de mon jufte-au-corps mal fermée , lui' 
laiffa entrevoir la fatale copie; tout lui étoit fut* 
peét. Il voulut en badinant s’en faifir ; j’y portai 
heureufèment la main. Ne peut- on favoir ce que 
c’eft que ce papier ? me dit-il , voyant qù’il avoit 
manqué fon coup. Non, lui dis-je en riant, c’eft 
Fhiftoire de mes amours. Cela doit être curieux , 
répondirent en méme-tems le père & la fille : faites- 
nous -en part. Vous n’y trouverez rien, leur dis- 
je, qui foit digne de votre attention. Placidie in- 
fifta, malgré les lignes que je me tuois de lui faire; 
Desbarreaux mé preffoit de fon côté; je ne favois 
plus comment me défendre. A la fin je m’armai 
d’un peu d’effronterie.’ Puifque vous voulez abfb-* 
himent , leur dis - je , favoir ce que contient ce 


Mémoires 

papier , je yai$ vous fatisfàire , quoique ce Toit mettre 
ma vanité à une terrible épreuve, 6c qu’il ne mç 
convienne guère de m’ériger en auteur. Ceft une 
hiftoriette que j’avois écrite pour amufer Placidiet 
elle n’eft encore qu’ébauchée. Attendez juiqu’à de» 
main , je la reverrai 8c vous la trouverez moins 
mauvaife qu 'aujourd'hui. . . . Telle qu’elle eft , ré- 
pondit Desbarreaux , liiez -la - nous ; on fait bien 
qu’un cavalier n’eft pas obligé d’écrire comme un 
académicien. Il n’eft pas tard , la fànté de Placi- 
die lui permettra de vous écouter , fans en être 
intéreflee. 11 fallut obéir : uji peu de préfence d’ef^ 
prit 6c de mémoire me furent d’un grand fecours 
dans cette occafion. Ainfi dope , mon manuferit 

r f . 

^ la maip 6c que je tournois du côté de la min 
ipille , un guéridon à mes côtés fur lequel il y avoit 
un ftan)beau, j’imaginai fur-le-champ une aventure 
dont le leâeur fè paflera fort bien. 

Ma mémoire comjnençoit à peiner terriblement, 
je difois peu de chofes en beaucoup de paroles ÿ 
çn pn mot , je battois la campagne. Cependant 
Desbarreaux $c Placûjie donnèrent mille louanges 
4 mon hiftoire. Celles du père m’étoient fufpeéles j 
mais celles de la Allé m’étpient-fi agréables , que 
j’aurois bien voulu lui montrer fur-le-champ de 
quel effort d’imagination j’avois été capable. La 
yanité eft inféparable de l’amour. Qu’on dife tout 
ce qu’on voudra , il n’y a point d’amant qui. nq 


DE Al D'AUiENtliRES. 

foît bien àife que fa mattréffe lui trouve autant d*eiî 
prit que dé tendreffe. On doit à Felpfit la délica» 
tefle dè Texpreffion. Lfe cœùr penfê , mais Fefprié 
perfuade. J’àvôuë qu'il èfl quelquefois dangereux 
d’affeéter d’en avoir ; il y a même des o'cCafiottS 
bù il ne fout point - eri avoir du -tout : mais il 
fout le fufperidre , & non pas l’anéantir. Je metg 
bieh de la différence entre te dérangement & lé 
trouble d'un amant que la paillon déconcérte , ti 
le iilence ennuyeux ou les difcours fotiguans d’un 
ftüpide. Infenfiblémerit je tombe dans la di Agita- 
tion ; à dieu ne plaifè que je m'y égare plus long-f 
teins. * 

■ Je remis motif manufcrir dans ma poche , & il 
n'eA fut plus parlé; on fevit , & la complaifancé 
de Desbarfeaux f&t ait point qù’il Voulut bien' que 
je foupafle avec fa fille. Je devois partir dans deux 
jours : cette démarche lui parut fans COhfi*qaehce^ 
Nous filmes de la plus belle humeur du mondé, 
nous dîmes mille jolies choies , nous chantâmes, 
& je m’enflattimai de plus eri plus. Je fus pourtant 
fi bien le maître de mes yeux & de nia langue 
que Desbarreaux , qui exafninoit jufqu'à mes geftes , 
tie put former aucun foupçort ; au contraire ,*chahné' 
3e ma Æfcrétion & Ai refpeél que j’avois pour 
Fhofpitalité , if me' reconduifit dans ma chambré 
6c me renouvella certt fois les proteftatiorts d’ami- 
. fié les plus empreffées. Je lifois dans ffes yeux qué 


MÉMOIRES- 

Son fecret lui pefoit , & qu’il mouroit d’envie de 
s’en foulager en m’en faifant confidence ; mais j’é: 
îudai la chofe adroitement ; & pour détourner ab- 
solument toutes les idées qu’il pouvoit avoir , je 
me Souviens que je lui dis : Au nom de dieu , ne 
me laiffez plus voir Placidie. Jufqu’ici je me fui? 
défendu de fes charmes ; mais , outre que je ne vous 
promets pas d’avoir toujours la même force & le 
même courage , je veux bien vous avouer que je 
Suis d’une impatience & d’une indiscrétion horrible. 
Si je venois à l’aimer , je ne pourrois m’empêcher de 
lui dire , même devant vous ; & fi je faifois la moindre 
impreffion fur elle, on m'écorcher* plutôt tout vif, 
que d’exiger de moi de ne m’en pas glorifier. Cette 
maudite démangeaifon de parler de mes bonnes for- 
tunes, lorfque j’en ai eu, m’en a fait. perdre mille. 
Tel eft mon caraâère, je ne croirois pas être heu* 
reux , fi mes amis ignoroient que je le fuffe. Je 
remarquai que cet aveu lui faiSoit plaifir , &c il fe 
retira en me fouhaitant le bon-Soir. 

J’avois mes vues en lui parlant de la forte. Il 
étoit bon de lui donner de moi cette mauvaife im- 
preffion , afin que prévenu de mes étourderies , i| 
ne fût pas fcandalifé de quelques traite de vivacité , 
s’il m’en échappoit quelques-uns auprès de Placir 
die , fuppofé qu’il me la laiSïat voir encore une fois. 
Quand on veut tromper quelqu’un , il faut, autant 
qu’on peut , le mettre hors de défiance. Une cir* 



DE M. d’ARBENTIÈRES. 

*• 

confpeâion trop foutenue paroît affe&ée , * & ce 
ne# pas toujours par les arrangemens les plus or- 
dinaires qu’on réuffit. 

Dès que je fus feul , je longeai férieufement à 
ce que je devois faire pour me rendre heureux. Mon 
imagination ne me préfenta rien. Je roulai dans ma 
tête , mille deffeins dont , l’exécution étoit impoffihle 
ou darçgereufe. Je voulois une chofe, j’en vo\ilois 
une autre, je les voulois toutes enfemble ; & à 
force d’en vouloir , je n’en choifis pas une. Lq 
"jour vint , & je me trouvai aufli irréfolu que lorque 
je m’étois couché. 

Un moment après , Desbarreaux entra dans 
chambre tout efferé. Monfieur d’Àrbentières , me? 

V ’ 

dit-il , quoique vous m’ayiez donné hier une* lé? 
gère idée de votre indifcrétion, je vous croijs homme 
1 fage, & je vais vous donner une marque effentielle 
de la confiance que j’ai en vous. M. le duc de.... 
vient aujourd’hui chaffer fur ma terre ; je n’en fuis 
pas connu : peut-être ne viendra-t-il pas chez moi , 
peut-être même ne fait-il pas % j’ai une fille ; mais 
peut-être aulfi qu’il le fait , & que cette chaffe ne 
s’eft projetée que pour venir dans ma maifon , fous 
prétexte dé s’y délaffer, mais en effet pour voir 
Placidie. S’il la voit, il eftliifceptible , infailliblement 
il en deviendra amoureux , & je fuis un homme 
défefpéré. Levez- vous , je .vous prie, & vous ha- 
billez. Je n’ai perfonne en qui je puiffe me con- 



25$ Mémoires 

fur fa terraffe , qu’on entendit un grand bruit de 
cors & de chiens , & que nous vîmes paroître le 
duc de avec toute (a fuite. Madame de Car- 

rière furprife de cette arrivée imprévue , n’eut pas 
le tems de cacher Placidie , & nous fumés tous fi 
déconcertés , que le duc avoit déjà demandé deux 
ou trois fois le nom de cette belte perfonnë, fans 
qu’on lui eût répondu. Carrière, à qui il conve- 
fioit de fatisfaire fa çuriolité , étoit dans un em- 
barras 'étrange. Dë dire que c’étoit fa fille,' il n’y 
avoit point d’apparence ; il étoit connu de la plu- 
part de ceux qui étoient avec le duc, qui favoient 
bien qu’il n’en avoit pas : de dire que c’étoit la 
fille de Desbarreaux, c’étoit trahir fon ami. Enfin, 
prenant fon parti fur le champ , il lui dit qu’elle é- 
toit la femme du gentilhomme qu’il voyoit dans le 
jardin , & qu’ils étoient tous deux venus lui rendre 
vifite. Je fus fur le point dé le démentir, tant je 
voyois d’inconvéniens dans le perfonnage que j’al- 
Iois être obligé de jouer : mais ayant fait réflexion 
que fi Placidie n’étoit pas ma femme, elle pourroh 
bien la devenir; tirant un bon augure de ce que 
Carrière venoit de dire , je m’avançai jufqu’au bord 
du mur , & fis une profonde révérence au duc de. . . . 
qui ne s’en apperçut pas , tant il étoit occupé de 
Placidie. Mais ayant jetté les yeux fur moi : Quoi , 
d’Àrbenrières , me dit-il ? c’efl toi ! Je ne te croyois 
pas marié moins encore poffefTeür de la plus 




* 


I 



DE M. D* A RB EN TI ÈRES. 259 

belle femme de France ; je t’en fais compliment , 
& prends part à ton bonheur. Là-deffus il defcen- 
dk de cheval. La terraffe donnoit'fur la campagne. 
Carrière ouvrit une porte qui y donnoit aufîr , & 
le duc entra. J’étois dans des tranfes mortelles , que 

j’étois contraint de renfermer au fond de mon 

1 - 7 

cœur. 

. Placidie me rafïura : elle fe démêla de toutes les 
politefles &• de toutes les chofes flatteufes qu’on 
lui dit, avec un efprit & une modeftie qui me char- 
inèrent & qui me rendirent la vie. Carrière étoit 
le gentilhomme de la province qui faifoit la meil- 
leure chère ; il pria le duc de lui foire l'honneur 
«de fè rafraîchir dans fe maifon. La propofition fut 
acceptée fur le champ ; & ce feigneur , après être 
refié plus d’une heure à table, 6c s’être rempli le 
Cœur de tous les charmes de Placidie, auxquels il 
donna mille éloges , remercia Carrière de fo bonne 
réception, monta à cheval, 6c me pria d'aller le 
Voir aVant mon. départ , dans un château qu’il ha- 
bitait à quelques lieues- de là. 

Je dirai toute mâ vie qu’on ne peut dller contre 
fon étoile. Ce fut cette étoile qui me conduifit 
chez DeSbarreaux , 6c qui , malgré toutes fes pré- 
cautions , me fit voir fe fille ; ce fut elle qui dé- 
truifit fes vafles deffeins en la rendant fenfible à 
mon amour ; ce fut elle qui fit venir le duc de . . . 
chei Carrière; ce fut elle, en un 'mot; qui fut 

Rij 


i 


160 Mémoires 

caufe de tous les événemens qui me redent à ra* 
conter* 

Desbarreaux Tut que le duc de . . . avoit vu Pla- 
çidie*, & il le fut prefqu’aufli-tôt qu’il fut arrivé 
chez Carrière. Jamais douleur n’a été plus forte;, 
jamais frayeur n’a été plus vive que la fienne. Il 
fat plus d’une heure fans pouvoir parler. Enfin pre? 
nant fon parti, il réfolut de la venir chercher, de 
la mettre dans un couvent jufqu’au teins de fon 
départ , qu’il avanceroit le plus qu’il pourroit , en 
me priant de me rendre à mon régiment dès le 
lendemain. 

Dans cette refolution , il monta à cheval, & 
partit. Par malheur il avoit oublié quelque chofe 
.dans la chambre de Placidie, il revint far fes pas 
pour le chercher ; il y monta, & le premier objet 
qui le frappa en entrant , fat * la clef de fon bu- 
reau, que la précipitation avec laquelle elle étoit 
partie lui avoit fait oublier. Desbarreaux , toujours 
méfiant, voulut en vifiter tous le? tiroirs; il n’alla 
pas loin fans être payé «de fa curiofité , & fans 
trouver ce qu’il ne cherchoit pas. C’étoit une lettre 
que j’avois écrite à Placidie , elle fervoit de ré- 
ponfe à une des fîennes; elle étoit intelligible & 
n’avoit pas befoin de commentaire. Je. la remer- 
ciois de la bonté qu’elle avoit eue de répondre à 
mes fentimens ; Je l’exhortois à perfévérer dans le 
deffein où elle étoit. de me rendre heureux, & à 


DE M. D- Arb entière s. Î6l 

confentir à tout ce qui ne blefferoit point fa ver- 
tu, pour fe donner à moi. Je la félicitois de n’a- 
Voir point adopté les idées de fon pere, & de ne ! 
plus fentir de répugnance à le- tromper ; je me fé- 
licitois moi -même du bonheur de lui plaire ; je 
finifTois én Taffurant que puifqu’elle partageoit mon 
impatience, j’efpérois que nous la verrions bien*- 
tôt ceffer. Quel coup' de foudre pour Desbarreaux ! 
il ne pouvoit en croire fes yeux. Une autre ré- 
ponfe ne lui donna plus lieu de douter que je 
n’aimaffe fa fille, qiie je n’en fuffe aimé & que 
je ne fûffe tous fes fecrets. Il éprouva qu’il n’ar- 
rive jamais un malheur fans un autre ; mais ce 
dernier lui fit oublier le premier. Après s’êtré bien 
emporté contre Placidie & contre moi, après m’a- 
voir donné tous les noms que mon procédé lui 
parut mériter , il forma la refolution de tirer ven- 
geance de l’injure que je lui avois faite , quelque 
peu d’égalité qu’il y eût entre un homme de cin- 
quante-cinq ans & un autre qui n’en avoit que 
trente. À toute cette colère fuccéda une triftefTe 
&: un accablement qui le rendit immobile. Il fit 
néanmoins un effort fur lui -même, il monta à 
cheval. Nous le vîmes arriver pâle ,& défiguré ; 
nous nous imaginâmes , Placidie & moi , que la 
vilîte du duc de .... , en étoit la caufe , & nous 
étions bien éloignés de foupçonner que nous y euA 
fions part* Desbarreaux , incapable de fe çontrain- 

Riij 



l6l MÉMOIRES" 

dre , iqe regarda d’un air irrité , que j’attribuai en- 
core uniquement à fon chagrin. Il me dit féchement 
qu’il fe trouvoit mal , & qu’il me prioit de lui céder 
m a place dans fa chaife. La demande étoit jufte ; 
je montai fur fon cheval , & nous partîmes tous 
trois fort intrigués. Desbarreaux, qui étoit défefi» 
péré de ce qu’il venoit d’apprendre de nos affaires, 
foupiroit à tout moment. Placidie qui craignoit que 
fon père ne lui fit un crime de ce que le duc de. . . . 
l’avoit vue , gardoit un profond filence , & n’ofoit le 
regarder. Moi , qui voyois au moins une partie de 
mes projets dérangés , & qui m’étois flatté de pou- 
voir prendre avec elle des mefures juftes , ou pour 
faire confenfr Desbarreaux à notre mariage , ou 
pour nous marier à fon infu ; je n’étois pas moins 
agité. Nous arrivâmes : Desbarreaux fe mit au lit 
avec une groffe fievre. Le lendemain fon mal devint 
plus violent, & enfin on défefpéra de là vie. Il 
demanda Carrière, qu’on alla chercher fur le champ, 
& qui arriva le foir meme. Le curé , par l’avis 
du médecin, lui dit de fe préparer à la mort, &c 
qu’il n’avoit plus que quelques heures à vivre. Il 
ei reçut l’arrêt fans murmurer. Il nous fit venir, 
Placidie & , moi , auprès de fon lit , & après que 
tout le monde , hors Carrière, fut forti de fa cham- 
bre , il nous parla dé la forte.... « Moniteur, 
» me dit - il d’une voix mourante, en s’adreffant 
» à moi, vous avez abufé de ma confiance & de 



DE M. D* A RB ENTIÈRE S. 1 63 

» mon amitié. Dans un autre tems je n’euffe pas 
» borné mon reffentiment à de (impies reproches ; 
» mais aujourd’hui que je regarde les chofes d’un 
» autre œil que je ne le faifois il y a trois jours, 
» loin de m’emporter contre vous , je vous fais 
» mille remerciemens de m’avoir empêché d’exé- 
» çuter les coupables deffeins que j’avois fur Pla- 
» cidie. Vous les favez, fans doute, c’eft pour-* 
» quoi je ne vous en parle pas. Je vais rendre 
» compte à dieu de mes actions , je ne dois plus 
» fonger qu’à lui démander pardon de mes éga- 
» remens, & qu’à le fléchir. Vous avez plu à ma 
» fille ; votre mérite & votre fageffe me font ef- 
» pérer qu’elle fera heuretife avec vous ; je vous 
» la donne. Et vous, ma fille, pourfuivit-il, en 

# fe tournant de fon côté , pardonnez à un père 

h que fon amour pour vous avoit aveuglé. Je dé- 

< 

» telle les pernicieux confeils que j’avois eu l’impru- 

# dence de vous donner ; & je mourrois incon- 
» folable, fi je croyois qu’ils euffent fait la ir|pin- 
» dre impreffion fur votre cœur. Effacez -les de 
» votre mémoire & qu’il n’en foit plus parlé. Ré- 
» parez par votre vertu , par votre modefiie & 
» par votre fidélité, les idées ambitieufes & pro r 
h fanes que j’avois youlu vous infpirer. Faites plus, 

# enfeveliffez dans un filence éternel ces funeftes 
h çirçonftànces de ma vie; épargnez à la méinoirp 
» de votre père les erreurs où il s’étoit abandonné. 

R iv 


1 



4 

Mémoires 

» Mon fils , reprit-il çn me prenant la main, car 

» je ne dois plus vous traiter autrement , je vous . 

» fais, en vous donnant Plaçidie, un prêtent dont 

» j’efpere que vous me bénirez le relie de vos 

» jours. Aimez-la & pour elle & pour moi : elle 

» le mérite par fa beauté y elle le méritera par fa 

» conduite; & je le mérite moi -même par tout 

» ce que j’ai fait pour elle , fi vous en exceptez 

» des extravagances , qui , grâces au ciel , n’ont 

•*> point eu de fuites , & pour lefquelles vous me 

» voyez pénétré du plus vif repentir. Je fens que 

> ma mort approche , lailfez-moi donner ces der- 

» niers momens aux penfées de l’éternité. Em* 

» braffez-ipoi , mes enfqns. Carrière vous fervirâ 
» 

» de père , c’ell' un ami fidèle & généreux ; ü 
» fait tous mes fecrets , & vous les apprendra. 

» Adieu , foyez heureux , & recevez n\d. béné* 

» diéliqu, » 

Nous fondions en pleurs , Plaçidie , Carrière & 
moi , & nous ne pûmes proférer une feule "parole 9 
tant nous étions faifis. Desbarreaux fe Tentant affoi- 
bli * &; voyant que nos larmes l’attendrilïoient , 
nous |it figue de fortir. Le curé rentra, & il rendit 
l’ame entre fes mains. Plaçidie accablée de la plus 
vive douleur, fe.jetta fur le corps de fon père; 
orç eut toutes les peines du monde à l’arracher de 
fa chambre. Loin de pouvoir la confoler , j’avols 
moi-même befoin de confolation. Je la remis en&fè 



ÇE M. d’ArbentiIres. 165 

igs mains de Carrière qui l’emmena chez lui ; je 
fis enterrer Dèsbarrçaux , je fus les rejoindre lç 
lendemain, 

Carrière commençant à ufer des droits de père, 
que Desbarreaux lui avoit laiffés en mourant, me 
dit qu’il ne croyoit point que je fongeaffe à époufer 
Placidie avant la fin de la campagne ; que je ne 
pouvois pas lui moins donner que quatre ou cinq 
mois pour pleurer fon père ; qu’elle-même avoit 
Je cœur trop bon pour donner les mains à un en- 
gagement avant ce tems-là ; qu’ainfi il me con- 
feilloit de partir au plutôt ; qu’à l’égard de nos 
affaires , il en auroit autant de foin que des fiennes 
propres. Que la terre où Desbarreaux étoit mort , 
ri’étoit plus à lui ; que méditant un voyage en 
Italie , il la lui avoit vendue : mais que ’fi nous 
voulions y rentrer, il étoit prêt à nous k céder, 
finon que le prix de cette terre étant éneore en 
fon entier , nous en , ferions tel ufage' que bon 
nous fembleroit. Il finit , en me preffant de partir, 
& me repréfentant qu’un plus long féjour m’eipo-^ 
foit à être arrêté , ou bien à perdre ma compagnie. * 

Si j’avois canfulté mon cœur, j’aurois eu bien 
des chofes à répondre à ces raifons ; mais enfin 
quèlle que fut ma paffion pour Placidie , il falloit 
accorder Ion devoir & le mien avec cette paffiori. 
Je dis à Carrière que je lui obéirois & que j’allois 
me dilpofer à partir. Pendant que je préparois mon 



a 66 Mémoires 

l 

équipage , mon valet vint me dire qu’un homme 
demandoit à me parler. Je donnai ordre qu’on le 
fit entrer. 

Après m’avoir demandé deux ou trois fois , fi 
c’étoit moi qui fe nommoit monfieur d’Arbentières, 
il me dit que fon maître l’avoit chargé de me ren- 
dre cette lettre en main propre,, & qu’il me prioit 
de lui faire réponfe fur-le-champ. Elle étoit d’un 
de mes anciens amis que je n’avois point vu depuis 
long-tems. Il me mandoit qu’il avoit des chofes à 
me dire qui ne s’écrivoient point, & qu’il m 'im- 
portait extrêmement de favoir ; que fi je vouloir 
prendre la peine de monter à cheval & de venir 
le trouver dans un endroit qu’il m’indiquoit, il me 
donnerait des marques efientielles qu’il étoit tou- 
jours mon ami. Je montrai la lettre à Carrière , 
qui me dit que je ne devois pas héfiter d’aller trouver 
mon ami. Je montai fur-le-champ à cheval, & dis 
à celui qui attendoit ma réponfe que j’allois la porter 
moi-même., 

Courdaval (c’eft le.nom de mon ami) m’att en- 
doit au rendez-vous. Nous nous donnâmes toutes 
les marques d’amitié que peuvent fe donner deux 
amis charmés de fe revoir après une longue ab- 
fence. Il me dit naturellement qu’il m’avoit envoyé 
chercher pour m’avertir de prendre garde à moi, 
parce qu’on en vouloit à ma liberté. Monfieur le 
duc de ... . ajouta-t-il, efl outré contre vous; vous 



DE M. D’ÀRBENTltRES. %6j 

l’avez trompé , vous lui avez menti. Il a fti que 
vous étiez ici fans congé ; il s’efl fait donner une 
lettre -de -cachet pour vous faire arrêter, & l’on 
vous cherche pour vous envoyer à la baftille. Je 
vous dirai de plus qu’il eft paffionnément amou- 
reux de la belle perfonne que vous ayez fait* paflfer 
pour votre femme, & que dès qu’il aura reçu un 
Courier qu’il attend avec la dernière impatience, 

* t • « 

il mettra tout en ufage pour découvrir le lieu de 
fa retraite. Ne me demandez point comment je fuis 
inftruit ^ qu’il vous fuffife de croire que je le fuis 
de bonne part. Votre congé eft expiré , non-feu- 
lement votre compagnie eft perdue , mais on parle 
. de vous conduire à la baftille pour des affaires d’état. 
J’ai quelques mefures à garder, continua-t-il , qui 
m’ont empêché d’aller chez Carrière , & qui ne 
me permettent pas de refter plus long - tems avec 
vous. Adieu. Si vous avez befoin d’argent , j’ai 
cent piftoles à votre fervice : les voilà. J’ai de 
plus un pafle-port pour deux perfonnes , dont vous 
pourrez vous fervir , fi vous voulez vous retirer 
en Hollande. 

Le confeil étoit falutaire & ne pouvoit venir 
plus à-propos. J’embraffai mille fois Courdaval, 
en le remerciant de fa générofîté ; je refufai fon 
argent , & je me contentai du paflfe - port* Je lui 
dis mes affaires en deux mots , & je le priai , s’il 
le pouvoit fans fe commettre , de venir confirmer 


i 


N 


1 68 Mémoires 

à Carrière tout ce qu’il m’avoit dit. J’eus quelque 
peine à le faire confentir à cette démarche ; cepen- 
dant je lui fis fentir fî clairement que Carrière tr 
Placidie même pourroient croire que je leur en impo- 
fois , qu’il fe rendit à mes raifbns. 

Nous nous mîmes en chemin ; & dès que je 
me fus un peù remis des frayeurs que m’avoit caufées 
l’image de la baftille , je lui demandai par quel haforçl 
il étoit dans ce pays. Il me répondit que j’avois 
raifon d’en paroître furpris , & que fi je favois fes 
aventures , j ’avoukrois qu’il étoit encore plus à plain- 
dre que moi , puifque fes maux étoient fans remede. 

11 ne tiendra qu’à vous , lui dis-je , que je ne les 
fâche. Ngus avons plus d’une lieue à faire pour 
nous rendre chez Carrière , & vous avez plus de 
tems qu’il ne vous en fout pour ce récit. Courdavaf 
ne fè fit point preffer , & prit ainfi la/parole. * 

i 

' « De quatre frères que nous ^étions , il en mou- 
rut deux à Strasbourg. Je le fois, interrompis-je ; 
j ’étois moufquetaire avec eux... J’étois Je plus jeune 
de tous , pourfuivit Courdaval ; &*mon père ai- 
moit fi paflionnément celui qui reftoit avec moi, 
que ne pouvant plus fouffrir toutes les marques de 
prédileftion qu’il lui donnoit , je pris le parti d’allèr 
fervir fur mei. A peine y avois-je fait deux cam- 
pagnes, que ce fils bien^aimé mourut de la petite- 
vérole. Mon père me rappella, & n’ayant plus que 


9 


I 


J 



de NL^d’Arb ENTIÈRES. 169 

moi d’enfâns, il. ne* voulut plus que je ferviffe. Je 
revins donc à Paris,, où je vécus comme tous les 
autres jeunes gens ; m’abandonnant à tous les plaifirs. 
Vous connoiffez mon humeur ; la plus belle femme 
n’a jamais pu me fixer deux jours , & fouvent je 
m’en dégoûte avant qu’elle ait eu le téms de me 
rendre heureux. Je ne me donne point pour un 
homme à bonnes fortunes, ni pour un homme d’un 
grand mérite ; qims comme il faut peu ' de chofès 
pour plaire & que je fuis d’une figure allez préve- 
nante , je n’avois pas eu lieu de me plaindre des 
femmes , jufqu a l’aventure que je vais vous conter. 

» Madame de Rubin ell demeurée .veuve très- 
riche avec deux filles. L’aînée étei't.fort aimable 
lorlque je la connus. Mais quoiqu’elle n’aii pas en- 
core vingt-cinq ans , elle a perdu fa beauté eüé 
eft maigre , deflechée, quoiqu’affez blanche. Ses 
yeux ont perdu leur éclat. Ce ne font plus des yeux 
animés , dont les regards pénétraient jufqu’au cœur * 
mais des yeux qu’il femble , que la. nature n’a faits 
précifément que pour voir; enfin. de. tpusfes char- 
mes , il ne lui reâp plus que de' grands cheveux 
blopds, qui ne lui font pas d’pn. grand ufàge. , Je 
ne vqus dis rien de fçn. 'humeur ;.la r fuite de,- mot» 
difcours vous la fera connoître., U ;çfLbjoo; pourtant 
que vous fâchiez qu’elle a fouffert la mêmerakér 
ration, les mêmes changfmens que fon. vjfàge. Je 
m’attachai à' elle, moins par goût que përJjahitüdei 


270 Mémoires 

Madame de Rubin & mon père demeuraient dans 
la même maifon ; j’étois tous les jours chez elle; 
mes afliduités auprès de fa bile lui fàifoient plaifir; 
elle me regardoit comme un bon parti. Mon père, 
de Ton côté , qui lavoit qu'elle étoit riche , & qui 
délirait uniquement de me voir prendre un enga- 
gement folide , étoit bien ailé -que je l'aimalTe. 

Autorifée du contentement de fa mère , made- 
«noifelle de Rubin me recevoit parfaitement bien. 
Je ne fus -pas iong-4ems à lui perfuader^ue je l’aimois 
& à favoir qu’elle m’aimoit aufli. Elle recevoit tous 
les jours des galanteries de ma part * dont elle me 
tenôit un compte infini. Je lui fkifois valoir les 
moindres choies. Si je manquois une partie de fpec- 
tacle , fi je rompois un fouper , je h’avois qu’à 
lui dire que c’étoit pour elle ? elle me croyoit; 
elle étoit charmée. Je lui dois cette juftice, mal- 
gré tous les maux qu’elle m’a faits dans la fuite', 

% » 

qu’ü n’y a point de bons procédés dont ellè ne 
m’ait comblé. Jamais fille n’a été plus généreute, 
jamais fille ne- m’àvoit para plus digne d’être ai- 
mée que je la trouvois' alors. Elle recevoit à mer- 
veille mes amis , lorfque je les menois chez elle. 
On y jouoit , on y faifoit des concerts ; les con- 
certs & le jeu étoient toujours fui vis d'un très-bon 
fouper. v 

Pendant que nous vivions dans la meilleure in- 
telligence du monde , & que , fatisfait de fon cœur > 


V 


! 


de M. d’ArbentiÉres.. 

je me croyois revenu de toutes mes inconflances , 
mademoifellfe de Mené, fa cadette, revint du cou- 
vent. Elle avoit dix-fept ou dix-huit ans ; c’étoit 
une brune piquante par la beauté de fon teint. Je 
ne vous en ferai point un portrait tel qu’on en 
voit dans Cyrus ou dans Clélie; je vous dirai feule-* 
ment qu’elle étort mille fois plus belle que fa fœur, 
quoique fa fœur fe piquât de beauté , & qu’elle 
eût raifon de s’en piquer. Pour l’efprit , je vous 
avouerai qu’il n’étoit^que {impie naturel, & que 
la fincérité & Pingériuké la rendoient charmante: 
eu un mot, la nature dans toute fa fimpîicité s*ex- 
primoit par fa bouche. Incapable de feindre , on 
lifoit dans les yeux tous les fentimens d’un cœut 
droit , tendre & confiant. Je la regardai d’abord , 
comme la fœur de ma maîtreffe, c’eft-à-dire, que 
je ne reffentis rien pour elle. Je m’étôis étourdi fer 
le plaiiir de changer.. Content du cœur de made- 
hioifelle de Rubin , je me bornois à l’aimer & à 
m’en faire aimer ; & puifque j’étois deftiné à me 
marier , je me trouvois heureux dé pouvoir paffer 
mes jours avec elle ; je preffois même mon père 
de hâter mon bonheur : elle partageoit mes en> 
preffemens. Mais pourquoi vous arrêter davantage ? 
Lorfque ma paflion paroiffoit la plus vive \ foit 
caprice, foit fatalité, je revins à mon naturel, & 
je changeai tout-d’un-coup. Je me fis quelques re- 
proches de mon inconftance , je ne pouvois me la 


*7» • M i'M Ol'RE l 

pardonner ; mais enfin je m’y accoutumai , & je 
la trouvai fi agréable , que je n’eus pas la force 
de m’en défendre. Je voyois tous les jours made- 
«poifelle de Mené , je lui difois des galanteries qui 
l’embarraffoient , & auxquelles elle ne répondoit 
qu’en rougifiant. Je la louois fur fa beauté ; mes 
louanges la troubloient , & j’étois charmé de fon 
' trouble. Enfin, je lui dis que je l’aimois, je la priai 
4e me croire : elle me répondit ingénûment qu’elle 
ne • favoit pas ce que c’étoit qu’aimer ^ mais que fi 
c’étok vivre avec quelqu’un , comme je vivois avec 

l 

ià fœur, aimer étoit quelque chofe, de bieji doux % 
qu’elle n’en' favoit pas la raifon , mais quVle étoif 
•quelquefois jalçufe de nos feptimens & dé nos dif» 
cours. Hélas ! continua-t-elle d’un air encore plus 
ingénu , vous me dites que vpus m’aimez & je 
fais que c’eft ma fœur que vous aimez ; quelplaifir 
prenez-vqus à me dire des chofes qui ne font pas 
vraies ? Je n’ai point d’expérience : fincère , je crois 
que tout le monde eft comme moi ; & fi j’allois 
vous croire , je mourrois de douleur de me voir 
trompée.. Ah J lui dis-je , en. me jettant à fes ge- 
jxoux ; vous ne le ferez jamais ; je fens pour vous 
mille fois plus d’amour que je n’en ai fenti pour 
votre fœur. Je l’ai aimée , il eft vrai , mais je ne 
vous avois point vue , & je vous jure que je n’avois 
.pour elle qu’une paffion languiffante ; vous feule 
pouviez remplir tous les vuides de mon cœur ; S 

éprouve 



DE M. D’ A RB ENTIÈRES. 273 

éprouve auprès dé vous des tranfports & des vi- 
vacités qu’il n’éprouvoit point auprès d’elle : j’étois 
né pour vous adorer. Ne craignez rien , ajoutai- 
je , en lui baifant la main ; le plus inconfiant des 
hommes cefferoit de l’être pour vous , & ma vie 
vous répondra de ma fidélité. Mais reprit - elle , 
nous trahirions ma fœur , ou du moins vous la tra- 
hiffez , & je tremblé que vous ne me trahiriez auffi. 
Si vous lifez dans mon cœur, vous voyez ce qui 
s’y palTe ; je n’en fais pas bien expliquer les mou- 
vement , mais enfin je fèns pour vous ce que je 
n’ai jamais fenti pour perfonne. Pourquoi voüs dis-jé 
toutes ces chofes ? Que je fèrois malheureufè ! que 
vous feriez indigne , fi vote abufiez de ma confiance 
& de ma bonne-foi ! . . Je n’eus pas le tems dé 
lui répondre ; fit foeurétttri r màdemoifelk de Mené 
nous laifla' feuls. Je fis -mes- efforts pour nié con- 
traindre ;mais qu’on eft peü maître de fon cœur! 
Elle me trouva rêveur & diftrait; à peine eus-je 
la force de lui parler; élle-m’eri fit la guerre; je 
lui donnai quelques mauvaifeS* exeufes , Sc je fortis 
peu. de tems après , fans beaucoup m’embarraffer 
des réflexions qu’elle pourroit faire. J’étois trop rem- 
pli de mon bonheur , pourm’oecttper d’autre chofe. 1 
Je parie à un amant, continua Courdaval en s’in- 
terrompant; ainfi vous concevez fans douté tout ce 
qu’a de doux St de flatteur l’état où je me trou- 
vois. : Faire naître de la paffion dans un jeûne cœur 
Tome VI, S 


S 



274 Mémoires 

-qui n’a jamais, aimé, qui ne fait pas même ce que 
c’efl que l’amour ; non , rien n’approche de - ce 
bonheur. 

Cependant mademoifèlle de Rubin fut alarmée 
de ma froideur, mais elle n’en démêla point la 
caufe ; elle efpéra que je ferais plus ràifônnabie le 
lendemain. Mais je pris fi peu de peine pour la 
j-afTurar , & fon aimable foeur fut fi peu fe dégui- 
fer , que fon ainée eut de violens foupqons de mon 
infidélité. Loin de les détruire , mes regards & mes 
empreffemens les confirmèrent. Je la croyois ca- 
pable de jaloufie , mais elle m’en donna les mar- 
mites les plus terribles.. Lorfqu’elle iitt convaincue 
de mon inconfiance & de ma trahifoli, elle me 
défendit d’entrér dans fa chambré , fans vouloir au- 
cun éclairçifTement avec moi * ellé m^ffura que je 
n’en iqéritois pas : elle accabla fa foeur d’injures & 
de reproches. Mademoifèlle de Mené les fçuffrit 
fans un feul mot , ôç laifla prendre à fejn ai- 
llée un fi grand empire fur elle , qu’il n’y a . point 
de mauvais traiteraens qu’ejle n’en ait /éjçys 
la fuite. > 

à , *. 1 . . 4 I t » * % ^ I | 

Pendant que tout cela fe pafloit , mon $ÿre 
qui ne favoit riçn de ma brouillerie âveo made- 
moifelle de Rubin , avoit tout réglé && tout aJrrafegé 
avec fa mère pour notre mariage; & lorfque ma- 
dame de Rubin lui dit en quel état les choies fe 
trouvoient , elle lui répondit qu’elle mourroit 

S- 

’ » * 

* . * 


V 


! 


DE M. b’A RB ENTIÈRES 175 

plutôt que d’époufer un traître & un parjure* 
Et comme fa fœur étôit préfente à la conver- 
fation , elle lui fit un portrait affreux de mon 
cara&ère , dans l’efpérance de me perdre dans lé 
cœur de fa fivale : mais efle fe trompa, Mademoi- 
' felle de Mené me manda le loir même toutes les 

s > 

noirceurs dont fa fœür m’avoit dépeint , & m’af* 
frira que loin d’avoir fait la moindre impreffion fur 
elle , tout ce qü’on lui avoit dit pour la dégoûter 
ne fervoit qu’à me rendre plus cher à fes yeux; 
que je fuffe fidele, & que . je comptaffe fur fbii 
cœur ; qu’elle était charmée de toutes les perfé-; 
cutions qu’elle èffuyoit à mon fiijet ; que c’étoit 
un mérite pour' die auprès de moi , & que la pa- 
tience avec laquelle je les lui verrois fouffrir, me 
convaincroit de fa fidélité. Madame de Rubin voyant 
que fa fille me refufoit abfolument, lui propola un 
autre parti ; mais elle ne la trouva pas plus docile* 
Elle m’aimoit encore, & n’avoit fait fèmblant de- 

% 

me refafèr que pour ne pas s’expofer elle- même 
à la honte d’un refus. Cependant elle feignit d’en- 
trer dans les vues de fa mère, efpérant que ma 
paflioift pour elle n’étoit peut - être pas fi bien 
éteinte qu’elle ne fe rallumât quand je la vérrois 
fur le point' de fe donner à un autre. Celui qui 
prétendoit à fa main parut prefqu’auffi-tôt; mais 
il n’eut pas peu à fouffrir de fes inégalités & de 
fes travers , quoiqu’au dehors elle aflfeâât de le bien 

. Slj 


176 Mémoires 

f 

traiter. Je voyois tout ce manège fans m’en inquié- 
ter. Comme elle continuoit de perfécuter fà fœur, 

& de la dçfoler , je commençai à la haï; & à la 
méprifer ; ce fut même avec fi peu de ménage- 
ment , qu’il lui fut aifé de s’en apperçpvoir. Je 
difois hautement qu’elle étoit une folle , qu^ fal- 
,loit la mettre aux petites - maifons. Elle le fut, elle 
en devint furieufc; fes mauvaifes manières & fa 
tyrannie redoublèrent : Ô£ tout je mal qu’elle fai— 
fpit à fa fœur ne la fàtisfaifant point , elle tourna 
fon déféfpoir contre elle -même; elle ne dormoit ' 
plus , elle ne voyou perfohne : enfin elle fe tour- 
menta fi fort, qu’eHe en perdit fa beauté & f*> 
raifon. . . . Ceft une chofe terrible que la jalotifie f. 
quels défordres, quels ravagés ne fait-elle point] 

- Mademoifelle fie Rubin s’appércevânt qu’elle é-. 
toit la première viâàme de fa colère , changea de 
conduite en apparence avec f à fœur; elle fe ra- 
doucit tout d’un coup, & feignit qu’ayant renoncé 
au mariage , elle ne fe réferveroit qu’une penfion » 
fi fa fœur vouloit époufer un homme qu’elle lui 
nomma. EHe. fit tous fes efforts pour l'engager à 
prendre ce parti , fans négliger l’autorité dé leur 
mère. Le rival parut; j’en fus, alarmé, mademoi- 
felle de Mené me fut mauvais gré de mes. inquié- - 
tudes. Je vous les pardonne , m’écrivit- eHe , fi 
l’amour feul vous les caufe; mais j’en fuis incon- 
folable fi la méfiance y entre pour quelque chofè: 



f 


DE M. d’Arbentières. 177 

, connoiffez mon cœur , vous l’avez touché , il vous 
aime, rien ne peut le faire changer. Ne fuis -je pas 
affez malheureufe dans ma fituation , fans que vous 
travailliez vous-même à m’accablèr par vos foup- 
çoris & par vos craintes ? On me tourmente , je 
fuis environnée de gens qui veulent faire mon 
malheur ; au lieu de m’aider de vofre efprit & de 
vüs confeils , vous vous affligez. Ayez donc plus 
de force, & mandez-inoi ce que je dois faire dans 
, cette occafibn. 

Le rival dont j’ai parlé étoit un maître - des- 
comptes. Il fit tous fes efforts pour plaire à ma 
jeune maîtreffe ; mais quand il vit qu’il perdoit fon 
tems , & qu’il ne pouvoit s’en faire aimer , il eut 
recours à madame de Rubin. Elle afinôit fa fille , 
elle n’eut pas la force de la contraindre, ni la du-» 
reté de la mettre dans un couvent; & le maître- 
des-comptes prit le fage parti de la retraite. 

Mademoifelle de Rubin, dont la vengeance n’é- 
toit pas fatisfaite, prit une réfolution défefpérée , 
& dont je frémis encore quand j’y penfe. Sa lai- 
deur augmentoit tous les jôurs ; tous les jours fa 
jeune fœur embelliffoit ; elle jura la ruine de fes • 
charmes. On m’a quittée pôur ma fœur , difoit-elle , 
je la mettrai dans un tel état , que l*on ne pourra 
s’empêcher de la quitter pour une autre. ... Je ne 
fais pas quelles pernicieufes drogues eÙe lui fit 
prendre, ni comment elle les trouva'; mais cette 

S * • • 

U] 


1 


178 Mémoirês , 

aimable perfonne tomba dans une langueur digne 
de compaflion. La beauté de fon teint s’effaça , 
elle perdit fon embonpoint , une pâleur livide 
la rendit méconnoiffable à elle -même. J’appris cet 
accident, j’en fus au défefpoir; mais ne pouvant 
foupçonner mademoifelle de Rubin d’un procédé fi 
noir, je crus que le chagrin feul avoit caufé ce 
changement Je la priai de ne fe point affliger ; je 
lui fis dire que fon mal ne venant que de l’agita- 
tion de fon efprit , quelques jours de repos & de 
tranquillité la guériroient. Le médecin , foit qu’il 
fût gagné , foit qu’il n’en fÜt pas davantage , dit 
que fon mal n’étoit qu’une maladie ordinaire aux 
jeunes filles à marier. Mademoifelle de Rubin en 
fit des railleries qui me revinrent ; fa cadette les 
fut auffi. Alors elle ne fut plus rtaîtreffe de fit 
difcrétion , elle m’ouvrit fon cœur fur les foupçons 
qu’elle ayoit contre, fa fœur. Nous conclûmes que 
çetoit elle qui l’avoit mife dans cet état; je la 
cherchai pour f obliger à m’avouer la vérité. J’étois 
dans une fi grande fureur, que je 'ne fais pas de 
quoi je n’aurois pas été capable fi je l’avois ren- 
contrée; mais elle eut tant de foin de m’éviter, 
que je ne pus la voir. Cependant fa haîne n’étoit 
pas fafisfaite ; mademoifelle de Mené n’étoit^ pas 
affez laide à fon gré , puifque je l’aimois encore. 
J’avois confulté fa maladie , on m’avoit donné des 
temedes qui fembloiçnt faire un affez bon effet. 


DE M. D’A RB ENTIÈRE S. *79 

$t on cômmcnçoit à ne plus défefpérer de fa gué- 
rifon. La cruelle mademoifelle de Rubin entra dans 
fa chambre pendant la nuit , & la trouvant endor- 
mie , elle lui cicatrifà le vifage avec un diamant , ôc 
verfa de l’eau-forte dans fes plaies. Cette pauvre fille . 
fo réveilla en pouffant de grands cris ; mais fa fœur 
avoit déjà difparu. Elle fit un effort fur elle-même, 
elle appella du monde à fon fecours ; fa femme-de- 
chambre la crut morte , quand elle la vit toute enfan- 
glantée & fans connoiffance. Sa mère accourut au 
bruit qu’elle entendit, & fa cruelle fœur eut l’éf- 
fronterie d’y venir' auffi. Figurez-vous quel affreux 
ipeélacle ce fut pour une tendre mère , qui aimoit 
pafliQnnément fa fille , de la trouver dans un état 
fi déplorable. .On lui demanda qui l’avoit traitée 
de la forte: foit générofité, foit qu’elle craignît 
de fe tromper, elle n’en donna aucun éclaireiffè- 
ment ; elle fut confiante à dire que ce malheur lui 
étoit arrivé en dormant , & qu’en s’éveillant elle 
n’avoit vu perfonne dans fà chambre. L’eau - forte 
avoit pénétré, jufqu’aux os. Le chirurgien qu’on 
avoit envoyé chercher fe trouva fort embarraffé ; 
il promit néanmoins de lui fauver la vie, mais il 
-dit en même tems que la cure feroit imparfaite, 
puifque mademoifelle de Mené, de la plus jolie 
perfonne de Paris , alloit devenir la plus laide. 
Elle prit fon parti avec un 'courage héroïque , & 
fouffrit les douleurs les plus aigiies avec une pa« 


x8o Mémoires 

dence infinie. L'appartement de madame de Rubin 
retentiflbit de cris & de gémiflemens : je les en- 
tendis , je me levai, j'y courus ; le chirurgien mettoit 
le premier appareil. Que vis -je! que devins -je! 
je n'ai point d’expreflion pour vous dépeindre mon 
défefpoir. On ne meurt point de douleur , puif- 
que je n’expirai pas à cette funefte vue. Je ne 
. gardai plus de melures dans une fi cruelle, circons- 
tance. Cruelle, m’écriai -je en m’adreflfcnt à made- 
moiselle de Rubin , ce font-là de vos coups. Quel 
autre motif que la jaloufie peut être capable d’une 
fi noire barbarie ? Achevez , inhumaine , percez- 
moi le coeur; c’eft moi qui vous ai trahie, c’en 
moi qui vous hais, c’eft moi qui vous détefte: 
votre foeur étoit innocente , pourquoi l’avez-vous 
punie.de mon crime? C’ étoit fur moi que votre 
fureur devoit s'exercer ; mais , hélas ! vous vous êtes 
vengée plus cruellement que fi vous m’aviez ôté 
la vie. 

Quelque fenfibles & quelque vraifemblables que 
fu fient mes reproches , die n’en fut point émue ; 
elle goûtoit à longs traits le plaifir de la Vengeance. - 
La mère fe livroit à fes triftes réflexions, 6t ne 
djfoit mot.... Quoi, madame, lui dis- je, vous' 
gardez le. filence dans une pareille occafion ! Hé- 
las! me répondit -elle en ibupirant, que voulez- 
vous que je dife ? De qudque côté que je me 
tourne , je n’entrevois que des fujets de douleur. 


DE M. D’ARfiENtliRES. lit 

I ' 

Si . je venge la cadette , je perds rainée : eft-ce à 
moi à être juge dans tine caufe où j’ai tant d’in» 
térêt ? Ma fille , continua-t-elle en s’adreffant à 
mademioifelle de Rubin , feriez-vous capable d’une- 
aéfion fi indigne? & vous, ma chère enfant, eft* 

. ce-vous que je vois dans nn état fi funefte ? Ces 
tendres regrets furent fùivis de homes amères qui' 
- ne pro^tufirent aucun effet. L’aînée ne fut que foup- 
qonnée; la'conviâion en eût été trop odieufe. On' 
affoupit cette aventure, & mademoiselle de Mené' 
fe jetta dans un couvent dès qu’elle fut guérie, & 
fe fit rdigieufè. Je fis d’inutiles efforts ^pour la dé- 
tourner de cette réfolution , j’eus beau lui jurer 
que je l’aimois autant que lorfqu’efie étoit dans fon 
plus grand éclat , que je me tiendrois heureux de 
paflèr mes jours avec. elle, & que j’effimois plus' 
les qualités de fon ame , que les chûmes de fà 
perfimne. Elle ne in’écouta point & ne voulut plus 
me voir , quelques jours même avant fa retraite 
du monde. Cette aventure me caufa tant de cha- 
grin , & d'horreur pour mademoifeUè de Rubin , 
que pour l’éviter, je priai mon père 4e me per- 
mettre d’aller en Efpagrie. R y confentit , & je fis 
ce voyage dans le plus cruel état où l’on puiffe 
fe trouver. Il y avoit à peine fix mois que j’étois 
parti, lorfque je reçus dés lettres dé France, qui 1 
m’apprirent qu'une longue maladie avoit empêché 
mademoifèUe de Mené de faire profeffion , & qu’eHe 



iSt Mémoires 

ëtoit retournée chez ia mère. Ces nouvelles ré- 
veillèrent un amour que l’impofiibilité du luccès 
oommençoit à afFoiblir. Je fends renaître tous mes 
tranfports; je me reprochai le peu cf empreffement 
que j’avois témoigné pour la. retenir dans lë monde ; 
je me flattai que je ferais plus heureux , fl je pou- 
yois encore lui parler. Je pris la polie , réfolu de 
la fléchir ou de mourir à lès genoux. Elle apprit 
- mon retour , elle craignit raa vue , & fe hâta de 
faire des vœux. J’arrivai quelques jours après cette 
cruelle cérémonie. Je fus accablé de ce nouveau 
confre-tems. On me remit une lettre de fa part , 
qui ne fèrvit qu’à aigrir ma douleur, & qu’à me 
faire mieux lèndr la perte que j’avois faite. La voici , 
lifez-la , d’Ârbëndères , & voyez fl j’ai tort de re- 
gretter une perfbnne dont les fendmens font fi 
refpeâables. » 

Je pris la'lettre & j’y trouvai ces paroles : 

* • 

1 

. « Vous pouffez trop x loin lé fouvenir d’une in- 
» fortunée, qui ne doit plus vous demander d’au- 
». tre grâce que celle de l’oublier; je vous ai tour 
» jours cru généreux, mais je ne croyois pa£ que 
» vous le fuffiez jufqu’à vouloir devenir viâitne 
» de votre générofité. Eft-il poffible que Vous ayiez 
» fongé quelquefois que je ne fuis plus qu’un ob- 
» jet d’horreur , & que vous n’en ayiez point 
» conçu pour moi? Si cela eft , je j’avoue, il n’y 


i 


DE M. D* An B E N T li R E S. 283 

** a que vous au monde capable d’un fi grand 
•» effort ; mais , ne craignez pas que j’en abufe ; 
» vous m’avez fait un facrifice , je vous en dois 
» un autre. Je pris d’abord le parti dé me retirer 9 
» par la crainte de vous voir repentir un jour de 
la démarche que vous vouliez faire aujourd’hui, 
»> C’efl par reconnoiffance que j’abandonne le 
» monde pour jama^. Ce feroit mal répondre à 
»> votre amoiir 9 que de vous donner une perforine 
♦> à qui fa difformité feroit peur à ellerméme , fî 
» elle étoit encore fenfîble aux chofes de la terre, 
p> Vous êtes digne d’un meilleur fort; je ferai toute 
* ma vie des -prières; au ciel pour vous le pro- 
» curer ; c’eft tout ce que je vous prie d’exiger 

» de moi. » 

✓ • • 

de Mené. 

/ 

« Quelques jours après , mademoifelle de Ru- 
bin , pourfuivit Courdaval , rue fit parler de rac- 
commodement J’en rejettai bien loin les propofi- 
tions. Avouez , mon' cher d’Atbentières , que je 
fuis bien malheureux. Aüffi charmé que jamais 
dè mademoifelle de . Mené , je l’adore ; & pour 
mon malheur elle eft éternellement perdue pour 
moi. » 

\ 

Courdaval ayant fini fon hifioire , je plaignis 
& deftinée 6c celle de mademoifelle de Mené. Un 


1 


l&f Ui MOIRE j 

hiomenf après , nous. arrivâmes chez Carrière, à 
qui ce fidèle ami confirma , en préfènce de Pla» 
cküe, tout ce qu’il m’avoit dit des defTeins du 
duc de ... . fur elle & fur ma liberté. Ils en fb* 
rent effrayés , & confentiretit que je. priffe des 
mefures pour prévenir ce double malheur. Cour» 
daval , qui. ne pouvoit pas refier davantage , prit 
Congé de nous, & partit. 

Carrière me dit que je n’avois point de tems à 
perdre ; qu’il falloit que j’époufaffe Placidie le foir 
même, & que nous priffions la fuite dès le len- 
demain. Y confentez - vous , belle Placidie ? lui 
demandai - je en tremblant ; aurez - vous la bonté 
de fuivre ma fortune 1 Oui , répondit-elle , je vous 
fuivrai par-tout quand vous ferez mon mari. Car- 
rière fortit après avoir entendu cette réponfè, & 
revint accompagné d’un notaire & du curé. Celui- 
ci avoit fait d’abord beaucoup de difficultés de 
nous marier fans cérémonies; mais il s’étoit rendu . 
aux raifons & à l’amitié de Carrière , qu’il con- 
noiffoit pour un homme difcret & plein de pro- 
bité. Le. notaire drefTa le contrat qui fut figné par 
tous ceux qui étaient dans la chambre, & le curé 
nous donna la bénédiction nuptiale. Au lieu de 
longer aux plaifirs qui fuivent ordinairement cette 
bénédiCtion, nous ne longeâmes qu’à notre dé- 
part. Nous réfblûmes que Placidie prendrait un de 
mes habits , car nous n’avions pas le tems d’en 


DE M D’ÀRB EtîTlèRÊS. 

« — • * * 

faire faire. Elleétoit fi charmante dans ce dégui* 

feftient , qile c p craignis qïj^elteri’en pât paÿ 
foutenir le perfonnagé. On la reconnoîtra , difbis^ 

« j 

je, par-tout où nous arrêterons. Je fouhaitai pres- 
que dans ce moment - là qu’elle fut moins belle. 
Nous réfolûmes encore que Placidie paflferoit pour 
un jeune feigneur , qui alloit trouver un de fes 
parens fur la frontière., & 'qu’elle ne me parleront 
que comme à f<5n. valet-de-chambre. Elle vouloit 
aller à cheval , mais je m y oppofaî. Pour lui en 
épargner la fatigue & pour faire plus de diligence. 
Carrière avok ùne chaife de pofte qu*il lui prêta, 
il me donna de l’argent pour faire moii voyage , 
& pour attend* e les lettres-de-change qu’il m’enr 
verroit en HoUarkjpT Dès que le jour parut; nou$ 
prîmes congé de lui & 'de fa femme. Je paflè- 
rai légèrement fur cette fifparation ; elle fut trop 
tendre & trop douloureufe pour en retracer les 
idées. 

Nous gagnâmes la frontière fans aucun obflacle. 
Ma maladie m’avoit fi fort changé , que je ne fiis 
point reconnu de quelques officiers que je trouvai 
dans les villes où nous pafiames. v On nous laifià 
fortir du royaume à la faveur de nos paflfe-ports. 
Quand je me vis hors de France , je commençai 
à refpirer. Enfin nous arrivâmes , après mille fati- 
gues , à la Haye. Nous avons reçu les lettres- 
de-change que Carrière nous devoit envoyer ; & 


1 86 Mémoires de M. d’Arbenîiéres. 

malgré le bruit qu’a toujours fait la beauté 
Placidie , nous y vivons heureux , tranquilles 
retirés. 


(f s- 






xSêL' 


LES 


DEUX ANGLOÏS 


Nouvelle , 

T • * 

Sue régné de Charles VI a .été le plus malheu- 
reux que la France ait jamais vu. Ce prince , à 
' qui l’ardeur du fpleü , ou une vifion extraordinaire 
avoit fait tourner la ..tête près du : Mans , tomba 
dans ^une véritable, déjnence , & cette démence eut 

de terribles fuites» Les ducs d’Orléans & de Bout*- 

/ 

gogne , l’un frète-, .& l’autre oncle du roi , vou- 
lurent chacun avoir la régence du royaume, qrô 
étoit dife au premier , & en vinrent à une guerre, 
ouverte, qui caufa. un défordre fi prodigieux, que* 
de vils artiiàns fè firent chefs de parti, .& que le 
bp^q^m^e eut Hen l’infolence de toucher dans 
la main du duc de . Bourgogne. . ,'i 

- Cependant ces princes firent une forte de paix ; 
mais dans une entrevue qu’ils eurent quelque tems 
après , le fils du duc de. bourgogne fit afiàfiiner le 
duç d’Orléans. Louvet & Tannegui du Châtel , 
attachés au roi Charles VII qui n’étoit alors que 
dauphin , vengèrent la mort de fon oncle par le 


*88 Les deux Anglois. 

montre du duc de bourgogne qu’ils afifaffinèrent 
fur le pont de Montereau. 

La France déchirée par ces faâions domeftiques , 
vit mettre le comble .à fes malheurs par la déroute 
/ de Bincour , où les Anglois défirent l'armée des 
Çrançois. Ils s’emparèrent enfiiite .de la plus grande 
partie du royaume , dans lequel ils poiTédoient déjà 
la Guienne & la Normandie. 

La reine Ifabeau. de Bavière , irritée contre le 
Dauphin , fon fils , qui protégeoit le connétable 
d’Armagnac , fon ennemi mortel , obligea Char- 
les VI à le deshériter , & à choifir Henri V , roi 
d’Angleterre , pour fon fuccelïèur. 

Il y a toujours eu , entre les François & le? 
Anglois, une émulation qui femble rendre c es deux 
nations rivales l’une de l’autre. . Ces derniers , en- 
flés de leurs fiiccès f faififioient avec empreffement 
les occaÉMi» de mortifier les autres ;3s les irai-' 
toient aveg une hauteur & «ne fierté infupporta- 
blés à la liberté fëançoife. -Ceux-ci fou Soient ces 
fâcheux hôtes avec la plus - vive ■ impatience ; mû? 
il falloir s’accommoder au tems. < 

Parmi les Anglois qui étoient à Paris , 3 y en 
avoit deux qui étoient pafifés en France , prévenus 
contre la nation , comme le refie de leurs com- > 
patriotes, ils étoient mais infimes , compagnons 
d’études Êr de guerre ; ik ne fe quittaient prefque 
jamais. Tous deux braves , bien faits & de? 

meilleures 


I 


Les deux Anglois 289 

meilleures maifons d’Angleterre^ mais dont la for- 
tune ne répondoit pas à la naiffimce. Je ne, vous 
dirai point quel étoit leur emploi ; s’ils étoient 
volontaires ou officiers 9 cela n’eft pas de grande 
conféquence à favoir. 

L’un s’appelait 'Wolfey, l autre Parle. Wolfey. 
étoit grand , bien fait ; il avoit la jambe fine 9 la 
démarche affinée 9 l’air fier , les manières nobles 9 
l’efprit vif 9 plus orné qu’on ne l’avoit ordinaire- - 
ment dans ce tems-là ; l’humeur enjouée , & qui 
n’avoit rien de la férocité de fon pays ; il étoit , 
en un mot 9 le plus agréable •& le plus amu* 
fant de tous les hommes. Parle étoit bien plus petit, 
mais bien proportionné dans fa taille ; les plus beaux 
cheveux du monde accompagnoient un vifage char- 
mant ; la plus belle fille eût envié fes yeux 9 fon 
teint & fes dents ; il étoit plus férieux & plus mé- 
lancolique que fon ami ; mais il ne lui cédoit eri 
rien , ni dans les . manières ni dans l’efprit. Ils 

étoient l’admiration fy. l’objet des defirs de toutes 

• 

les femmes. Mais des Anglois s’abaiffer à des Fran- 
qoifes ! Ils n’étôient pas gens à le faire 9 & croyoient 
bien' mieux employer leur tems à la chaffe ou au 
jeu. On ne les voyoit dans les compagnies qu’en 
paflant , & lorfqu’ils ne pouvoient fe difpenfer de 
s’y trouver; ehcore les converfations fe pafloient- 
* elles en complimens généraux ; beaucoup de politefle 
& rien de particulier. Ce procédé piquoit nos belles ; 

Tome FL T 


j 


_ à 


V 


19a Les deux Anglois» 

il n’y en avoit pas une qui n’eût voulu venger 
l’honneur du lèxe ôc de la nation , fur les infen- 
fibles Anglois, Il faut le dire à la louange de ces 
indifférera , elles ne s’y prenoient pas mal ; elles 
eurent pourtant beaucoup de.peine à les apprivoiser. 
Il leur en coûta des minauderies , des avances & 
des déclarations; mais heureufement ce ne furent 
pas celles qui travaillèrent le . plus à les vaincre , 
qui profitèrent de leur défaite. Ce fut une jeune 
perfonne qui ne fongeoit à rien moins qu’à eux, 
& qui , prévenue d’autres fendmen$ , aurdit vu 
tous les Anglois du monde fans attenter à leur 
liberté. 

Un jour que nos deux Anglois étaient à l’églifè , 
ils virent entrer , pour la première fois , une dame 

a 

en grand deuil; elle paroiffoit avoir trente ans tout 
au plus, & Ton démêleit à travers fon ajuflement 
lugubre , qu’elle çtoit encore extrêmement belle. 
Grand air, blancheur , embonpoint, tout concouroit 

à rehauffer fes charmes. Toys les regards fe tour-» 

/ * 

nèrenit fur elle ; mais elle ri’*eut pas le plaifir de 
s’en applaudir ïong-tems. Une jeune perfonne qu’elle 
avoit avec elje ,\& qui étoit fa i|Uè , réunit fur 
elle la fhrprife & les yeux de toute l’affemblée ; • 
ç’étoit à quelque çhôlè près la Placidle de fon fiecle. 
Cette çomparaifon m’épargnera le défait d'une plus 
longue defcription. 

Volfey la regarda dune manière aflêz froide 


Les deux Anglois. 101 

» . 7 

en apparence. Park n’en fit pas tout-à-fait de même. 

Ne fàis-tu point le nom de ces dames, dit-il à Ton 
ami? Moi, répondit Wolfey, non! que t’importe? 
Pas grand chofe , reprit Park ; un fimple mouve- 
ment de curiofité m’engage à te faire cette demande. 
D’où diable voùdrois-tu que je les connuffe , dit 
"W^olfèy! Je fuis toujours avec toi," & voici la 
première fois que nous les voyons. Ils forèrent 
là - deffus. Park fe retourna trois ou quatre fois, 
Wolfey s’en apperqut. 

Ah, ali.! dit-il, l’inconnue t’a donné dans les 
yeux , mon cher ami adieu la franchife , adieu 
nos plaifirs. Si tu deviens amoureux, ti devien- 
dras en même-tems fi for & fi ridicule , qu’on ne 
pourra plus te foufirir, Pour moi, je t’avertis que 
fi cela efi , je renonce à ton amitié. Que dira-ty 
on de toi en Angleterre , fi l’on fait que tu t’es 
laifTé vaincre par une- pranqoife ? Tout ce qu’ot} 
voudra , répondit Park » mais fi j’avois à devenir 
amoureux à Paris , cp ne feroit pas cela qui .m’en 
empêcherait. Je uns pourtant t’affurer qu’il n’eq 
eft rien. Ma foi, reprit Wolfey, j’en fuis charmé, 
embraffe - moi; : tu n’aimes point l’inconnue ? . ^b 
biçn , je te déclare moi que je l’aime paffipnnér 
ment? J’auroif été fiché d’avoir quelque chofe à 
démêler aveé mon meilleur ami ; ainfi , me voilà 
en repos de ce côté - là. Tu railles toujours , dit 
Park, c’eft.ton cara&ère. Je veux ne rite jamais, 

Tij 


Les deux Anglqis. 

reprit Volfey , fi je ne te parle férieufement. Je ne 
te le confeille pourtant pas , dit Park , car en ce 
cas-là , je fuis ton rival , & tu fais que l’amour 
plus fort que l’amitié , n’en refpefte pas trop les 
droits. Crois-moi, foyons bons amis, & ne viens 
pas mal- à-propos me traverfer dans une paflion 
où ton cœur n’a point d’intérêts ? Je veux périr , 
répondit Wolfey , fi je n’aime l’inconnue plus que 
tnoi-même. Mais , répliqua Park , je l’ai aimée le 
premier, & je dois avoir la préférence. Cela ne 
fe peut pas, dit WoHey, car je l’ai aimée dans 
Pinflant même que je l’ai vue , avant toi , ou du 
moins auffi-tôt; ainfi tune peux tout au plus prétendre 
qu’être de même date. Il faut donc ceffer d’être 
umis , s’écria Park , puifque nous commençons d’être 
rivaux. Je te laiffe le* choix , tu n’als qu’à voir : 
ou renonce à l’inconnue ou renonce à mon amitié* 
Que tu es fimple, dit Wôl(ey ? de t’imaginer que 
rious cefferons d’être amis,*?parce que nous ferons 
rivaux ! Non , mon cher Pàrl^ , rien ne fera jamais 
capable de troubler notre intelliglnce ; la mort pourra 
nous féparer & non-pas nous défunir, Nous ta- 
cherons de découvrir quelle eft la charmante per- 
ïonne que nous aimons ; nous lui tendrons vifîte * 
nous lui parlerons de nos fentimerè ; nous nous 
rendrons compte, fincèrement & fan! fuperçherie , 
des progrès que nous aurons faits fiir fon cœur* 
Le moins heureux fè retirera , & de peur de donner 


I 


Les deux Ang^lois» 193 

dè l’ombrage à l’autre , il retournera tranquillement 
en Angleterre. Voilà comme deux amis véritables 
doivent en agir. Parle , cela te convient - il ? La 
partie -n*eft pas égale , répondit Park , cependant, 
je l’accepte, tu as plus de mérite que moi; mai» 
je fens que j’aurai plus d’amour , 5c mon amour. 

1 balancera ton mérite. ’ 

Ainli finit cette converfation. Je ne fais fi ces 
fortes d’accommodemens étoient alors , & s’ils font 
encore aujourd’hui du goût de la nation ; je n’in- 
fifterai pas là-deffus : mais enfin il eft sûr que telles 
furent les conventions de ceux dont je parle , 6t 
qu’ils les gardèrent exactement. 

L’accord fait , ils allèrent travailler de bonné-foi à 
■ l’exécuter; ils Commencèrent par une recherche exaâe 
du nom , & de la demeure de la belle inconnue. . 

Madame la comtefle/de Montmirel , fa mère,' 1 
dans les premières douleurs d’un veuvage cruel , 

' pafloit fes jours dans la retraite, 6c ne voyoit per* * 
fonne; elle venoit dar perdre fon mari à la bataille 
de Bincour. Ses trfres fituées en Picardie étoient 
devenues le partage des ennemis , à peine avoit* 
elle pu fe faüver avec quelques pierreries, 8t quel* 
que argent comptant , refies déplorables d’une for» 
tune brillante^ Sa maifon compofée de peu de 
doniefliques /et oit inacceffible ; ainfi quelques peines 
que priffent, ce . jour - là nos deux Anglois, ils ne 
purent en éçprenflre de nouvelles. , . 

' Tiij 

1 1 

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xo ^ Les deux Anglois.' 

Heureusement ils découvrirent que la comtefle 
êc fa fille 1 , dévoient retourner le lendemin dans 
la même églife où ils les avoient vues la première 
fois. Madame & mademoifelle de Montmirel y 
étoient déjà ; à peine purent -ils percer la foule qui 
les environnoit. Ils firent tant néanmoins , à force 
de poufTer , qu’ils fe trouvèrent en place de les 
voir & d’en être vus. Mademoifelle de Montmirel 
leur parut encore plus belle que la veille , & plus 
digne d’être aimée. Les moins dair-voyans s’apper- 
çurept jde leur application à la regarder , & celles 
qui s’intèreffoient à eux , la remarquèrent avec cha- 
grin. Quoi 1- tous les deux , difoient- elles fe font 
laifTés prendre aux- charmes de cette nouvelle ve- 
nue ! Ce que nous avons tâché inutilement de faire 
pendant fix mois , elle ' l’aura fait en un jour ? Le 
trait eft noir , impardonnable. Mais il ne fera pas 
dit què fa conquête ne lui fera pas difputée ; nous 
verrons fi la fimplicité de cetté agnès l’emportera fur 
notre expérience, & fi leurs coé^rs nous échapperont. 
Ils n’entendoient rien de ces dflcours , & ne fe 
foucioient pas beaucoup de les Wtepdre ; cepen- v 
dant b comtefle de Montmirel fè debarraflant dés 
voiles qui l’enfevelifloient , les arrêtà deux ou trois 
fois fur "Wolfey , qui occupé de fa fille feule, ne 
fongeoit guère à elle. Ces regards ^réchappèrent 
pas à Park ; il fut charmé que madame de Mont- 
tnirel fût éprife du mérite de fon amiç cette dé- 

« 

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/ 


Les deüx Anglois 4 195 

Couverte lui fit concevoir de merveilleuies efpé- 
rances» Wolfey , difoit-il , deviendra peut-être 
amoureux de la mère , qui mérite encore les Vœux 
d’un galant-homme , & me laiilera le champ .libre 
auprès de fa fille , ou bien nous nous Servirons de 
fa prévention pour nous procurer de l’accès chez 
elle. Pendant qu’il Faifoit ces réflexions , & que 
fon ami , ravi en extafe , lorgnoit mademoifdte de 
Montmirel de toute fa force , la màrè & la fille 
fortirent plutôt qu’ils n’auroient voulu. Un fidèle 
valet qu’ils avoient , fut détaché pour les fuivre , 
afin d’apprendre leur nom .& leur demeure , & 
venir leur en rendre un compte exaéb Le niellage 
fut court & heureux ; ils furent quelles demeuroient 
dans une petite rue auprès du palais. C’efl quel- 
que chofe , dit "Wolfèy de favoir qui eft celle 
que nous aimons ; mais fi elle efi fi retirée , irons- 
nous forcer fa maifoü pour la voir & pour liii 
parler ? L’expédient feroit prompt , mais il feroit 
un peu violent, le pus y répondit Park y un moyen 
plus doux pour nca£ y introduire. Je fuis fort trom- 
pé y fi madame de Montmirel ne feroit pas un peu 
tentée de fè Çelâcher de l’auftérité de fon veuvage 
en ta faveur» Pour peu que tu. voulufTes cultiver 
les bonnes dfpofitions où je la vois pour toi , rien 
ne feroit plis facile que de t’en faire écouter. Plaire 
à la nière-y n’efi pas un petit avantage quand on 
aime la fÉe, Si bien donc, y interrompit WoUèy, 


; 


M 


✓ 


< 



296 Les deux Anglois: 

que tu voudrais que je fifle les yeux doux à ma- 
dame de Montmirel & que j’en devinffe amou- 
reux ? Ah parbleu ! ç en eft trop. Non-content que 
j’aie fouffert que tu entraffes en concurrence avec 
moi pour la fille , tu prétends enco/e me donner 
une entière exclufion. Cela n’ira pas de même , je 
t’en aflure ; j’y mettrai ordre. Park , ce n’eft pas 
là le moyen d’être long-tems amis. Mon dieu, 
répondit-il , que tu prends mal les chofes ! Qui tè 
parle d’être amoureux de madame de Montmirel, 
& de Renoncer à fa fille ? Je te dis d’avoir quel- 
quei complaifances pour elle , de gagner . fa con- 
fiance; un 'un mot d’aller à la fille par la mère, 
c’eft une ouvertuteLque je te donne en ami & en 
homme defintéreffé. Tu te cabres mal- à -propos; 
tant pis pour toi. Veux-jtu que nous nous brouil* 
lions ? j’y confens. Diable { reprit Wolfey , que 
tu es yif ! Eh bien , pour que tu n’aies rien à me 
reprocher, je veux fuivre tes*)confeils , & dès la 
première occafion je me mets aujrang des adorateurs 
de madame de Montmirel. J’efovais faire le paA 
fionné & le jaloux , fuppofé què j’aie à difputer 
fon cœur avec quelqu’un ; mais fi ^llois prendre 
du goût pour elle , tu m’avertiras que jç me trompe, 
& que c’eft de fa fille & non-pas d’elle que je 
dois être amoureux : fans cette çlau$ , marché 
nul. 

Us furent quelque teins fans pouvoià exécuter 


Lès deux ànglois. 197 

leur projet ; madame de Montmirel fut obligée de 
garder la chambre pour quelque légère^ indifpofitiori. 
Mademoifelle fa fille lui tenoit compagnie tout le 
jour ; ainlî ils en paiTèrent quatre ou cinq fans la 
voir. Il étoit vrai que la tendre comteffe avoit rendu 
juftice au mérite de Wqlfey , & qu’elle 'avoit pris 
du goût pour lui; l’impatience de/fortifier ce goût 
en le voyant encore , hâta fa guérifon. 

Park s’impatientoit de la longue difparition de 
mademoifelle de Montmirel ; W olfey en étoit au 
défefpoir. Vainement ils rodoient du matin jufques 
au foir autour de famaifon, les fenêtres n’en don- 
noient point fur la rue ; la porte en^étoit toujours 
fermée ; mademoifelle de Montmirel étoit invifible. 
Vainement, ils tâchoient de fe confoler lun l’au- 
tre , leurs mutuelles conûriations étoient mutuelle- 
ment inutiles. Qu’efl devenu ton enjouement , de- 
mandoit Park à "Wolfey ? Toi qui parlois comme 
quatre , qui riois , ipour ainfi dire , de rien , te 
voilà plus férieux /pi’un minière d’état ; à peine 
dis-tu deux paroles en toute une journée. Mais toi, 
lui répondit Wgifey, crois -tu mieux valoir? Tu 
n’étois que |ërieux autrefois , à préfent tu es fi 
fombre & fidnélancolique , qu’il n’y a pas moyen 
d’y tenir. Cjkft que je fuis amoureux , difoit Park; 
c’eft que jf le fuis auffi, difoit Wolfey. 

Ils n’aVoient pas trop de tort de fe reprocher 
leurs méfcmorpbofes ; car en Vérité , ils étoient 


1 


*9$ Les DEUX Anglois. 

tout différenj d’eux-mêmes. Plus de promenades i 
plus de jeux , plus de chaiTe , plus de parties de 
plailîr ; ils ne fongeoient qu’à leur amour. Les 
premiers momens d’une paillon naifTante font tu- 
multueux ; il n’y a gaîté qui tienne : quand le cœur 
efl dérangé, l'humeur l’efl aulfi. 

Tandis qu'ils traînent leur languiflante vie , par- 
tagée entre les foupirs , la rêverie , les inquiétudes 
& l’impatience ; tandis qu’ils fentent le plus de dé* 
goût pour les choies qui leur étoient plus agréables , 
il- le lit une fête chez une dame de leur connoif- 

4 

lance ; ils y allèrent , parce que né le trouvant 
bien nulle part , ils entrait qu’ils n’y feroient pas 
plus mal que chez -eux. 

Les malheurs publics n’interrompent point les 
drvertrflëmens particuliers.; ils en retranchent le 
6fb , mais ils n’en ôtent poiht l’agrément On joue 
à la vérité plus petit jeu , on le donne à fouper 
avec moins de profitlion ; mfcis on ne lailTe pas 
de jouer & de fe donner à ioqper. 

La fête commença par un concert ; la tnulique 
hit allez bonne poiir le tems ,• quoique je m’imagine 
que ce ne fut pas grand chofe. / 

• Pendant ce concert, "Wolfey fe trouva auprès 
d’une dame à qui Park n’étoit pas intimèrent ; elle 
l’attaqua de converfation , & lui lit plulieurs de- 
mandes auxquelles le diftrait anglois répondit très* 
laconiquement. Qu’avéZ-vous , lui dit-ell^? je vous 


1 


Les deux AngloiS. 199 

trouve tout autre qu’à votre ordinaire. Je n’ai rien 
madame , dit Wolfey. . . La mufique rend férieux, 
mais elle ne rend pas fombre & mélancolique , 
comme vous êtes. . . . Vous ayez dés chagrins 
particuliers dont vous me faites myftère. . . . Par- 
donnez - moi , madame ; mais on ne peut pas tou- 
jours rire ; les hommes ferôient trop heureux s’ils 
pouvoienten tout tems avoir la même égalité d’hu- 
meur & d’efprit. Vous direz tout ce qu’il vous 
plaira, répliqua*t-elle ; je veux être de vos amies, 
malgré vous , & favbir ce qui vous fait peine '; jé 
ne fuis peut-être pas d’un fi mauvais confeil , que 
vous ne vous trouviez bien de m’avoir confultée... 
Eh bien , madame , puilque jrOtis le voulez lavoir; 
je fuis amoufeux. Vous amoureux ! interrompit-elle. 
Et de qui ? & où ? En -France , à Paris , répondit 
Wolfey , & d’une jfeune perfbnne qu’on appelle 
mademoifelle de Mohtmirel. Et cette jeune pen* 
forme vous tnaltraite, dit la dame? Non-pas, reprit- 
il. Ce qui me chagrine , c’elt que je n’ai point 
d’habitudè auprès de la comteffe, fa mère ; qu’à, 
peine fais-jç^ù elle demeure, & que je ne vois 
pas quand &c comment je pourrai lui déclarer que 
je l’adore. iRais , dit la dame , parlez-vous férieu* 
fement ? la chofe me paroît nouvelle , & je ne 
me ferois J>as attendue à une femblable confidence. 
Vousamôureux, cela n’eftpas poffible. Poffibleou 
non , répondit Wolfey qui commençoit à s’échauffer; 


\ 

300 Les deux Anglois: 

il n’y a pourtant rien de plus vrai. Cela étant; 
repartit la dame 9 ne vous affligez point ; madame 
de Montmirel eft de mes bonnes amies , je m’offre de 
vous y rendre tous les fervices qui dépendront de 
moi ; mais à charge de revanche , & que ce que 
je ferai pour vous auprès de madame de Mont- 
mirel , vous le ferez pour moi auprès de Park ; 
je l’aime , & imfenfible , jufqu’ici n’a pas daigné 
s’en appercevoir. Auprès de Park ! dit Wolfèy; 
cela n’eft pas dans les conventions que nous avons 
faites «enfemble. Comment , dans vos conventions ! 
interrompit b dame ; je ne vous entends pas ; ex- 
pliquez-vous * je vous prie. C’eft , dit -il , que 
Park eft aufli amousqjx que moi de mademoifelle 
de Montmirel , & que nous nous fommes promis 
de l’aimer chacun de nofce côté , fans préjudice 
à notre amitié , de ne nou^ point nuire auprès 
d’elle l’un à l’autre , & de la céder au plus heu- 
reux. Ainfi , madame 9 vous vdyez bien que je ne 
puis profiter de vos fecours, fi vous ne vous re- 
lâchez des conditions auxquelles vous me les of- 
frez ; je dis plus , fi vous ne vous engagez de tra- 
vailler pour Park , également comme? pour moi. 
Vous plaifantez , répondit la damej, en riant 
d’une manière forcée , je fuis bien bodne d’écou- 
ter toutes vos imaginations 7 & je trouve fort ex- 
traordinaire que vous me choififfiez pour v^us fervir 
de divertiffement. Vous vous fâchez , Madame, 


t 


Les deux Anglois. 301 

reprît Wolfey , j’en fuis au défefpoir ; mais je 
veux mourir dans le moment y lî je ne vous ai 
dit la pure vérité ; demandez - le plutôt à Parle 9 
lorfque vous lui parlerez : je fuis un homme in- 
capable de dire une chofé pour une autre , fur- 
tout à vous , madame 3 que j’honore & que je 
refpe&e infiniment. 

Parle de fon côté foutenoit une autre attaqué. 1 
Ne m’apprendrez -vous point , lui dit une dame 
auprès de laquelle il étoit aflis , fi votre ami n’a 
rien dans le cœur ? il n’eft pas naturel qu’à fon âge on 
fioit aulïi indifférent qu’il le paroît. Il ne l’eft pas 
non-plus , répondit Parle ; il fe pique au contraire 
de belle paflion & d’une fidelité fcrupuleufe ; il 
aime, mais c’eft en Angleterre. Vous me furpre- 

nez , répliqua la dame , & vous me feriez plaifir 

. 1 \ 

de me dire quelques nârticularités des amours d’un 
homme de ce caraftéïe. Madame , dit Park , tout 
ce que j’en fais , , c’eft qu’il eft amoureux, à l’a- 
doration , d’une angloife ; qu’il ne vit , qu’il ne 
refpire que pour elle , & qu’il follicite fon retour 
en Angleterre avec ardeur^ La dame , dont le 
cœur n’étoit pas encore bien déterminé èntre l’un ou 
l’aufre, ne voyant rien à faire avec W olfey, fe tourna 
du côté Part. Et vous , monfieur , pourfuivit-efle , 
airfiez-vous f auffi en Angleterre, &: ne voyez-vous rien 
ën Françe qui mérite votre attachement . ? J’en con- 
nois auprès de qui il ne feroit peut - être pas inu- 


jox Les deux Anglois. 

tile. Ces paroles étoientfîgnificatives ; mais Park 
feignant d’avoir l’efprit bouché , fe retrancha fur 
une modeftie affeâée , St nir fon peu de mérite. Les 
dames franqoifès , ajouta- 1 -il , ont le goût trop 
bon y pour, diftingusr un pauvre étranger comme 
pioi ; & je ne crois pas qu’il y en eût une feule qui 
, voulût s’abaifTer à m’honorer d’un regard. Je vois 
bien , reprit la dame , qu’il faut vous faire toucher 
les chofes au doigt St à l’œil. B y a long - tems , 
continua- 1- elle , que mes yeux vous difent que 
vous êtes le cavalier le plus accompli & le plus 
aimabld qui foit en France ; vous ne les avez point 
entendus ; j’emploie les paroles pour vous le dire 
encore ; ce que je fais , n’eft pas autrement dans'les 
réglés , mais on peut bien s’en écarter une fois 
en fa vie , quand c’eft .pour une perfonne comme 
vous. La dame étoit belle , riche, prévenue, l’oc- 
çafion favorable. Park comifiençoit à trouver fort 
plat de faire le cruel; fon cœur s’ébranloit ^ fe$ 
regards s’attendriffoient , la dame alloit triompher. 
Mais l’idée de mademoifelle de Montmirel vint 
tput gâter. Moins lincère , ou plutôt moins impru- 
dent que Wolfey , il ne jugea pas propos de 
lui faire confidence de la paffion qu’il avoif pour 
elle* Madame , lui dit -il , je vo$s ai dit que 
mon ami étoit amoureux en Angleterre , je le fuis 
auffi ; j’ai même des engagemens plu^ forts que 
les liens , je fois marié ; ma femme moins ai- 


/ 


Les deux Anglois» 303 

niable que vous ; mais enfin je l’aime , & je fens 
que je ne puis aimer qu’elle. La dame n’eut pas 
le tems de répondre ; le concêrt finit , & la com- 
pagnie fe leva pour palier dans une autre cham? 
bre , où )a maîtrefTe de la maifon avoit fait pré- 
parer une grande collation. 

De retour chez eux , nos anglois ne manquèrent 
pas de fe rendre compte de leurs aventures. Tq 
vois, dit Wolfey à Park, que je fuis incorrupti- 
ble ; il ne tenoit qu’à moi de mettre cette dame 
dans mes intérêts ; je n’avois qu’à lui faire efpérer 
que tu l’aimerois , elle, eût tout fait pour moi , & 
peut-être auroi&-je parlé, dès demain, àmademoifelle 

de Montmirel. Voilà de tes étourderies ordinaires, 
% 

répondit Park. Que rifquois-tu de t’engager à me 
parler pour Cette dame? l’en euffé-je aimée plutôt? 
Parle ; quel étoit ton dpfiTein en la refufant fi brut 
quement? De montrer, reprit Wolfey , jufqu’où 
je porte la délicateffe à ton égard. Fort bien ! dit 
Park ; mais nous ne verrons point mademoifelle 
de Montmirel ; mais nous ne lui parlerons point, 
J enrage. Au nom de dieu , défais-toi de ces délica- 
teffes & de ces raffinemens. Ah , ah ! répliqua 
Wolfey , nous y voici! Je n’ai jamais rien vu dé 
pareil. Tu ne trouves de bien fait que ce que tu 
fai s toi -même. J’ai tort, n’eft-ce pas? Oui , dit 
Park , & plus que je ne faurois te le dire. Je fuis 
tenté d’aller chez cette dame , & de lui apprendre 


1 


* 


304 Les deux Anglois. 

que tu esijn extravagant, & de m’offrir à l’aimer J 
fi elle te veut rendre de bons offices auprès de 
'mademoifelle de Montmirel. N’en fais rien , ré- 
pondit *Wolfey. Si je lui parle par ce canal-là 9 & 
que j’en fois écouté , je prétends que nous nous 
tiendrons chacun à nos conquêtes ; ÿe fuis las de 
toutes ces tracafferies. Eh bien , dit Park , n’en 
parlons plus , & prenons d’autres mefiires. 

Enfin , madame & mademoifelle de Montmirel 
revinrent à l’églife. Nos amans s’y trouvèrent; 
cela eft inutile à dire. La comtefle fe dédommagea 
amplement du long tems qu’elle avoit pafie fans 
voir *Wolfey. Elle n’ôta point les yeux de deffiis 
lui. Il répondit à fes regards d’affez mauvaife grâce* 
Toute autre qu’une femme extrêmement prévenue , 
en eût été offenfée : Elle , au contraire, lui tint 
compte de quelques coupsrd’œil indifférens qu’il 
lui jetta 4 la traverfe. 

Mademoifelle de Montmirel ^ plus brillante que 
le foleil dans les beaux jours de l’Eté , ne lui 
donnoit point le loifîr de fonger à fa mère. Park 
& lui , la dévorèrent des yeux. Mais de quelle 
douleur & de quel défefpoir n’eurerit-ils point Tame 
atteinte , lorfqu’ils virent auprès d’elle un jeune 
cavalier, bien fait , qui lui parloit d’un air familier; 
lorfqivils virent qu’elle lui fourioit , qu’elle le 
regardoit tendrement, fans faire attention s’ils étoient 
au monde? Wolfey plus bouillant que fon ami, 

fut 


» 

Lé$ DÈtrfc ÀNGLôïS. 

fut tenté d’aller lui demander ce qu’il faifoit là , 
& de quel droit il pafloit à cette belle perfônne; 
mais le refped du lieü le retint. Tant que dura la 
meffe , il fouffrit tout Ce qu’on peut s’imaginer de 
plus cruel* Toute là haîne qu’il avoit pour les 
François en général, il la fentit pouf ce nouveau' 
rival il jura de le tuer ou de l’obliger à rênon*' 
Cer à mademoifelle de MontmireL II n’exécuta pas 
bien fon ferment , Comme vous verrez dans la 
fuite. Park agité d’une jaloufie auflï furieufe , ne 
fè poffédoit pas. Ils revinrent chez eux fans dire 
)ûn feul mot; ils fe regardoient en hauffant les épau- 
les , en faifant des contorfiorts de frénétiques. En- 
fin *Wolfey rompit le filence. Ne fommes - nous 
pas bien malheureux , mon cher Park ? lui dit-il ; 
nous réliftons à je ne fais combien de' jolies femmes , 
qui ne demandent pas mieux que de nous bien 
traiter ; & pour qui ? Pour une ingrate , pour une 
petite mijaurée qui paroît à peine avoir l’âge de 
raifon, & qui a déjà un’ amant de préférence, 
nn amant qii’elle favorife à nos yeux. Ce procédé' 
eft indigne ; je me fens des mouvemens dé colère & 
de dépit qui pourroient bien retomber fur elle. 
Crois -moi, vengeons*- nous, & de ma maîtrefle 
& du rival ; tuons l’un , difons mille duretés à* 
l’autre , & ne la voyons jamais. N’allons pas ïî 
vite, répondit Park; je fuis auffi affligé que toi de 
fàvoir que mademoifelle de Montmirel èft* plus' 
Tome FL V 



jo 6 Les deux Ànglois. 

fenfible pour un autre que pour nous ; mais après 
tout , quel fujet avons-nous de nous plaindre d’elle? 
File ne Tût feulement pas fi nous l’aimons ; nous ne 
lui avons jamais parlé. Comment ! interrompit 
Wolfey ; n’eft-ce point avoir parlé , qu£ de . nous 
être trouvés dix ou douze fois à la méfié auprès 
d’elle , de l’avoir regardée , & de n’avoir regardé) 
qu’elle pendant tout le tems que nous y avons été? 
Oh , ma foi J je trouve que c’efi avoir plus que 
parlé , & je te fais le plus mauvais gré du monde 
de prendre Ion parti. Mais , dis- moi la vérité : 
comment te fèns-tu pour elle ? Aufli paffionné que 
jamais , & réfolu de la rendre fenfible , ou de 
mourir à la peine. Voilà , répliqua Wolfey , ce 
qui s’appelle aimer héroïquement Je ne croyois 
pas que tu donnafies dans le merveilleux : eh bien, 

. à toi permis. Souffre paifiblement qu’un rival la 
pofiède à tes yeux ; cours t’expofer à fes mépris 
& à fes railleries \ va mourir à fes pieds , d’a- 
mour , de langueur & de défèfpoir. Je ne m’y. 
oppofè pas , mais je me donnerai bien de garde 

de t’imiter. Je ne ferai rien de tout cela , dit 

» * 

Part ; je foufire auffi impatiemment que toi , qu’un 
rival ait touché le cœur de mademoifelle dé Mont- 
mirel ; mais avant que de prendre des réfolutions 
aufli violentes que les tiennes , je veux m’éclaircir , 
fi ce qui nous paroît une réalité , n’efi point une 
vifion. Je veux lui parler de mon amour ; fi elle 


Les deux A^glois. 307 

n'y répond pas , tu lui parleras du tien. Si tu. riè 
réuflis pas mieux' , compte fur moi. Le franco» . 
ne le portera pas loin : dieu merci , je lais me 
Servir de mon épée. Et moi , (fit Wolfèy i je 
donne un coup de lance attffi bien qu’un autre <, 
je me Téferve l’honneur de la mort. Ce né fa* 
pas à mon ekclufion , répondit Park. Nous avons 
pourtant trop de cœur , pour nous mettre deux 
contre un , répliqua "Wolfey. Ce n’eft pas auffi 
comme je l’entends, (fit Park ; mais j’exige de ton 
amitié que tu ne t’en mêleras point ; les armes 
font journalières ; & fi le combat doit être funeftè 
' à l’un de nous , je ne veux pas que ce foit à toi. 
Vis , mon cher Wolfey , pour me venger , & 
pour pofféder mademoifeiie de Montmirel : Je te 
la cède , fi c’eft la céder que de la donner à un 
autre moi -même. Àh ! s'écria ^Volfey , j’y‘3®- 
n'once , s’il faut l’acheter au prix de ta vie. ' Au 
nom de cette amitié dont tu veux me donner des 
ynarqnes fi généreufos , ne t’expofe point à un dari* 
ger que mon bonheur & mon amour me feront 
fiumonter. La mort de notre rival ne changera 
rien dans nos conditions ; tu auras fin* made- 
moifelle de Montmirel lés mêmes droits que tu 
as aujourd’hui. S’il faut la céder , foufire que je 
ne la cede que quand je n’aurai plus i la difputer 
qu’avec toi. Cette conteftadon dura long - tetns^; 

r Park dit mille chofes pour foire changer dé feaê- 

I Vij 


t 


308 Les deüx àngloi s’. 

4nent à fou ami ; mais il eut beau dire il fcllut lui 
céder. 

Le comte d’Emicourt, c’efl le nom du cavalier 
qu’ils avoient vu auprès de mademoifeUe de Mont- 
mirel, étoit un jeune - homme de vingt -cinq ans 
ou environ. Le marquis d’Emicourt , fon père , 
avoift une charge confidérable chez le roi; le fils 
vènoit d’obtenir l’agrément d’un régiment d’infan- 
terie. C’étoi t un feigneur aimable , riche , fage , 
brave , & dont l’unique défaut étoit d’avoir trop 
de cœur & de franchifè. Le marquis d’Emicourt 
& le comte de Montmirel avoient été long-tems 
ennemis mortels ; des amis communs les avoient 
réconciliés, & mademoifeUe de Montmirel devoit 
être le fceau de ce raccommodement. Son mariage 
avec le jeune comte d’Emicourt devoit s’achever 
mceffamment ; la mort du comte de Montmirel 
en fufpendit les apprêts. Les affaires de madame 
dé Montmirel fe trouvèrent fort dérangées par cette 
.mort : maüs le marquis d’Emicourt, honnête homme, 
ayoit donné fa parole, & ne voulut point la re- 
tirer. Cette affaire alloit être terminée, dès que la 
.mère & la fiUe auroiént donné quelques mois à la 
mémoire d’un époux & d’un père* 

MademoifeUe <le Montmirel regardoit donc le 
comte d’Emicourt comme un époux, & c’étoiten 
cette qualité qu’eüe le traitoit avec tant de diffinc- 
rion. Il eft vrai qu’elle n’avoit pas beaucoup de 


LXS DEUX ÀNGLOIS, 

peine à feivre en cela fon /devoir , & que fon' 
cœur y avoit bonne part. Nos deux Anglois , qui 
ne favoient rien de cette circonftance , & qui n’en 
auraient peufc*être pas été fort embarraffés, quand' 
ils 1 auroient fixe , alloient leur chemin. 

. Cependant, la comteffe de Montmirel commen- 
^ qoit à éclaircir ^fon deuil , elle rendoit des vifites 
& en recevoît. Un jour, die vint chez une dame 
où elle trouva les deux amans de fa fille. La vue 
de 'Wolfey lui caufa une éniotion dont fon vifage 
fe reffêntit, Jamais elle n’àvoit été ;p!us belle, ja- 
\ mais aufli n’avoit-elle plus fouhâité dé l’être; & 
jamais elle ne le fut plus inutilement. 

D’abord, il ne daigna qu’à peine la regarder,; 
il répondit à fes civilités d’un air glacé. Mais Park' 
fit fi bien ^arfes lignes & par, fes remontrances , 
qu’il s’approcha, d’elle , & qu’d lui parla. Ce fut 
d’une manière fi contrainte & fi embarraffée , que 
la comteffe le croyant ébloui par fes charmes , aurait 
youlu , comme le foledl , pouvoir fe cacher der- 
rière qudqrfe nuage , pour en. affaiblir l’éclat. ' Elle 
n’oublia rien pour le raffurefc* pour l’ënhardir , 
elle y perdit fon tems & fa peine ; tandis' que fon* 
ami fe droit mieux d’affaire auprès de fa fille. U' 
avoit trouvé, le moyen de 1’entretenir , & voyant 
que le tems étok précieux il débuta, mais ref- 
peftueufement , par lui dire qu’il l’adoroit depuis 
plus dp deux mois ; qu’il la fiipplioit d’en être 

' Vüj 


1 


jio Les deux Anglois. 

perfuadée , & de loi apprendre fi, comme il avoit 
lieu de le fbupçonner , eHe avoit des engagemens 
avec un cavalier qu’il avoit vu auprès d’elle , il 
y, avoit huit ou dix jours. Il ajouta que quel que 
fût l’amour de ce cavalier, il n’égaleroit jatdais le 
rien ; que fi elle voulôit avoir la bonté d’en effayer, 
die n’aurait pas lieu de s’en repentir ; mais que , 
quelle que fût faréponfè fur la demande qu’il avoit 
l’honneur de lui faire, il pouvoit Faflurer que rien 
ne ferait capable dé le foire changer , & qu*heu- 

reuk oü malheureux , .il' Fadoreroit toute fa vie. 

» * 

Mademûi&lk de Montmirèl qui avoit entendu (Ere 
que "Wolfey étoit d’une humeur enjouée & d’un 
efprit divtrtiffant , prît Park pour lui , & croyant 
qu’il vouloir railler , elle lui répondit d’un ton 
plaçant Wolfey . qui ia . vit rire , en t^a un bon 
augure» Park > s ? ëdri**t-il 4 où en femmes - nous i 

Comment vont nos affaires ? femmes - npùs écou- 

* 

tés Parles *tu> pour toi, ou pour moi? Cette 
faillie déconcerta ri fort iriàdame de Montmirèl , 
qy’éDe > ne fut où elle.en. étoit L’arrivée du comte 
d’Eihicourt lui donna -fertems de fe remettre. Dès 
que raademoifelle de Mcnttmirel le vit : Approchez- 
Vous y taonfieur , lui dit-elle; vous avez beaucoup 
d’efprit , mais vous nef parlez pas fi bien le lan- 
gage amoureux que. ee cavalier que vous voyez 
auprès de moi. Je voudrais, pour toutes chofes au 
monde que vous ralliez entendu tout Ce qu’il vient 


Les deux AngloiA 311 

de me dite de tendre & de paffionné , vous en 
auriez - été jaloux. Alors , fe tournant Vers Patk 
qui fâifoit affez méchante figure pendant ce début : 
Monfieur , lui dit -elle , j’efpère que vous aurez 
afifez -de cctmplaiiànce pour le répéter ; vous me 
ferez plaifir, St vous obligerez la compagnie , qui 
perdfoit. trop de ne pas entendre de fi jolies chofes. 
Park enràgeoit ; la plaifanterie n’étoit pas de ion 
goût ; mais craignant de paffer pour ridicule s’il 
fe fikhoit, & voyant que tout lé monde doit, fl 
ffe mit à rire Sc à plaifahter comme les autres. Là- 
deffuson le partagea pour jouer. Pârk, pour në 
pdint fe démentir, joua : Wolfey n’en voulut rien 
faire. Monfieur d’Emicourt refia aulfi au nombre 
des fpeftateurs. L’Anglois le tirant à part t Mon* 
fieur , lui dit-il , vous aimez mademoîfeUede Mont* 
tnirel^cet amour n’apaslfc bonheur dé me plaire. 
J’en fuis fâché , loi répondit le' comte fin-pris de 
foh difeours ; mais je ne puis qu’y faire. Pardon- 
nezt-moi , reprit 'Wolfey; c’eft de vous défifier de 
fà pourfuite. Et de quel droit, dk monfieur d’E* 
jnicourt, vous mêlez-vous de mes affaires ? De 
quel droit ) répondit 'Wolfey; c’eft que je l’aime, 
& que m T en croyant' plus digne que vous , fi vous 
ne' votflez pas nie -la céder de bonne grâce , je 
trouverai le moyen de 'vous le faire faire par force» 
Vous ? répliqua le comte; -je n’en crois rien. Nous 
verrons dit Wolfey. Quand vous voudrez , répondit 

Viv 

» * • 


31Z J-fcS DEVX Anglois. 

monfieur d’Emicourt. Cependant ,ajobta-t-iI, je tous 
prie de m’éçlairçir fur une chofe .qui m’embarrafle. 
Le cavalier qui parloit à mademoifelle de.Mont- 
tnirel ,, quand je luis entré, n’eft-iL'pas votre ami ? 
Oui, répondit Wolfey. N’eft-ce point lui qui en 
eft amoureux , pourluivit le comte ? Cela eft encore 
vrai, répliqua l’Anglois; & c’eft .parce, qu’il eft 
mon apii , parce qu’il eft amoureux de mademoiselle 
de Montmirel , 6c que j’en, fuis amoureux, moi» 
même,, que je trouve fortmauvais que vous l’aimiez 
auffi, J’avoue, dit le comté, que je ne comprends 
rien à tout.çéla.. Oh! reprit Wolfcy., je ne fuis 
pas homme à tant d 'explications ; fi vous voulez 
/avoir le relie , trouvez - vous demain au bord de 

t 

la rivière , au-deffous de Paris", j’y ferai avec un 
cheval &.une lance. Volontiers, dit d’Emicourt; 
vous ferez fatisfait Séparons-noüs Ôc ne.faifous point 
connoître ce qui vient de fe paffer entre nous. 

. Paris ].Qua ;lorigTtems,- &. malheureufement-; VI y 
ftvoit pliés d’une heure que "Wôlfqjr s’étoifc retiré. 
JLorfqu’il arriva , il le trouva accommodant fes armes 
& efla/arit ; une lance. Mon ami, s’écria Woifeÿ, 
je. nie 'bats -demain contre d’Emicourt; nous allons 
être défaits, d’un rival formidable , puifqu’il eft aimé. 
La partie eft liée, il n ? y a plus aie moyen 'de s’en 
dédire. Quej’envie ton fortJ Jui dit Parle; que je 
ferois charmé de pouvoir prendre ta place ! Ils fè 
mirent à table; "Wolfey n’avait jamais.'été {dus vif 



Les dç.ux Anglou 31$ 

*iï pli 4 % enjoué ; il y dit cent folies qui fufpendirent 
Iles inquiétudes de fop ami* L’heure ■ venue de fe 
.ieparer , ils fe couchèrent. Wolfey dormit d’un 
Tommeil tranquille, n’eut point de ces fonges pro- 
phétiques , dans lefquels on nous dit que la nature 
■ou le génie qui veille fur nos jours, nous font voir 
les malheurs qui nous jmenacent. Le lendemain, Park 

1 

l’embraflant ; Va , mon cher, lui dital, va fignaler 
4on amour & ton courage; puifqu’il ne, m’efl: pas 
permis de te féconder , je t’attends ici pour te fé- 
,lfoiter de ta vi&oire. ' . , 

* ■* i, ■ 

; Paris, n’étoit pas alors ce qu’il. ell aujourd'hui: 
.©a labourait où nous voyons les plus > beaux édi- 
fices. Ce fut précifément où font, les Tbuileries , > 
que le comte d’Emicourt & Wolfey prirent leur 
çhanq).4e bataille^ Ils y arrivèrent prefqu’en piême- 
iqms.Le : combat ,fiit. long ,.doutepx, r .jbiqn .difputé 
^part St 4’autre. La bravoure , l’adreffe , l’ému? 
latiqn i la .jalpufie & l’-animofité'fe fuccédèrent tour- 
à-tour.. L^épée.pcit la place db la lance. Enfin, quoi- 
qu’il femblât dans ,ce tems-là que les Anglois fuifent 
en droit de battre les François r & d’en triompher, 
Iq. cdgite répara l’bonneur-de la nation.,. & .fit de> 
fi grands efforts contre ‘W’olfey , qu’il le fit tomber à 
fes pie^s. Il- voulut lui donner la vie, mais.il n’en 
étoit plus tems. 

Sa mort ne fit pas grand bruit; on voyoit tous 
}es jours des duels . plus, fanglans , & fouvent de dix 


\ 


> 


$14 Les deux Anglois. 

hommes qui s’étoient battus , cinq contre cinq, 3 
en reliait fix ou fept étendus fur le carreau. 

Park, le feul Parken fut audéféfpoir , il pleura amè- 
rement fur le corps de fon malheureux ami , & Voulut 
lé tuer , pour en être inféparable. Quelles plaintes , 
quels murmures , quelles imprécations ne fit-il point ? 
H fut vingt fois fur le point de fe pafiTer fon épée 
au travers du corps; mais , fongeant que s'il mouroit 
Wolfey ne feroit point vengé , il fe réferva pour 

• a * 

fa vengeance , en fe contentant d’abord de le pleurer^ 
& de le faire enterrer le plus magnifiquement que 
fa fortune & fon amitié le lui permirent. Deux jours 
après ces triftes funérailles 9 il écrivit cette lettre 

au comte d’Emicourt. 

« > 

« Vous avefc. tué tyolfey. Je veux croire qué 
» vous l’avez ' thé eh brave homme ; mais , ne 
» vous' glorifiez pas encore de votre viôoire ; elle 
h eft imparfaite , & vous n'avez triomphé qu'à- 
demi , puilque je fuis encore en vie. Yous avez 
» eh moi im ennemi d’autant plus redoutable, qu’jl 

_ # ♦ f 

» combattra* pour acquérir une maîtreffe , & poüt 
» venger un ami. Venez demain au même endroit 
» de vôtre premier combat ; je véux que le théâ- 
» tre de là mort de Wolfey lé foit auffi de là 
» vôtre. » s 

« i * , 

Le comte d’Emicourt s’imagina que la mort de 



\ 


i 


» 




LES DEUX ÀNGLOIS. 31^ 

Volfey ne lui ayant point coûté la moindre blet 
fure $ il tireroit dûffi bon parti de Park. Il fe rendit à 
l’endroit marqué , avec la fierté que donne une 
viôoire récente , & l’afîurance qumfpire Fefpoir 
d’une prochaine. Mais il fe trompa; la fortune ne’ 
l’avoit flatté que pour, le trahir. L’Atiglois y furieux 
à la vue de fbn fang qui couloit d’une légère bleflure 
qu’il avoit reçue it la cuifle, fond avèc impétuofité 
fur fon ennemi , le preffe , le trouble , ne lui donne 
pas le tems de fe reconnoître , lui paffe fon épée 
àtf travers du Corps , Ôt le rertverte mort à les pieds. 

- Madame de Montmirel apprit la mort de mon- 
fleur d’Ëmicourt en même-teirts que celle de Volfey ,* 
& ne fat guère moins affligée de Pune qüe de l’autre. 
Mais fa filfe fat accablée de la dernière trifleffe; elle 
maudit Park , lui jura une haîne implacable , Bt refafa 
toutes IeS jufttfieatîôns qu’il lui fit faire par une amie 
commune. 

. - y 

Il fe hafarda dë paroître devait elle dans la maifon 
dé cette amie. Elle lui fit de ces reprochés fanglans & 
cruels , qui fèf oient' infupportabfes dans la bouche 1 
même d’tirté pérfdnne indifférente ; & qui accablent , 
qui Confondent dans celle d’une perfonne aimée. 
Perfide , lui dit^efle , ofçs-tu te montrer â mes yeux , 
teint du feng d’un homme qui étoit , pour ainfi dire , 

- iÂon époux ? Que t’avoit-il fait', barbare , pour lui 
ôter la vie? que t’avois-je fait moi-même , pour m’èn 

- priver ? Il avoit tué mon ami , répondit douloureufe- 


I 

! 



y 


l 


I 


316 Les deux Anglois: 

. ment Park ; il vous aimoit , il alloit vous pofféder. 
U a tué ton ami ! reprit-elle ; dis qu'il a puni fon 
infolence. Plût au ciel qu’il eût pu, de même punir 
la tienne ! As-tu donc cru te faire aimer , en m’ôtant 
ce que j’avois de plus cher au monde ? Fuis , cruel * 
fuis loin de moi, & crains» tout de ma haîne & 
de ma fureur. Mais non , ne crains rien d ? une fille 
impuiflante , qui ne peut fe venger que par fès 
larmes & par fes regrets. • 

Ah , madame ! s’écria l’amoureux Park ; je vops 
fournirai d’autres armes, & ma main conduira la 
vôtre à mon cœur pour m’arracher la vie. Ta 
vie , lui répondit-elle , n’eft pas affez précieufe pour 

4 

payer celle de mon amant; & s’il eft vrai que tu 
m’aimes , vis pour fentir tout le poids dema hame & 
de mon mépris. Park abattu , les yeux couverts de 
pleurs , n’ofoit la regarder , & reftoit dans un trille 
lilence. Les larmes d’un homme aimable font fé- 
duifantes. ; Quelque irritée que fût mademoiselle de 
Montmirel , elle craignit de s’en laiffef attendrir; elle 
fortit brufquement , & le laifTa dans un état pitoya- 
ble , roulant mille defleins fimefles contre lui-même. 
Son amie le retira de la fombre rêverie où il étoit 

* 4 7 

plongé, lui dit les chofes les plus confolantes, tira- 
parole de lui qu’il n’attenteroit point à fa vie , & qu’il 
fe réferveroit pour un tems plus heureux. Elle lui 
promit de lui rendre tontes fortes de bons offices 
auprès de mademoifelle de Montmirel , qpi né feroit 


* 


v 


/ 


» I 4 * . 

Les deux Anglois. 317 

peut-être pas toujours fi intraitable , & l’exhorta 
à fe mettre en fureté. 

L’infortuné Park fe retira auprès de fon général 
.lui conta tout ce qui s’étoit paffé , lui apprit la mort 
de Wolfey, & celle du comte d’Emicourt , & lé k 
■pria de le prendre fous fa proteéfion. Il fit fagement;; 
le marquis d’Emicourt le faifant chercher pour tirer 
vengeance de la mort de fon fils , qui demeura pour- 
tant impunie. Tel étoit le malheur de ce déplorable 
régné , que les plus forts donnoient la loi aux plus 
foibles. Le général Anglois aimoit Park qui avoit 
toujours paffé pour un brave homme. Cette dér- 
nière aéfion lui gagna l’eftime & le cœur de tous 
les officiers : Il en écrivit à Henri V, rbi d’Àn- 
gleterre , que l’infenfé Charles VI venoit de déclarer 
fon fucceffeur. Henri voulut voir Park, l’éleva juf- 
qu’à le faire lieutenant de fes gardes. Cependant 
il étoit d’une trifteffe effroyable ; le fouvenir de fon 
ami, les rigueurs de mademoifelle de Montmirel, 
qui le traitoit auffi maL depuis fon élévation que , 
lorfqu’il n’étôit qu’un fimple gentilhomme , & le peu 
d’efpérance de la fléchir ou de l’oublier, lui ren- 
dirent la vie odieufe. Les Anglois font fujets à une 
noire mélancolie qui dégénère en un mal incurable 
qu’ils appellent confomption . Park paroiffoit infen- 
fible à toutes les bontés de Henri. Il lui dit in- 
génûment qu’il avoit une paffion violente & mal- 
heureufe dans le cœur ; & que rien ne pouvant. 




N 


3x8 Les deux Anglois. 
adoucir une Françoife qu’il aimoit, il étoit résolu 
de fe laifler mourir. Henri s’informa qui elle étoit, 
& la fit demander à madame de Montmirel , fa 
mère , qui , fe voyant fans biens & fans appui , 
détermina là fille à ne plus maltraiter Part, &c à 
accepter l’honneur que le roi d’Angleterre vouloir 
lui faire. Madempifêlle de Montmirel touchée dp 
la perfévérance d’un amant fi tendre & fi fidèle , 
fe rendit. Le mariage fut conclu , & s’acheva avec 
beaucoup de magnificence. Cet heureux changement 
rendit à Parle la beauté & la bonne humeur que 
fa trifteffe lui avoit enlevées. Mademoifelle de Mont- 
mirel , devenue madame Parle , aima d’abord fon 
mari par devoir , & bientôt par inclination. Us 
jouirent long-tems de leur bonheur, lai fièrent une 
nombreufç poftérité ; & Henri VDÏ , auffi roi d’An- 
gleterre, éppufa dans la fuite une héritière de cette 
maifon. 



LETTRE 

f _ * t 

DE. M. *** A. MK ***. 

> 

SUR 

L* 

» 

. L A 

Vous m’avez fbuvent demandé ce que je penfoi* 
fut les différentes fortes de muflque , en perfonne 
qui n’a pas décidé quel èff fon goût, qui n’ofe s’y 
fier , & qui refie dans l’incertitude. Les différentes 
opinions n’ont pas la force de. vous entraîner , mais 
biencdle de fufpendre Fimpreflïon du fentimerit au* 
quel vous n’ofez vous livrer : voici votre excufe. 

Votre cœur n’a jamais été touché , vous ne çon* 
noiflez point l’amour : vos amans ont voulu vai* 
nement vous le faire connoître , vous n’avez connu 
que vos amans. Les uns, emportés & grofiiers, ne 
vouloient que vous corrompre , ils vous Ont infpiré 


ORIGINE 

DE 

* \ 

MUSIQUE. 


$id Lettre 

de l’horreur ; d’autres , ayant le même projet, l’ont 
diflimulé. Les uns fe font donnés pour philofophes 
uniquement charmés de vos vertus; la plupart fe 
difoient féduits par les grâces de votre éfprit : ce 
même efprit qu’ils vantoient vous a fervi à coife 
rtoître la faoffeté de leur caraétère ; les- voilà- dé-' 
mafquéÿ & méprifés. D’autres encore ont eflayé 
de vous plaire par les difcours'flatteurs , les coquet- 
teries 6c les gennllelfes frivoles, qui féduifent prefque 
toutes les femmes; cet art, ce manege vous a paru 
plat, & tous les amans vous ont paru dangereux 
& incapables de fatisfaire votre efprit & de tou- 
cher votre cœur. 

Il m’a paru nécefTaire de débrouiller en vous les 
idées fauflès que vous avez de l’amour, avant que 
de vous parler de lui. Ne croyez pas que j’entre-, 
prenne dè vous le hure connoître autrement que 
par la fimple théorie , peut - être un jour l’amant • 
qu’il vous a defliné vous fera fentir quel il eft. 

On a difhngué , il y a long-tems, deux amours ; 
l’un, fous le nomd’Eros, & l’autre d’Anteros. C’efl 
du premier dont je veux vous parler; c’eft lui qui 
aima Pfyché. Cet amour, tendre, pur, vrai, vif, 
confiant , fidele , ne pouvoit aimer que Pfyché, 
il vouloit être aimé de même ; pour cela , il lui 
fàlloit une ame toute entière^ Il trouvoit dans toutes 
les femmes les défauts & les dégoûts que Pfyché 
trouvoit dans tous les hommes ; rien ne pouvoit 

plaire 


I 


suit la Musique; 311 

plaire à Pfyché , & n’étoit cligne d’elle que l’amour 
lui-même. Lu fable vous a appris tous fes malheurs , 
la curiouté & la vanité les causèrent ; elle y joignit lu 
défiance, crime pour l’amitié, mais affreux & irrémifr 
fible aux yeux du véritable amour* Vous êtes éçotfc 
née de m’entendre dire aux yeux du véritable amour « 
Oui , à fes yeux , celui-là n’eft point aveugle , il 
eû clair - voyant , mais filenciéux ; il parle peu , 
finalement , évite les phrafes & les tours affèâés ; 

- fon langage efï vif, plein de naïveté & d’exprefn 
üon ; tout parle en lui. Rien n’étoit perdu pour 
Pfyché ; une ame n’a pas befoin de grands difcours 
pour entendre toute la force & toute la grâce d’une 
penfée , encore moins- lorfque cette penfée vient 
du fentiment. Après toutes les peines que les défaut* 
de Pfyché lui avoierit caufëes , après qu’elle eut 
expié fes crimes, en'fe livrant entièrement à l’a- 
mour , il l’époufà ; les dieux approuvèrent ce ma- 
riage; ils étoient feuls dans l’univers faits l’un pour 
l’autre. De ce couple charmant naquit la volupté. 
Cette déefTe étoit digne de fbn origine ; elle ne fè 
fépara jamais de fon, père. & de fa mère, elle en 
faifoit les délices. Sans parler les différens idiomes , 
elle fè faifoit entendre à toutes les nations ; il fuffifoit 
pour cela d’avoir une ame ôu de l’amour; tout ce 
qui étoit privé de l’un ou de l’autre ne l’entendoit 
point, tout ce qui fuivoit les étendards d’Antèro* 
étoit fourd pour fa voix délicate & gracieufe. Vous 
Tome FI. X 


^ii Lettre 

\ 

(avez qu’Ànteros , le feux amour , vînt s’établir fur 
la terre , qu’il fubjugua prefque tous les mortels* 
II les blefïbit avec des fléchés empoifonnées , il 
traînoit après lui la jaloufle , la fraude , la trahifon 
rinconftance , l’indifcrédon ; de là vinrent des guerres 
& des meurtres fans nombre. Pour les féduire, il 
menoit avec lui une feufTe volupté, qui ne reffem- 
bloit en rien à la fille de Pfyché ; elle ne donnoit 
que des plaifirs grofliers , qui ne flattant les fens 
que pour des inflans , les détruifoient en peu de 
tems. Là fille de Pfyché , un jour en badinant , eflfaya 
d’imiter les foupirs d’amour fur un infiniment qu’elle 
fit avec un rofeau ; fur ce même infiniment elle 
trouva le moyen de peindre par des fons les diffé^ 
rentes agitations d’un cœur amoureux : langueurs, 
larmes , délices , joie douce & naïve. Son père & 
fe mère fentoient augmenter leurs plaifirs par les 
fbns touchans qui les repréfentoient. La volupté 
ne s’en tint pas à ce couj>-d’eflai ; elle inventa plu- 
fieurs inflrumens , ayant tous, des beautés particu- 
lières & propres à caraélérifer & à peindre tous 
les different mouvemens de l’ame , au point de les 
faire reffentir à ceux qui en étoient.fufçeptibles. Les 
oifeaux habitans des bocages du pays fortuné où 
ces dieux charmans avôient choifi leur retraite, ap- 
prirent bientôt à former des fons mélodieux & 
agréables. Les bergers foupîr oient fur la flûte, & ani- 
moient. leurs danfes par le fon de la mufette & 



sur. là Musique; 

du tambourin. Un jour, tin roffignol s’étant éloigné 
de fa demeure ordinaire, fut furpris par un amôur 
folâtre qui voltigeoit près de 111e fortunée ; ion chant 
lui parut nouveau ; il porta I’oifeau à Vénus , comme 
un préfent rare & digne d’elle. Elle en connut tout 
le prix , & fur-le-champ ayant fait atteler fon char, 
elle ordonna au roffignol 'de voler devant-fes pigeons, 
& de la conduire dans les climats, inconnus ju {- 
qu’alors , où les oifeaux avoient un ramage fi tendre. 
U obéit , elle part & arrive. Son char refta fuf- 
pendu dans les airs , enveloppé d’un nuage ; elle- 
vouloit voir fans être apperçue. Ses yeux furent 
frappés du plus agréable fpe&acle qui fut jamais ; 
fon fils & Plyché lùr un trône de gazon & de fleurs , 
dans le lieu le plus délicieux de l’univers. Je n’en 
ferai ppint la défcription ; l’amour l’avoitchoifi pour 
fa demeure, & fa fille l’avoit orné. A la tête des 
nymphes & de leur cour , elle leur donnoit une- 
fête champêtre ; elles . danfoient fur le gazon , les 
zéphirs légers danfoient avec elfes; les bergers & 
bergères danfèrent quelques entrées de ce ballet, - 
les grâces dè la fuite de Pfyché en danfèrent aufli.< 
Ces grâces ne reflemblent point à celles qui ac- 
compagnent Vénus ; elles font aufli modeftes , naïves 
& touchantes , que les dernières font effrontées & 
minaüdières. Toute la mufique du ballet était carac- 
térifée ; les yeux fermés, on pouvoit deviner quels 
étoient les danfeurs, ôcfe repréfenter à-peu-près les 


I 


m j %4 Lettre 

différentes figures du ballet ; tant la même expref* 
fion régnoit & dans le chant & dans la danfe. B 
fembloii que la nature feule eût produit l’une & 
l’autre ; & fans que l’on s’en apperqût ; on ref- 
fentoit les plus délicates nuances des douces par- 
lions, exprimées par les finis. Lorfque les jeux furent 
terminés , Vénus regagna Cythère , plus jaloufe que 
jamais de la beauté & du bonheur de Pfyché. B 
n’étoit plus en fon pouvoir de le troubler ; elle 
voulut du moins effayer de jouir du même plaifir , 
& fi les fpeôacles qu’elle donneroit à Cythère n’a- 
voient pas les mêmes charmes , les furpaffer du 
ipoins en magnificence. Elle fit conftruire un thé- 
âtre dont les omemens étoient chargés d’or & de 
pierreries ; les décorations & les perfpeôives tâ- 
chèrent d'imiter ce beau payfage qu’elle venoit de 
voir ; un nombre prodigieux d’inftrumens furent 
fabriqués; Vénus promit des dons & des faveurs 
à tous ceux qui travailleroient avec fuccès pour 
fon théâtre. Tous les hommes croyant avoir befoin 
de la pcoteâion de Vénus , ont recours à efle 
comme à une divinité bjenfaifante ; ils ignorent 
que d'elle & de fes enfans viennent les peines dont 
ils gémiffent. Tous travaillèrept à l'ému à com- 
pofer de là Mufique. Chacun vantoit fon travail 
& la peine qu'il s'étoit donnée : les géomètres 
même s'en mêlèrent ; ils louoient les calculs im- 
menfe$~qu’ils avoient fait pour trouver le moyen de 






sur là Musique. 315 

pàrcourir dafis les airs de violon toutes lés différentes 
combinaifons d’un re ou d’un mi 9 avec les autres 
notes. Il eft vrai que cet âir n’avoit point de chant , 
& dans cette mufique contrainte & fi pénible à 
compofet rien ne couloit de fource , nul génie 
ne le$: animoit , ils fiiioient la nature & le fenti- 
ment : l’art 'n’auroit dû fervir qu’à chercher l’un 
* .& l’autre , pour les orner & les mettre dans leur plus 
beau jour. Quand celui où l’on devoit exécuter fur 
le théâtre de Cythère ce ballet tant vanté- , fut 
arrivé , la plupart des fpéâateurs s’écrièrent que 
les inftrumçns étoient faux; leurs fons faifoient 
peine aux oreilles les moins délicates ; on leur dé- 
clara dogmatiquement que c’étoit des dilTonances 
faites exprès , & le chef-d’œuvre de l’art. Les 
chats , originaires de Cythère , ont tranfmis juf- 
qu’à nous quelques tons de cette harmonie , com- 
me les roflignols nous en font entendre quelques- 
uns de celle qu’ils ont entendue dans Pile de l’a- 
mour. 

Le ballet fut danfé par les nymphes de la fuite 
de Vénus ; danfes indécentes , où fe mêloient des 
athlètes de la fuite de Mars ; les grâces faifoient 
des fauts & des tours de force ; la confufion 
régnoit. La mufique n’avoit de rapport 1 la danfè 
que par les mouvemens plus ou moins vifs ; point 
de penfée , par-conféquént point d’expreffion. On 
parcourait tous les tours avec rapidité , les difTo- 

X ..« 

uj 


31 6 Lettre 

nances prodiguées fans ‘celle ; quelquefois on s’obC 
tinoit à rebattre deux notes pendant un quart- 
d’heure ; beaucoup de bruit , force fredons ; & 
lorfque par hafard il fe rencontroit deux mefures 
qui' pouvoient faire un chant agréable, Ton chan- 
geoit bien vite de ton , de mode & de mefiire. 
Toujours de la trifteffe au lieu de tendrefle ; le 
Singulier était du barocque ; la fureur , du tinta- 
mare ; au lieu de gaieté , du turbulent^ & jamais 
de gentillelTe , ni rien qui pût aller au cœur* 
Vous en fayez à préfent autant que moi , faites 
votre choix : l’une de ces muliqués vient de 
Cythère ; l’autre 9 de la fille de Pamour & de 
Pfyché. Ne croyez pas qu’une nation s’en foit 
approprié l’une à l’exclufion de l’autre; les deux 
muliqués fe font répandues dans les deux nations j 
votre coeur & votre goût vous feront démêler 
quelle eft leur origine. 

Vous trouverez peut + être que j’avance fans 
preuve que les chats font originaires’ de Cythère.* 
Us en confervent encore les inclinations & les 
manières; remplis de gentilleffes dans leurs badi- 
nages , un air doux 9 pleins de diffimulation , 
cruels , trompeurs , féroces , fans amitié ; lorfque 
l’amour les rend heureux ; leur indifcrétion l’ap- 
prend au voifinage par leurs clameurs; ils font 
légers & volages comme les Cupidons. Le rof* 
%nol amoureux , venu de Pile fortunée , ne 


sur la Musique. 317 

chante que pour toucher fa maîtrefle. Eft-il heu- 
reux ? il fe tait & .ne chante plus ; content de fa 
bonne fortune, il la goûte en filence. 


\ 


Fin des Hijkires , Nouvelles & Mémoires ramajjes» 



MANTEAUX 


RECUEIL. 

PREMIÈRE PARTIE; 



A 


Mo MANTEAU, 

MAITRE CORDONNIER 

POUR HOMME, 

AU SOULIER COMMODE , 
/ 9 

f 

Rue du Chantre, à Paris. 

y Otre nom , Mànjîeur , vous donnoit des 
droits fur cet Ouvrage , quand la fortune 
ne vous auroit fait que Savetier. Des re- 
cherches critiques , hifloriques , grammati- 
cales , théologiques ; t/ej faits anecdotes qui 
ont donné lieu à plufeurs Auteurs d’em- 
ployer dans un nouveau fens le mot de Man- 
teau ; d? autres faits peu connus , dont le 
même mot , pris dans fes fens différent , a été 
le fujet principal , ou Coccafon , entreront 
dans ce recueil , ÿzii par fa fngularité , mérite 
votre approbation , ou du moins votre indul- 
gence. Si les kijloires que je vous préjente 


t 


ne paroilfent point par elles-mêmes utiles à vo- 
tre profefjion , t hommage que j ê vous, rends , 
peut du moins fervir à corriger dans la fuite 
mefjieurs vos enfans d’une ambition , qui rùefl 
que trop dangereufe pour la plupart des fa- 
milles . Ce feroit ici le lieu ou jamais , défaire 
votre éloge , mais je trC arrêterai à un feul 
trait j vous peigne { la douceur de votre ca- 

■ raBère par le choix de votre enfeigne. Ma - 
* 

dame Manteau ejl la, première à vous rendre , 
fur cet article , la juflice qui vous efl due • 
Elle cherche de fon côté à vous imiter , & 
Ion peut dire que vous trouve^ en elle la 
y raie chaûjfure à votre pied . Si f ai le bon- 
heur de contribuer à vous faire connoitre , 
fefpère de votre reconnoiffance que vous con- 
tribuerez à me faire valoir , en me prônant 
auprès de vos pratiques. Vous en aurez peut- 
être davantage , & tnon livre en fera mieux 
vendu . Je fuis , monfieur , très-parfaitement 9 
votre très-humble ferviteur 9 

a 

A *,* *. 


De Paris * ce ... * 1746 . 


1 


331 


PRÉFACE. 

Etymologie, h ferait alfa nu de 

décider, & peut-être affez peu important de dis- 
cuter , fi le mot Mantèau vient de mante, ou ii 
mante vient de Manteau. Il eft sûr du moins que 
les dérivés mantelet , manteline , mantille, man* 
dille , &c. & 1 es compofés du mot Manteau viennent 
de l’un ou de l’autre , à moins qu’ils ne viennent 
tous de mantel, vieux mot celtique. 

ÉLOGE DU MANTEAU. L’éloge du 
Manteau , compofé en latin par Petingfert, jurifi- 
confulte Allemand, & publié à Brème dans un re- 
cueil de pièces , in - 1 1 , ne pourrok nous fixer a 
cet égard. Si j’ayois trouvé ce recueil à Paris , j’en 
aurois profité par rapport à d’autres objets, & j’au-' 
rois eu autant de bonne-foi pour citer l’ouvrage & 
les fecours dont il m’auroit été ; que j’ai de fincé- 
rité pour dire que le Manteau, ou la couverture 
des eaux de Spa , par M. W*** , Cologne , Pierre 
Marteau , 1737 , eft une brochure in-8 ô . , d’un ftyle 
déteftable , dont il n’a paru que la première partie, & 
dans laquelle il n’eft pas queftion de Manteau. 

MANTEAUX AU PROPRE , II eft 

' » 



534 Préface. 

mutile d’avoir recours aux favans d’Allemagne pouf 
connoître l’ancienneté du Manteau' & ies avantages. 
Pour favoir qu’Elifée n’eût point eu le don de pro- 
phétie , fi Elie en montant au ciel , ne lui avoit 1 aille 
foA Manteau. 

Petingfert n’auroit lurement pas rapporté l’épi- 
gramme fuivante , mife en vers par Montmor , 
d’après le mot de monfieur de Montaufier ; épi- 
gramme qui peut trouver ici fa place. 

Elie , ainfi qu’il eft écrit. 

De Ton Manteau joint à Ton double efprit 
Récompenfa Ton ferviteur* fidèle. * 

Triftan eût fuivi ce modèle: 

Mais Triftan , qu’on mit au tombeau 
Plus pauvre que n’eft un prophète. 

En laiftant à Quinault Ton elprit de poète ÿ 

Ne put lui laifler de Manteau. 

/ 

11 n’eft pas permis d’ignorer de quelle reffource 
fut à Jofeph Ton Manteau , pour fe débarraffer des 
vives , & très-vives inftances de la femme de Pu- * 
tiphar. 

11 fuffit encore d’avoir une légère connoiffance 
de l’antiquité , pour être au fait du Manteau des 
Grecs , & de celui qui diftinguoit les philofophes 
cyniques. Celui des Grecs en général fe portoit 
par-deffus une tunique ; il étoit large, relevé par 


Préfacé; 335; 

les deux bouts de chaque côté , & attaché derrière 
' les épaules avec une agraffe. Anôflhène, fondateur 
de la feftè des Cyniques , fit porter à fes difciples 
le Manteau fiir l’épaule , & fupprima la tunique* 
Diogène , jeune encore , en demanda une pour 
fe garantir du froid : Le Manteau fuffit, lui dit An» 
tiflhène ; eh hiver , mettez-le double ; en été , comme 

vous voudrez. Si la réponfè eft dure , la dernière 

« 

partie qui a quelque plaifanterie , pourroit être l’o* 
rigine éloignée de cette efpece de diélon en ufage 
parmi nous. 

* */ 

. Qjiapd il fait beau , 

Prends ton Manteau ; 

Quand il pleut , 

Prends-le fi tu veux; 

» 

r t 

• » .* 1 » 

1 t 

Je me trouve pourtant forcé d’avouer ici qu’un 

compilateur un peu profond , m’auroit été d’un 

grand fecours pour répandre la lumière fur les faits 

douteux du legs d’Antifthène , fait à Diogène; du 

• é 

partage de ce Manteau tout déchiré entre les difc . 
ciples d’Antifthène , ou de l’ordre que donna ce 
philofophe en mourant d’enterrer Ton Manteau avec 
lui ; mon érudition fe borne à rapporter le reproche 
que l’on fit à Diogène , en lui difant que Ton voyoit 
fa vanité à travers des trous de fon Manteau, Voyez 
Diog, Laërt. 


jjd ' Préfacé* 

S’il était nécefïaire de donner de nouvelles preu- 
ves dè Fufage général des Manteaux chez les Grecs , 
je rappcBerois la réponfe de ce philosophe à celui 
qui demandoit ce qu’il avoit foijs ion manteau ; Lô 
portçrois~je ainfi, fi je n’avois defiem de le cacher P 
l’ajouter ois que la comédie des Grecs, {paUiasa} 
eft cfcftinguée de celle des Romains , ( segat*) par 
h différence du vêtement des deux nations. 

* A quel fiecle rapporterons - nous le fait qui ef| 
décrit dans la cinquième fable du cinquième livre 
de Phedre ? comédien avoit imité le cri d’un 
cochon fi parfirkemënt que les fpeâateurs crurent 
qu’il en avoit un caché fous fon Manteau ; un pay- 
fan dit tout haut qu’il réufliroit encore mieux. Le 
peuple affemblé deux jours après ; dès que le comé- 
dien eut joué fon rôle avec le même fiiccès , le 

payfan , qui avoit effectivement un cochon fous 

• * ♦ * 

fon Manteau, lui tira l’oràiHe jufqu’au point de le 
feire crier. Les acclamations furent toutes en faveur 
du comédien ; le payfan montra aux fpeétateurs 
Faâeur qu’ils critiquoient, leur difarit: 

En hk ( porcdlus ) déclarât quaks jiàs judices* 
m # 

Quoique la robe f&t l’habillement diffinétif des 
Romains , on fait que fouvent ils portoient par- 
deffos une forte de Manteau appelle épitoge. II 
» fervit à Pompée & à Céfar , pour ne pas voir ef» 

- mourant 


i 


Ç R È P A C £,'■ , 337 

» 

mourant les derniers coups qu’on leur portoit., 

USAGE DU MANTEAU . En fuivant 
l’ulàge des .Manteaux jüfqu’à nos jours , Phifloire 
eccléfiaftique fournit plufieurs faits que je ferois en : 
droit de revendiquer; les Manteaux de S. Florent, 
de S- Martin , de. Sainte Urfule , de S. Franççds - 
d’Afïife, de S. François de Paule, mériteroient des 
differtations particulières, ■ H fufEra de dire ici que 
dans les premiers fiecles du cjinftianifme , une grânde 
partie des nouveaux chrétiens , & fur-tout lçs clercs , 
abandonnèrent la robe romaine,, alors fomptueufe, ; 
pour le Manteau fimple de couleur brune. On leur 

» ' |l . f A, # < * r ^ • » 

en fit ua crinie, ; comme 'fi en. ;préférant l’habit des. 
Grecs, ils en avoient adopté les moeurs, alors, 
généralement décriées. Tertullien crut devoir juA 
tifier les nouveaux chrétiens; &. lui-même , par un 
traité qui nous a été confervé, &. qu’il prononça, 
dit-on, publiquement à Carthage. Une plaifanterie 
infultante contribua peut-être à fui faire compofer 
cef quvrage ; on difqit des chrétiens 6 1 de lui , qu*ils 
avoient pafle à toga ad pallium , ab equisad ajinasi 
Lj livre du Manteau, de Tertullien, a été traduit en 
françois p «u Maneffier, Paris ; Pierre Promé , 1 66.5 , 
ïn - 1 1. Catalog. de la Biblioth, du Roi. SS. Pères , 
n. 478. 

Si le Manteau fut pour les nouveaux chrétiens 
l,pae fource de railleries piquantes , la religion qu’ils 
Tome FI % Y 


\ 



1 


Préface. 

embrafToiént leur apprenoit à fouffrir patiemment 
les injures 8c le mépris : mais 1 rien ne dédomma- 
gea les feigneurs 8c les dames de la cour du roi 
Artus , de la honte 8c de la confufion que leur caufâ 
le Manteau envoyé par la fée Mourgue. On peut 
en juger par la lefture ia' Manteau maltailU, im- 
primé dans ce recueil d’après tm manufcrit de la 
Bibliothèque du Roi. 

Pour connoître l’utilité des Manteaux, j’en appelle 
à tous les voyageurs , & à quiconque eft. expofé 
au froid 8c à la pluie. Molière , dont les comé- 
dies font le tableau du ridicule des hommes , 8c 
lTiiftoire des ufages de Ton iiecle , nous apprend 
qu’il fiiffifoit de fbrtir de chez foi pour fe fervir 
du Manteau." 

» 

Et voyant arriver chez lui le damoifèau 

Prend fort honnêtement fes gants 8c fon Manteau^ 

Ecole des fimmes , a&e î , fànt i.' 

• * 

Regnier tlous avoit auffi marqué ce fâitpar ces 
deux vêts : 

Un de ces jours derniers , par des lieux détournés y 

Je m’en allois rêvant , mon Manteau fur le nés. 

Le terme des rôles à Manteau, dont on fe fèrt 
pour défigner certains perfonnages de comédie , 


V 


P R É F A C E. 33£ 

indique affez qu’il y avoit des âges, dès conditions 
& des caractères j auxquels ce vêtement étoit plus 
particulier. - I 

'Je croirais inutile de dire qu’autrefbis les filoui 
fttoient , broient lés Manteaux des paflans , la nuit 
dans les rues de Paris, fi je n’avois à placer deux 
traits de La Fontaine. Il n’étoit que flx heures du 
loir quand il fut arrêté dans la rué : Mefiîéurs , leur 
dit La Fontaine , voilà mon Manteau , mais vous 
ouvrez de bonne heure. Une autrefois il fut rencontré 
Iur le Pont-neuf par des gens de la même efpece -, 
qui contrefaifant les ivrognes , lui demandèrent en 
balbutiant le chemin de la Grève ; La Fontaine en 
leur donnant fon Manteau, leur dit: le voilà. 

Un poète, de nos jours, qui fut attaqué la nuit 
dans la rue , aurait cru en être quitte à bon marché , 
s’il n’avoit rifqué que fon Manteau. 

L’ufage-n’en eft plus fi général , les états fur 
lefqùels la mpde a moins le droit d’exercer fon 
empire , n’ont point adopté les changemens qu’elle 
invente oc qu’elle autorife. Les moines ont- gardé 
l’haHllement de leur première inftitution ; le Man- 
teau court , le Manteau long fe font confervés parmi 
les eccléfiafhques. A l’égard du Manteau court 
des eccléfiafüques , j’ai trop été des amis de l’abbé 
Courtin pour rapporter l’épigramme de RoufTeaü; 
mais je ne puis m’empêcher d’admirer l’exaCHtude 
& la précifion du portrait. Le Manteau fourré 

Yij 


i 


t 


i 


240 Préface; 

febflfie encore pour ks malades; le petit Manteau 

ou mantelet s’eft introduit nouvellement, & nous 


vient d’Efpagne. On peut raifonnablement juger 
que les femmes fe fervent encore du Manteau de 
lit : je dis juger ; car la plupart ne fe montrent guère 
dans cet ajufiement , & mettent fer le compte de 
la pudeur, ce qui n’eft que l’effet de leur coquet- 
terie , comme b crainte de ne pas briller par b 
taille leur a bit reléguer le Manteau troufle avec 
les vertu - gadins , fous le prétexte apparent d’une 
plus grande commodité. En fin , b multiplicité d’é- 


quipages & la fecilité des petites-maifons , ont bit 
difparoitre le Manteau couleur de muraille. On 


pourroit croire Regnard inventeur de cette expréf- 
lion îeureufe qu’il a placée dans le joueur : 


Tu prendras ce Manteau fait pour bonne fortune * 

De couleur de muraille* ' 

ABc 2 , Seine 4. 

Mais l’origine de cette expreflion efl conftatée par 
des mémoires hiftoriques & critiques fur les diffé- 
rentes modes du figele paffé. 

On lit dans ces mémoires qu’un jeune-homme 
amoureux de bonne-foi, & par conféquent moins 
féduit par la gloire d’avoir triomphé d’une femme , 
cjue flatté du charme dé s’affurer la poffeffion* d’une 
maîtreffe qu’il aimoit , obtint un rendez - vous. U 



Préface; 341 

Crut devoir employer toutes les précautions que lui 
ïnfpiroit fa délicateffe, & courut chezle plus habile 
tailleur de la cour , lui commander un Manteau 
gris. De quel gris , monfieur? lui dit le tailleur. 
Cette demande embarraffa le 'jeune-homme. Oc- 
cupé uniquement de la crainte 'd’être apperçu , il 
fêntit â l’inftant la différence qu’il y avoit dans les 
nuances d’une couleur, dont les unes approchoient 
trop du blanc , & les autres de la couleur brune ; 
& parlant à fa penfée , il dit , avec une efpece 
d’infpiration : De couleur de muraille. Ah ! mon- 
fieur , lui répondit le tailleur avec enthoufiafme , 

que je vous ai d’obligation! vous fixez mes idées; 

* 

fi je vous eufle vu deux mois plutôt, le baron de 
Bercy vivroit encore ; il me demanda , comme vous, 
un Manteau gris tout gris me parut égal , celui 
que j’employai étoit trop clair , le baron , plein 
de confiance, fut au rendez-vous, il fut remarqué, 
fiiivi , aflaffiné. / 

1 

MANTEAU DE DIGNITÉ , DE 
CÊ-RÉMONIE. Si l’on me reproche cette 
digreffion , qui' n’efl que l’extrait d’un article plus 
étendu de l’ouvrage que je compte donner au pu- 
blic , Tous le titre de l’hiftoire de l’efprit humain , 
on ne me pardonnerait pas d?oublier que le man- 
teau eft auffi une marque de dignité, d’honneur, 
de prééminence, de cérémonie. Faut -il en effet 


341. Préface. 

citer le Manteau par l’impolition duquel le pre^ 
mier dès diacres inveftüïoit le pape du fouveraijx 
pontificat ; celui que les papes , patriarches , pri- 
mats , métropolitains , portent par-deflus leurs habits 
pontificaux , en ligne de juridiction ; celui que les 
évêques portent par-deflus leur rochet , quand ils 
font en prélènce du légat ou du pape. On lait 
les prérogatives attachées au Manteau royal. La 
noblefle afpire fans cefife au moment de décorer 
fes équipages du Manteau ducal ; une décoration 
à-peu-près femblable , eft l’objet de l’ambition de 
tous les magiftratL Le grand-maître de Malthe eft 
diftingué par Ion Manteau à bec : tous les grands- 
maîtres & les chevaliers de chaque ordre militaire 
ont un Manteau qui leur eft particulier. Le Man» 
teau des maîtres des requêtes n’eft-il pas la route 
la plus litre pour arriver à la plus haute fortune 
à laquelle ils aient droit de prétendre } Enfin les. 
maîtres imprimeurs , tapüEers , bourreliers , cor- 
donniers , ne le font-ils pas un honneur de .porter, 
le Manteau ? 

Saps prélènter le trille Ipeâacle qu’offre un long 
Manteau de deuil, je finirai par un lait attefté par 
des voyageurs. Les refis du Mexique n’avoient , en lé 
mariant , d’autre cérémonie que de nouer leur Man- 
teau avec le voile des princelTes qu'ils époufoient. 

diverses acceptions di/mot 


I 


/ 



I 


Préface* 34$ 

MA NT EA U . Je laiffe aux juges des armoiries 
à décider dans quel fèns lé Manteau doit être pris 
en terme de blazon, 6c à donner les marques di£* 
tinâives des lions mantelés * 6c à nous inftruire 
des rangs 6c de la place du Manteau par rapport 
aux princes de la maifon de .France. C’eft aux 
experts en l’art de fauconnerie à juger du Manteau 
des oifeaux de prôie ; je pourrois trouver telle cor- 
neille emmantelée, qu’ils me prouverôient que j’ai 
fort. Le nouveau traité d’architeâure aura tout dit 

> j 

probablement fur les Manteaux de porte ôc lur le$ 
Manteaux de cheminée. 

, t t 

COMPOSÉS DU MOT MA NT EAU, 
Si j’avois eu communication des titres du chapitre 
de S. Honoré , j’aurois pu déterminer l’étendue du 
fief froidmantel ou frementeau , qui a donné fon 
nom à une des rues de Paris. Il fuffira de citer 
l’églife & la rue des Blancs-Manteaux > puifque des 
religieux ainfi appellés de-là Manteaux - blancs , il 
ne refte plus que le nom. L’état de la France, 
imprimé en trois volumes , donnera des lumières 
fur les fondions attachées à la charge de porte-» 
Manteau du roi. Quant aux porte-Manteaux qui fe 
placent dans les gardes-robes , ce feroit perdre le 
tems que de s’y arrêter ; je dois feulement rap- 
porter , à l’occafion de porte-Manteaux de voyage , 
le trait de Benferade , qui refifemble beaucoup à 

Yiv • 


/ 



544 Préface. 

» 

celui du philofophe Bias , & tjui dit en parlant de 
luirmême ; 

Tous mes habits font fur ma peau. 

Et je lins mon porté-Manteau. 

Je n’en dirois pas davantage fur, cet article, maïs 
tout le monde n’a pas préfente l’épigramme que 
le mot Marmanteau donna occafion de faire à La 

» ' V 

Fontaine* On appelle bois Marmanteau en termes 
de gruerie , les arbres qui compofent les avenues , 
qui forment un abri, ou qui fervent de décoration 
à quelque château oiv maifon de campagne. Ces 
fortes d’arbres ne font jamais compris dans les cou- 
pes de bois ,■ ils font cenfés être le Manteau de la 
maifon. L’Académie françoife voulant dans ce tems- 
Ià , étendre le diétiqnnaire qu’elle projettoit , jus- 
qu’aux mots des arts , Furetière plaifanta La Fon- 
taine avec aigreur , fur ce qu’étant maître des eaux 
& forêts, il ne favoit pas la différence des bois Mar- 
uianteau & des bois en grume : le dernier , par paren- 
thèfe , eft un bois coupé qui a confervé fon écorce y 
& qui n’eft point encore équarri. La Fontaine, 
piqué y fit cette épigramme contre JFutetière : 

Un beau jour que certains quidams l 
Piqués de tes dits outrageans. 

Sur ton dos emprêtré, comme fur une enclume. 


* 


/ 


r 


I 


P R É P À C E. 34J 

• Frappoient avec du bois porté fous le Manteau } 

Sais-tu fi c’étoit bois -en grume. 

Ou fi c’étoit bois Marmanteau ? ' 

* 

Pour Tintelligence de cette épigramme , il faut 
fàvoir que Furetière étoit prêtre., qu’il n’en vou- 
loit pas convenir , & qu’il venoit de recevoir des 
coups de bâton pour des portraits qu’il avoit placés 
dans Ton roman bourgeois. 

ADDITION A LA PRÉFACE. 

r~ 

MANTEAUX AU FIGURÉ , ET 
DITS PROVERBIALEMENT. Voici le 
moment d’avouer que je ne puis réfifier à la ten- 
tation de faire paraître cet ouvrage ; du moins on 
ne dira pas de moi ces vers que Molière fait dire 

dans fon Tartuffe : 

« 

Que l’impofteur fait bien , de traîtreffe manière , 

Se faire un beau Manteau de tout ce qu’on révère ! 

Ack 5. 

v Je ne fuis point dans le cas de me fervir du Man- 
teau de la religion , ni de tout ce qui doit être facré & 
refpe&able , pour mettre au jour des traits diftés 
par l’hypocrifie , l’intrigue ouïe fanatifme. Je n’aurai 
point recours au Manteau de la nuit pour rien cacher 
dont la probité ait à rougir. Plutôt que de m’attirer 
de pareils reproches , je confentirois que la fievre 


34* Préface. 

fut un manteau pour mon hiver , & je préférerons 
de me voir à la trifle néceffité de manger mon pain 
fous mon Manteau. Je n'ai voulu que m’amufer ; 
on me critiquera fans doute, mais je ne tirerai per- 
fonne par le Manteau pour l’engager à m’épargner. 
Je connois déjà 'tels 6c tels qui fe croiraient dés- 
honorés de garder les Manteaux de leur bibliothèque ; 
loin.de leur en lavoir mauvais gré , je garderais pour 
eux les .Manteaux dans un autre fens. Telle femme 
à qui l’on pourrait dire que le mariage eft un Man- 
teau qui couvre tout, peut auffi ne fe pas refiifer 
une critique auffi fuperficielle que précieufe ; j’en 
ferai autant de cas que de Rognonet , 

i 

Qui d’un Manteau fit un bonnet. 

Le livre eft fait , il fera imprimé , il fera vendit 
fous le Manteau ; fi quelque ouvrage mérite ce pri- 
vilège , c’efl fans doute celui-ci. Quelque mauvais 
plaifant pourra dire que les colporteurs feront des 
porte-Manteaux , à la bonne heure; pour moi , faos 
ofer dire avec Horace : 

& meâ 

Virtute me involvo. 

J’emploie la traduction , qui devientiplus modefte , 
6c par conséquent plus convenable , 6c je m’en- 
veloppe de mon Manteau pour ignorer le fort de cet 
ouvrage,. 


LE MARI 

MANTEAU. 

JLuCidie , après avoir paffé les premières années 
de fa jeunefle dans le couvent, en fut retiré^ par 
fes parens , qui crurent ne devoir fe fier qu’à eux* 
mêmes du foin de perfectionner fon éducation. Ils 
s'applaudirent de voir fe développer en élle cet 
heureux naturel, qui eft peut-être l’unique fource 
des vertus de fociété; elle acquit des talens & des 
connoiffances : mais fon'efprit cultivé ne perdit 
rien de fes grâces, & fon caraâère doux & fen- 
fible , conferva cette fimplicité fi rare & fi pré- 
cieufe. Enfin elle étoit très-aimable, mais l’amour 
mit la dernière main à fes agrémens. .... Quel 
maître ! 

Polémon étoit depuis long-tems ami des parens 
de Lucidie. Accoutumé à b voir dès fon enfance, 
}1 avoit remarqué & fuivi avec une forte d’intérêt 
fes différens progrès dans tous les genres. Lucidie 
avoit appris de fes parens à être bien aife quand 


L E M A R ï 

Polémon entroit ; c’étoit pour elle l’ami de fa fk- 

mille , c’étoit pour lui la fille de fes amis : ils eurent 

occafion de fe voir fou vent, & cette vue fut fatale 

à la liberté de l’un & de l’autre. 

* * 

Polémon s’en apperçut le premier. L’expérience 
qu’ü avoit l’éclaira bientôt fur les fentimens qu’il 
éproûvoit lui - même , & fur ceux qu’il avoit fait 
naître ;'il ne les envifagea qu’avec horreur; l’a- 
mour en-tfain voulut réclamer fes droits , il. ne fut 
pas écouté ; dans un cœur vertueux , la paifion 
peut fubfifler , mais la probité feule fait agin 
Polémon , réfblu d’éviter les occafions de fe 
trouver feul avec Lucidie, voulut prendre, les mé- 
flagemens néceffaires pour qu’on ne foupçonnât rien 
du motif qui l’y déterminoit ; il réuflit à l’égard de 
tout le monde; mais cette conduite plus réfervée 
n’échappa point à Lucidie, qui s’en trouva offen- 
fée. Le dépit produifit des réflexions , & le fruit 
de ces réflexions fut d’être effrayée de les propres 
fentimens. Elle eût voulu en-vain fe les diflimuler, 
-Polémon l’aimoit par foiblefle, l’évitoit par vertu; 
trifte exemple à fuivre ! Elle fentoit encore que 
Polémon étoit aimé. 

Forcés de fe voir affez fouvent , ils s’adreffoient 
rarement la parole; mais tout les inflruifoit mutuel- 
lement de la fituation dé leur ame. En effet , le cœur 
ne fe fait-il pas toujours entendre au cœur? Qiiel 
eft fon langage? Tout, Qui peut le définir ? Rien. 



Mante av, 349 

Ils fe parlèrent enfin. Cette première converfa- 
ifion fut pareille à celle de deux amans qui le fe- 
roient entretenus .plufievlrs fois ; elle étoit la fuite 
des réflexions qu’ils avoient faites chacun fur lîétat 

où ils fe trouvoient. L’amour animoit leurs difeours . 

, . * » . 

mais c’étoit l’amour maîtrifé par .la vertu ; l’aveu 
de leur paifion étoit toujours fuivi du. projet confi 

* t • 

tant de la furmonter, îls ne s’en occupoiént que 
pour fe la reprocher; mais ces reproches réitérés 
n’étoient en effet que de nouveaux aveux , & de- 
nouvelles fburces de plaintes & de regrets. Us fe 
féparèrent enfin , peut-être plus ampureuy , ils fen- 
tirent du moins que le moyen le plus sûr de fe 
vaincre, n’étoit pas de fe voir , pour s’y encou-? 

* ■ 1 a *p> 

rager. 

O « , ' r 

Lucidie étoit dans ce trouble & dans cette agi- 
tation , quand une de fes amies, nommée Cidalife^ 
qu’elle avoit connue dans le couvent, & qui étoit 
mariée depuis quelques années, vint lui rendre. vifîte; 
c’étoit une femme aimable, raifonnable fans féche-* 
refle , fage par tempérament , connoiflant le mon- 
de , & fe prêtant par efprit & par douceur àu^ 
piouvemens que l’amour & les paflions nobles peu- 
veht 

positions pour être la confidente d’une paflion mal- 
vheureufe, cette paflion , quand elle eft vraie, fuffit 
pour intéreffer , c’eft ainfi qu’un enfapt affligé ^ 
femble tendre les bras à ceux qu’il apperçoit , ÔC 


caufer. Indépendamment de çes heureufes dif- 
^ » • * , ^ 


350 LÉ M A R ï 

les éirteut , fans même qu’il ait befoin d’annoncer 
les fêcours qu’il efpère. 

Cette amie n’eut pas de peine à arracher le fecrefc 
de la paffion de Lucidie, l’amour fit le portrait de 
Polémon par la bouche de Ton amante, & l’amour 
fait peindre avec les couleurs lès plus féduifantes. 
Auffi Lucidie n’eiit point à juftifier un fentiment dont 
Polémon paroiffoit digne, le choix fut approuvé', 
& Tort fe difpofoit déjà à diercher les moyens dë 
déterminer les perfonnes dont l’aveu étoit nécefc 
faire pour une pareille union. Hélas ! s’écria Luci- 
die , tout efpoir m’eft ravi , Polémon eft marié ! 
Et que prétendez-vous donc? lui dit fon amie avec 
ime furprife que Lucidie remarqua : ce n’étoit plus 
une amie compatiffante qu’elle voyoit ? elle retrouva 
un juge févère. Ah ! ne me condamnez pas , ajouta- 
t-elle ; trompés tous deux par les charmes inno- 
cens d’une tendre amitié .... mais que fert de fë 
fappellèr les fources de fon malheur? aidez-moi à 
le furmonter & à me vaincre moi-même. Un feu! 
moyen vous refie, répliqua Cidalife, reflburce 
cruelle, mais néceffaire pour votre repos & pour 
votre vertu ; répondez aux vœux d’un père qui vous 
aime , & confentez à vous marier. O ciel ! s’écria 
Lucidie 9 être unie pour toujours à un autre que 
Polémon ! n’eft-ce pas être féparée de lui à jamais ? 
Cidalife infifla, Lucidie fè rendit, mais elle voulut 
annoncer à Polémon fà réfolution , malgré la ré- 





I 


Manteau: $5* 

^ pugnance quefon.'amie témoignoitpour une pa- 
reille entrçprife. Si vous craignez , ajouta-t-elle * 
que ' mon cœur trop foible ne poiffe foutenir un 
pareil effort , ranimez mon courage par votre pré* 
fonce. Cidahfe y ccmfentit , &c fut témoin de la con- 
veriabon que Luddie eut avec Polémbn. 

' A-peine fut-il -entré, que Luddie lui dit : Cida> 
lilè eff mon atnæ, je n’ai rim.de caché pour ellej 
die fait que je vous aime, que vous m’aimez,. elle 
fait encore que je ne puis être à Vous. ... ; Pôle- 
mon voulut parler : Ne m’interrompez point , jà 
n’ai rien à entendre , c’eft à vous à m’écouter. Mon 
père veut rae marier j je me trouve forcée de de* 
ftfer une union qui fêta le malheur de-:nuvie.;.je 
ne vous le reproche pas, Sc voua avez peut-être 
KinjufHce de me reprocher le- parti que je prends. . 
J’aurois pu vous le laiffer ignorer jufqu’au. temsoà 
cette nouvelle fera publique ; mais en vous y prépa- 
rant , j’ai peut-être voulu vous épargner , & à moi- 

9 "• * 

même, l’état ihdifcretqu’àuroit pu produire en vous 
la furprife ; ou plutôt que fert de vous le cacher ? 
je me fuis ménagé la fatisfaé^on de-” vous dire que 
le mari que je choifirai n’aura aucun des agrémens 
dont votre délicatefle puiffe être bleffée : non , je 
n’épouferois jamais un homme què vous puffiez me 
foupçonner d’aimer, c’eft la feule marque d’amour 
qu’il me foit permis de vous donner. Quels combats 
s’élèvent dans mon cœur ! s’écria Polémon. J’admire 

i 

i 


35i Le Mari Màntëàu. 
votre vertu , l’honneur m’engage à vous confirmer 
dans votre réfolution; mais l’amour a peine à fe 
taire , & mon cœur ne peut fuffire aux tourmens 
qu’il endure. 

• Leur réparation fût tendre , mais 'noble & géné- 
reufe. Cidalife ne put s’empêcher de plaindre Lu- 
cidie , & Polémon qui fut qu’elle avoit contribué 
au parti qüe Lucidie avoit pris , ne put lui en fâvoir 
mauvais gré. Lucidie , en effet , préféra un des plus 
vieux maris à tous ceux qui lui furent préfentés. 
Qu’arriva-t-il dans la fuite ? Malgré toutes les ré- 
folutions que ces deux amans avoient formées , ils 
(e virent ; Polémon devint ami du mari , & l’amour 
triompha, malgré les réfiflances & les projets ver- 
tueux de Lucidie. Ainfi le mariage fervit de Manteau 
à une paffion qui méritoit fi parfaitement d’être 
heureufe. 


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1 LA, C H E M I NÉE. 


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J?ragmfint : iFiinfi , hifloir# -trouvée dans Us 
pafâûrs de’Mï J.~ après fà mort, : 

► * r 'T. pr-s « T ■ * •, •■ 

|i w', l J -/ » ^ * J - J** ^ * * * 4 ’ 1 

.’UjHi jeune' Frantpœyindmmé-.Cuerin i avoitfoftti 
naître einlqi jdèst fon mfânae^letsdefir de voyager 
dans » les ; pays > éloignés ; ce defo. s’étoit aecrû pas 
la facilité que Ton père avoit eue de s’y prêter.- U&é 
fonutie ij&’açgeht >niife dans) le' comitleree ‘StcoiUiée 
jà u^ioègQDÛtntlde.'MaHsilld pour la faire valoir y 
deVoit produire îles: fonds iddÜàés à la dépenfe des 
voyages de fon fils... '..VI i.’ • > v ' \ 

, î*Çijdées'Tqui iaifferit ‘dpis.un âge où l’oneft 
peu ep ^fderiifoniarr', ' fie font . pis ordinairement 
l?ienétéfi4 u fi** ôc. atquütBnt difficilement fin certain 
degré df-jïetteté. Auffi lé .jeune Guérin y dam le 
deffeinpùjl était deqmfirtr un jour & patrie , n’avoii 
point: formé celui de faire fortune , de s-’ii^ftn^re , 
(d’acquérê des connoiflances udlés rà fon pays ; il 
lî’enyifogeçit que le plaifir de changer de- lieu, dç 
Tome VI , Z 




\ 





Le Manteau 


vpir de n o uveaux - objets , de ' ho uvuiua ~ uf*gesi 
Différais contre-tems lufpendirent fés projets , & 
fbn père lui ayant proposé d’entrer dans le géniïf, 
d fervit en Efpagne pendanfta camp^ne de 17k 9 j 
en qualité d’ingénieur. 

En 1710 , l’arrivée de Méhetnet Effendi à Paris, 
donna occalîon à Guerjn 4 e fe bermrtiadièrement 
avee M. Le Noir, biterprète de Mt And>aflâdeur. 
Ses premiers délits fe réveillèrent avec plus de viva- 
cité $ la nouvelle quH reçut en même - tems -que 
Fes fouds de Mariotte. avaient produit üne ; ftjmme 
conlidérable ; la paix qui le fit avec PEfpagne, Se 
qui lui. ôtoit l’efpéTance-de : fuivre nrië carrière dans 
laquée l’hoimeur.J’aurDtf-netemÉ tarit qrieih guerre 
«urott duré. : ces circjànftançes réunies déterminèrent 
foridépart. 


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IL pafi& .d’abocd^^'Gonébndncqile^ bù-d crut 
devoir; s’appliquer ài l’étude des.’.langÛK torque y 
«abé & perûne ; ion intention étoit.'de pénétrer 
jufqu’aux extrémités de l’Afie.. ."'f 1 1 
; Après avoir Voyagé pbndant plufieursannée^ dans 
différentes provinces del 'empire des Turcs’i attiré 
par la réputation de. Thamas-Koulikan j il defira 
de voir ce conquérant, il efpéra d’en être connu. 
Les Perfaris n’ont point ce barbare élolgdetherit pour 
les peuples qui .ne font ni de leur natioririi dé leur 
religion. Guerinfui accueilli par eux, & ne différa 
point à le rendre , auprès de fon héros. Il trouva 


( 


/ 


DE L A Gh^S MI fï Ê X. 

• • • ' ' 

lès moyens d’en obtenir une audience , dans làquellè 
il lui -demanda 1» permiffibn de combattre dané fort 
armée , • fans autre récompenfè que la gloire de le 
1er vit. • 

- Bientôt - l’intèHigencé dé Guérin dans le méfie! 
de lagUerté, & fort habileté dans le gériiè ^par- 
vinrent aux oreilles du prince, qui par dès Offres 
confidéraWes voulut lé; fixer à fa cour ; mais Gué- 
rin voulut toujours fe réfèrvéf lé droit de quitter 
la Perfe quand il le jngeroit à -propos ; & pour 
acquérir ce droit, auquel - Tftairtas - KoUlikah côn- 
fentit , il - renonça fatw peiné au* honneurs & aux 
emplois que fes fervices pouvoient mériter. L’èflittté 
du prince-, fa cotlfiartCë-, dés' dîftinftions flâtteufes , 
des graCès particulières le dédommagèrent des gradés 
& des récorrtpenfés militaires j qu’il de fût reproché 
d’envier aux feignfeurs Pèirlàris; Souvent il Ærigeoit 
leurs tnàfttiüvrés par fes corîfeife y mais il leur fedfoit 
l’honnédr dé fe réuffife î àuflï Voyoient-ils fa faveuf 
fans envie. Thamas-KoiiKkan fût même tirier parti 
de la modération de Guérin , pour animer le zele 
& les miens de- les - généraux J il crut devoir, par 
une politique adroite , les ktofer én public des fuccès 
dont il àvote réméré Guérin en fecrèt. 

* Ce ftt àlors que Tdfiàl Ôfman fut enVoyé à la 
tête dé Farinée qui ^contre fa Perife ; 

. r • * 

le général des PerfanS demanda de nouvèlles troupes 
& fbri maître , qui fouhaita que Guérin Ies- aecom- 

Zij 


I 


35<î Le Mait.te au 

pagnat. A-peine fut-il arrivé, que les deux armées 
en vinrent aux mains. Les Turcs eurent d’aborcj 
l’avantage , & les Perfâns euffent été défaits, fi Gué- 
rin , après avoir rallié une partie des fuyards , n’avoif • 
encore difpofé l’artillerie de façon' que, le détordre 
fe mit parmi les Turcs; on profita de ce moment 
pour, les; attaquer , ils furent prefque • y$ détruits r 
Topai Ofinan , après des prodiges .de valeur , y 
périt, regretté de iès ennepùs mêmes». . . 

Le général Perfàn fenrittopt le .'prix de cette 
victoire ; & ' n’eut pas* la baflèffe de dyfirpùler è 
qui il la .devoit. Il ne rifquoit rien , du côté de la 
fprtunek à. rendre jidHçe^Çuerin, & il étoit aflèz 

«# • • I 

grand homme pour jug# «pie per unpareil aveu , 
il ne, perdrait rien.de fà, réputation. ^ . Le burin fut 
imrpçnfe ; Guérin ., peu.^ayide de péforf dont la 
.généralité de Thapias-Kqulilc^n l’avçit qusen état 
rie fe paffer, fouhaitajppur & part vw.^,^uide 
quantité d’efclaves., flatté par avanqe d)* plaifir de 
pouvoir ^adoucir leur .infortune.- ■; .... 

. Un d’epjtre eux , nommé Achmet ; paroiffoif p^tç 
accablé , quç lep autres de la honte où le tort. -des 
armes l’ayoit réduit; il.dédaignoit de fe plaindre ^ 
mais ton air tondue taciturne, peignoit; aflèz le 
Ptykko# fon ajne..<yi^rip çrut ,dàn^pr,<jie l’ef- 
clavagè n’étoit pas , la feylg'caufe detU mélancolie 
qui paroiffoit en tyi, j.jçette.idée l’ùiÊéreda. Pour 
éclair cir|I'es foupçqns il voulut donner lieu à. Admet 

\ 


i' 


4 


* H * 

de'là Cheminée. 357 

de lui découvrir le fond de fon cœur , & lui fit 
plufieurs queffions avec un air de bonté & d’inté- 
rêt. L’efclave gardoit un morne filence, les careffes 
mêmes furent employées inutilement, Achmet tou- 
ché ne fut pas féduit. Guérin enfin hafarda l’au- 
torité d’un maître fur fon efclave, & fit entrevoir 
le rifque qii’on pouvoit courir à lui déplaire. Epargne- 
toi ce foin , lui dit Achmet, ma vie feule dépend 
de toi. Sans un foible efpôir qui me refte , je te 
démanderois la mort comme une faveur ; mais tu 
peux l’ordonner fi tu la crois néceffaire pour fatis- 
faire l’orgueil d’un maître irrité. AH cruel ! reprit 
Guérin ; devrois-tu me juger ainfi ? L’avois-je mé- 
rité ? ai-je.infulté à ton malheur ? & quand la pitié. . . . 
Je la refufe cette pitié que tu m’offres , elle me 
ferôit inutile', & ne peut qu’irriter mon défefpoir; 
elle fèroit même fimefle pour toi , fi pour payer 

des bontés dont je fens le prix malgré la dureté 

/ ^ 

que tu peux me reprocher , je te faifbis partager 
Fhorreur de mon fort. Accepte du moins mes bien? 
faits, lui dit Guérin. Le plus grand que j’attende 
de toi , reprit Achmet, c’éft de refpefter mon fecret. 

* Ton cœur inflexible, répartit Guérin, m’envie la 
douceur d’entrer dans tes peines, & de les foula- 
ger;;eh bien, je jure de ne jamais chercher, à 
pénétrer l’affreufe vérité que tu me caches , mais 
du moins tu feras auffi heureux qu’il peut être en 
moi d’y contribuer; jé te laiffe à toi-même, à ton 

Ziij 


r 


35& Le Manteau 
trouble , à tes remords peut-être ; je te rends tous 
les droits que je puis avoir fur toi; deviens libre, 
je te quitte encore de la reconnoiflànce. 

Il ferait difficile de rendre l’étonnement , mêlé 
de refpeél 6c de vénération, dont Achmet fut faifî. 
11 fe proflema aux pieds de Guérin , 6c après quel- 
ques inflans d’un filence à-travers duquel Ton ame 
agitée fe peignoit toute entière , il lui dit : Je te ' 
parois un monftre , 6c tu n’en es que plus généreux. 
Forcé de te refpeéler , de t’admirer, de t’aimer « 
je me trouve dans la néceffité de t’outrager encore 
par mes refus; mais j’aime mieux perdre tes bontés 
que ton . efiime : quand je pourrais les mériter par 
ma confiance , j’en deviendrais indigne par l’aveu 
que j’auroiS fait. Ta' vertu méme>, cette vertu qui 
jnaîtrife les paffions , cette vertu fenfible ôc géné* 
reufe, que j’ignorais 6c que tu me fais connoître , 
retient dans mon cœur un fecret dont la connoif- 
fânce éteindroit dans le tien tous les fentimens de 
pitié , pour n’y biffer qu’une jufle horreur. J’accepte 
pourtant la liberté , ajouta-t-il en fê relevant , fi 
tu me permets de t’en faire à chaque infiant le 
facrifice , en ne te quittant jamais. Guérin s’atten- 
drit , l’embrafla, confirma le don qu’il lui avoit 
fait, 6c b promefle de ne jamais le preffer pour 
favoir fon feçret, Il le regarda dans b fuite comme 
fon ami. 

Achmet étoit plus infiruit que les Turcs ne le 



delà Cheminée, 359 

finit otdinajreinem ; il avoit appris le François d’un, 
efclave de çette parion qu’il avoit eu ; quand l’im- 
primerie s'établit à Confbntinôple , il avoit con* 
tribué à fqn établi (Ternent fous le$ yeux de Saïd , 
& dans les .foins que lui donnoit cette occupation, 
il avoft acquis des connoiflànces qui rendoient fa 
fbciété aimable. 

1 . » • r • • • • » 

Pendant le .refie de U guerre ,, il n’héfita pas à 
ftiivre fon .bienfaiteur , quoique ce fût contre fa 
patrie y mais il- combattoit moins pour les. Perfans 
qu’il n'étoit attentif à veiller fur' les jours de fon 
ami. ,11 çherchoit J’occafion de s’acquitter .en partie 
avec lui ; le hafàrd ,1e /èrvit. . Gyerin , tombé. de, 
cheval , allok être enveloppé , Achmet foutint feul. 
l’eflbrt des Turcs, lui donna le tems de fe relever, 

de remonter à cheval. Achmet, preffé, aUoit -fucr 

♦ 

comber ; Guérin fondit fiir eux pour- le dégager , 
& tous deux mirent les Turcs en fuite, 

; Leur aminé qui croiffoit par degrés, fe ' nôur- 
riffoit par des Jàcrifices réciproques 6c continuels. 
Achmet n’avoit 4 fè reprocher que fon manque* 
de confiance fur un feul point , 6c dans la;<ondé£i 
cendance que Guérin avoit pour cette fbibleflè, il' 
trouvoit une nouvelle fourçe d'attachement pour 

lpi. 

La Jiaifbn intime qui étoit entre -les deux, amis! 
ne s’étendoit pas jufqu’à les unir dans lé : goât des; 
plaifîrs. Achmet évitoit fur-tout de fè trouver avec* 

Z iv 


560 L e Manteau 

« * 

ces efclaves charmafttês , qui occupées ; du dènr dé- 
plaire, jaloufes de la préférence, ne font dépen- 
dre leur gloirp que dès defirs qu’elles infpirent, ou 
des tranfports qu’elles procurent , fans être fenfi- 

t 

blés à k douceur d’aimer, qu’elles ignorent. Tout 
ce qui avoit rapport à l’amour augmfentoit là mé- 
lancolie. i . . . 

• ' • • • • • » » * 

Ils prirent 1 a route de l’Inde , & après avoir fé- 
joumé quelque . tems dans le beau ' royaume de 
Cachemire , ils s’embarquèrent fur les vaiffeaux 

d’Europe. . . . . . . , ..... 

♦ . . . , 
• * • • • • i * • • • 

. . . . Au mois de Septembre 1736 , d’où 

• . f 

s étant rendus à Paris , Guérin alla loger chez fon 

• » * 1 

frère qui avoit été prévenu de fon arrivée. Achmet 
fut reçu avec toutes fortes d’égards ; mais il de- 
manda & obtint la liberté dé vivre dans k retraite. 
Pour Péri arracher , ; Guérin le menoit quelquefois 
avtec lui dans les vilîtes qu’il étoit obligé de faire; 
iouvent il Pengageoit à fe promener avec lui. L’hiver 
ldi ayant* ôté cette* dernière reffource 9 il voulut lui 
perfuader dè cultiver les perfonnes qu’il lui avoit 
-für çohnoître. ; mais' Achmet préféra la folitude. 
Retiré dans fon appartement , il en fortoit rarement ; 
lâ raiftm 'du froid ,' âuquel il fe difoit peut-être 
{Ass "fenfible qu’il ne Pétoit en effet , & dont ce- 
pendant il peuvoit être plus fufceptible depuis qu’il 


JJ È'L À G-H fc M'i NÉ È. 36» 

avoit pris l’habit à la franqoife , lui fervoit de pré- 
texte : en quittant l’habit turc , il avoit- trouvé l’a*- 
vantage de ne poinr exciter, par fon habillement» 
une curiofité indifcrette , & d ? éviter des queftions 
qui auroient pu i’embarrafler. -• ' 

• - Guérin fe déroboit fouvent aux «mpreftemens 
dé fa famille pour venir caufer avec .Achmet. Un 
jour- il -le -trouva auprès de fon feu , appuyé fio- 
le Manteau de fa cheminée, & plongé dans la plus 
grande -rêverie; la chambre n’étoit éclairée que par 
la lumière que- ie feu y répandoit. Cette efpece 

de clarté reffemble , à certains égards , à celle- 

\ 

que répand la lune à travers des arbres épais ^ 
Achmet fe leva comme s’il fe -fût réveillé d’un 
fommeil profond ; & pour- cacher l’état .de fon ame , 
dont il étoit honteux- vis-à-vis d’un ami pour lequel 
il fe reprochoit fon peu de confiance, il chercha 
par plufieurs queftions à fe diftraire de fes propres 
réflexions. Guérin remarqua l’embarras d’ Achmet , 
l’effort qu’il fe faifoit , & s’affit près de lui. 

- Après quelques difeours vagues , Guérin s’éten- 
dit fur le défintérefiement qu’avoit marqué fon 
frère dans le compte qu’il lui avoit rendu de fon 
bien. Ce . bien-, accumulé pendant quinze ans , 
avoit .produit une fortune confidérable , par l’in- 
tégrité & . l’intelligence avec laquelle les revenus 
avoient été placés fucceftivement. Guérin ajouta 
qu’il n’avoit accepté que ce qui lui étoit échu dans 


/ 



\ 


I 


)6x Le Mante a -o 

Ion partage , & que renonçant âu furplus , 3 1’». 
voit defliné à l’établiflèment . de fa niece. Voua 
êtes généreux, dit Achmet, 6 1 je vous reconnais ; 
vous payez par un don ce que votre frère eût eu 
tort de n’avoir pas fait. Non, non, reprit Güe- 
rin ; biffez - moi jouir du plaifir de croire que b 
probité n’eft pas fi étendue que vous le dites, & 
que fès foins ont eu plutôt pour objet de férvir 
un frère qu’il ainkoit , que de remplir les loix que 
lui prefcrivoit un dépôt confié à b probité. Que 
vous êtes heureux! s’écria Achmet; b tranquillité 
' de votre ame vous biffe jour de tout ce qui vous 
environne; vous pouvez- fans peine porter fur du- 
cun de ces objets le degré d’intérêt , d’êfthne ou 
de fènfibilité qu’il mérite. Votre patrie, vos an- 
ciennes liaifons, vos parens. . . . Vous m’ouvrez 
les yeux , reprit Guérin; feduit par le charme de 
vivre avec vous , je n’ai pas fongé que j’efpérois 
en-vain vous dédommager de b douceur que j’é- 
prouve moi-même en me retrouvant dans ma patrie 
te dans le fdn.de ma famille. Non , je n’ai rien 
à regretter , reprit Achmet avec tranfport , vous 
fèul me reliez dans b nature .... b connoiffance 
de mon fort , des defirs imputffans .... des te- 
mords* . . . C*eft vous fèul que je dois , que je puis 
aimer. D fe.tuî alors ; c’étoit en effet ne rien dire 
de plus que ce que Guérin avoit pu deviner : mais 
^Achmet n’en avoit jamais tant dit , malgré l’habitude 


y 

\ 


\ 

\ 

dte -*Che mi né à . 3 <5 j 

duné liailbn auffi intime’) malgré le défœuvrementr 

v ' 

d’une longue navigation; & Guérin regarda prefa 
que ces mots fans faite & fans ordre, comme un 
épanchement de cœur. Quoi! je vous quitterois, 
reprit encore Achmet , vous à qui je dois la li- 
berté & les biens dont je jouis , à qui je dois fur- 
tout les, fentimens que vous m’infpirez, & dont la- 

V 

douceur fufpend fouyent l’amertume de mon ame ; 
vous qui avez le droit trop Ken acquis de tout' 
exiger de moi !... J’y ai renoncé , dit Guérin , 
c eft une des conditions tjte notre amitié; j’ai peut- 
être eu la foibleffe de mV foumçttre , mais j’ai du ’ 
mbins le courage de. refpeéter nos engagemens ; 
je dis le courage , car il en coûtent alors à la fan- 
pie fenfihHité qui mtérefle pour un malheureux ^ 
& il en coûte à prêtent à l’amitié. 

Il s’étoit levé en difant ces dernières paroles,' 
Achmet l’avoit fuivi , ils^fe promenèrent quelque- 
tepis dans fa chambre. Guérin voulut continuer la 
converfadon far le même. ton, Achmet, devenu 

i» 

toutrà-coup plus taciturne , ne répondit rien; ce 
changement n’échappa point à fon ami , . qui fans 
' inüiler davantage, lui dit que le conful François du 
Caire étoit nouvellement à Paris , qu’il iroit le voir 
ineeffamment , 6c qu 'après ils prendroient jour 
pour y aller - enfemble. Ils le réparèrent peu de 
tems après. . 

Guérin revint le lendemain, il trouva Ton ami 


/ 



364' .L .e • Ma n.,t eau 

dans la ménie fituation que la veille ; il venoit lui- 
Confier un projet que Ion frère lui avoit commu- 
niqué le matin. Il femble, dit «il. Te méfier du 
goût que j’ai eu pour les voyages , & pour m’en- 
gager à refter avec lui, il croit qu'une femme 
pourrait me fixer à Paris. Je fens, comme je dois, 
cette marque d’attachement , & je vois toute la 
noblefTe du procédé ; je m’engagerai volontiers à 
palier avec lui le relie de mes jours , cet enga- 
gement n’a rien' qui ne me flatte., celui du mariage 
n’a rien qui me tente; & quand les douceurs qu'on 
veut m’y faire envifàger pourraient me féduire , 

4 

je vous en dois peut-être le fàcrifice. A moi ? dit 
Achmét. Sans doute à vous , reprit Guérin ; fi 
j’étois heureux , comment venir étaler mon bon« 

t 

heur aux yeux d’un ami malheureux ? & fi j’é- 
prouve des troubles , des contradictions , viendrai- 
je augmenter mes peines en réveillant en vous 
l’intérêt qui vous rend perfonnel tout ce qui m’ar- 
rive? Ne me comptez pour rien, lui dit Achmet; 
vous avez peut-être tort de ne pas fuivre l’idée 
qu’on vous donne. Que rifquez-vous ?> vous n’ai- 
mez peint ; Tefiime , l’habitude feront lés liens 
d’une union où Ja paifion n’entrera pour rien ; & 
quel que foit l’événement, ou la raifon vous fera 
fentir im bonheur qu’elle aura préparé , ou elle 
vous aidera à fupporter les chagrins qu’elle aura 
pu vous faire prévoir. Je fuppbfe même que vous 


bE tfA Cheminée; 365 

deveniez fenfible aftiouréux , cet amour ri 'aura 
jamais ce caraéière terrible qui produis également 
-là frénéfie d’une- amé ivre de plaifir , ouledéchi- 
■rement d’ün cœurdéfefpéré. Cè caraâèreeft ii> 
.connu dans vos. cltüiats, 1- éducapooi ace que vous 
-appeliez polrteffe, la communication' qui dans ce 
.pays-ci eft entre lesxleux .fexes, dès leur enfance^ 
.produifent parmi .vMs'une liaifon qui eftr plutôt uh 
ümpie commerce de fentimens qu’uhe vraiq pat 
lion ; il 1 n^y .entre jamais de cet abandon defoi- 
-ibâne , de cette. fureur qui fe porte <à tout fanfe 
fcrupule , foit dans, les moyens, de . tléuffir , foi 
dans les çonfeüs que donnent la ctamtr de perdre 
dTiiïjer aimé , bu tarage de s’éni voirfépaté. Piêf 
.aurciel que .je n’euffe t jamais connu qup^bet amout 
Jranquille , qui moins, vif, moins impérieux., qdow* 
,dt ;les vertus-; contraires à fes intérêts ^ffe ; rallentk 
jjir les remords , ;:&£.lùrvk au défefpoir.. .. t 

. Un dome&que ;épri. avoit affaire à fsueçin ; vint 
lui parler ; Acftm£t- .s'approcha dei.ia .'.fenêtre.!, 
-Guérin l’y .viatqcqodre- , ils .y relièrent qudqœ- 
Ï4*ns. L’étonnement jde, Guérin fut; extrême, quand 
il rvit-que font aini,. paflânt tout-à-coup de liagitp- 
tionè où il étoit ' peu ;. auparavant. ,.à un état plus 
doqx . en appqrenœ. y: quoiqu 'intérieurement auffi 
Violent.', parta 'd4 ta; proportion, du mariage avec 
détJÛl rf avpc; • di&nffinpx,' fans .atd retour fur lui- 
jW^me , fans que riqp parât avoir rapport à ce qu’il 


1 


ê 


*66 JL E M A rr T-E A V 

«voit eût étant au coin du feu.. Son étonùetnefkt 
encore, quand le ha fard les eut ramenés 
auprès de la cheminée, au lieu où ils étoient d’*- 
bord ; Achmet fetraiit la main de fon ami , dit 
avec des «eux égarés .... Oui , mot-même . . . . 
iui plongeant un poignard, daûs le féri .... Eh de 
qui ? s’écria Géerin ? .... De celle que j’adorok . . . 
Je vous fais horreur fans doute. Nous comptions 
échapper à la pourfuhe de nos ennemis. , te fort 
rious trahit. Elle fe flattoit, pai. de xtefarmer la 
.foreur d*uh maître irrité , elle . eût même rougi de 
fia d emander une vie :dont elle.jn’avoit, confàcré 
tous les' marner» ; noos afiicais'éàe-feparés pour 
jamais ; la. mort, lui parut moins affreufe, ehe me 
la demanda:, cette mort , coçunfc or» gfase , comme 
■une preuve de mon amour, comme ie prix du fieifc 
Peut-être nela regardai- je pas alors, comme te plus 
grand des.: malheurs j je perdras ce que. j’azmois > 
'on allott mfc l’arracher pour la remettre entré, les 
bras, d’un dutrè. . Ah ! Zesbeüy Zeshet, ajaûÇt-t-î 
en élevant la voix , ne me reproche rien tu nie 
vis toi- même me percer à tes yeux. ... 0 Cftlî 
que dites - vous ? dit Guérin. . „ „ Zesbet plus heu- 
xeufe mourut fans doute , reprit Achtnetv . . . Leur 
converfalion fut alors interrompue par un crfper* 
qant; ils ne purent deviner d’où d part oit , & après 
quelques inûans donnés à te première fiaprife,' Acte 
.met continua ; J’ai fia depuis , que je fias iètfoÙM 


I 


bte l atCu e Mi Ni i. jgy 

•fc mené à Topai Ofinan , qui,infiruit de là mort 
de Zesbet , ignorant qu’elle avoit péri .' par ma 
nain, croyant inéme que le dé&ipoir de la per* 
dré n&voit féal armécontrenioi^imé rappeila à 
la* VÎepâf tfaÆarance. qu’il me ddrina de me prof 
curer les utoyeris dé me venger. Cette>raifbri; pluè 
forte : fuf inbl que la couronne 1 du <■ faarty ré prorhiiè 
aux Mùfulmaîi£tprfinuurent encoffibattant confire les 
ennemis de la foi, me- détermina -à le fuivre; Së 
itftjff me 'râ^t etSuf ^efpoir de verfgeanee , je le' re- 
trouvai dans -vos 1 bontés & dans Pidée d’une fc» 

s 

bèttépjüochaineqüé je me flattois de pèuvoir acheta 
buébtettir d’un nüHttje âuffi gédéflëtox ; \iri' ièflri-*' 
li^t plt^-dOUS< Remporta bkntÔtPdânîf môftcaftrt»* 
& fi , > forcé ' d’àbbfd 1 à* - me faire' pàr*l-’É<éf4t méfné - 
de ma vengeance^ j ? ai depuk- ré^fié-â? l*erivîe qéé 
Y si eue de Voù# ®u^rir mon cœtft ne Pimputéi 
cjû’À . lâCrâinte qtfê je devois avoir ’3ë pétdre votfé 
ëâîrae &' votre atîiiâé; j’ignore- énëore par quèl 
ctislHtie j’srf fuccëihbëi * • . . 


# # r»*^ 

- jk «... • 




> r ^ • 

élt J ^ 


Le'lreflé du mariûfcrif -étoit dé^Wfé , il n’efi pas 
ftop nëceffaire d ! ën' , vok' la fuite , pour fisirir l*ü#> 
preffion que fitpfer : Aéfrmet le Matlteau dé la clfs^ 
minée. : 1 0n pe -feit fouvéftt- à . quoi attribuer IA 
tbnfidencës qri’-ôri faites , célîes qulori a ■ reçues^ 
c’eft qu’ori s’ëff ftÔîivé àttt coih dUfew. Le etiéufr 
s’ouvre -, l’ë^rSf'-ïe' ^velOppê J 'imagination a’d* 


>». 4 


«if 


36$ .L e 'M a kt;la?.w 

chauffe j ' lai confiance naît , les:inponvériiateidi&- 
parodient. Quederaccommodemens l.què de dé- 
clarations 1 que d’ayeux ! j’en; appelle. 4 - «nçs; lec- 
teurs. C’eflmnei.véritéà laquelle “ori n’a péut-être 
pas fait affez de 'réflexion; quand; dix a le pied fur 
les tifons , ,on à>le cœur £h lés leyres.- •' 

. J’ajouterat it»,.;Ce. que ma appris de là fin des 
aventures d’AeHmet., unde.mesiarajs qui avoitl# 


le manuferit datafon enfler.*.. t . ... ; 

- Guérin' rafliua AcHteet fur. la cipiflte qu’il a voit 
d’être moins ajimé après lùi;»yoâbfiût iule parole 
confidence. Pendant la nuit * ' AeHmet crut ettten$ 
dre quoique cetifùfiénient,, pri oaeoc#? phifieufô fpis 
feo nom. y il n’en fut . que u^é<&>$r.etfteRt frappé* 

a 

■ -Le lendemain; , Guérin réfolqtjsfe i rqpdre : yifite au 
conful fiançois/ l^<m--feulemfi(it iL§yoit le , prétexta 
d’une parenté éloignée , ntfÿseelqi-du tpifitutge 
un mur mitoyen, féparoit leurs çgajfons;', de .plus, 
il avoit epyiç;-d e favoir desaouyeUes d’un, pays 

t • 

.qu’il avoit parcouru ; ç’eft unqrff^gpfit^ natqreSe * 
à tous les hommes. Il alla donc chez monfieur D**, 
ancien conful divCaire ; celqi.-çj w r qprès if^-pret 
miers compliijiens , le cqndqifit ^aits l’appartement 
de fa femme., ils s’entretinrent' quelque teips de-feqr 
féjour en Egypte , /&■ parlèrent 4 e plufieûrs autres 

.endroits dft ^ donEâpariQn ,du ..gtaodpfeigneur. B 

-efUi naturdjd 'être, occupé de fpq arqi, que Guérin 
■fit. bientôt tonaber la Gonyçr/à^oçç-fur. Açhmet 8ç 

fur 


» s 


i 


i 

d £ là Cheminée, 3 69 

iur lamitié qu’il avoit pour lui. Én s’en allant il 
trouva fur l’efcalier une fervante affez noire , mais 
bien faite , vêtue comme les efclaves d’Egypte , 

qui lui dit en turc , Achmet .... Achmetfera tou* 

« * 

jours aimé , Guérin ne fit qu’une foible attention 
à ce difcours , qu’il regarda d abord comme une 
fimple politeffe , fuppofant que l’Egyptienne avoit 
entendu fa converfation. Frappé cependant de la 
confidence qu’Achmet lui. avoit faite la veille , il fe 
rappella la fituatiori de la maifon, le cri qu’il avoit 
entendu , & dont le fon n’avoit pu venir à eux 
que par le tuyau de la cheminée. Il ne voulut 
point communiquer à fon ami les. idées qu’il avoit, 
dans la crainte % de renouveler fa douleur par une 
efpérance auflï légèrement conque , il fe contenta* 
d’engager Achmet à venir le lendemain avec lui chez 
le cOnful. La femme du.conful , pour faire. honneur 
à Achmet , voulût le traiter à la mode de fon 
pay$ ; elle ordonna qu’on apportât le café. A-peine 
l’Egyptienne , qui fut chargée de cette commiffion, 
entra-t-elle dans la chambre , qu’elle tomba éva- 
nouie : On courut à foil fecours , chacun s’emprefla 
autour d’elle; elle reprit bientôt fes efprits* Achmetl 
dit-elle alors en ouvrant les yeux, mon cher Achmet , 
cejl donc toi que je revois > c'efi donc toi que j'ai 
entendu rrCappeüer ? Au fon d’une voix fi v chère t 
Achmet crut reconnoître Zesbet, & fans avoir la 
force de fe foutenir , tomba dans fes bras ; c’étoit 
Tome VL Aa 


9-jq Le Mante av 

. Zesbet elle-même. Les deux amans contens de Ce 
revoir , n’en étoient pas encore au détail de leurs 
aventures , leurs regards leur fuffifoient , leur avi- 
dité ne fe peut décrire; & voici ce qu’une curio- 
fité pleine d’intérêt fit apprendre à Guérin , de la 
fuite des aventures de Zesbet 

On peut fe fouvenir qu’Achmet avoit poignardé 
Zesbet & s’étoit poignardé lui-même , Topai OA 
man l’avoit fait fecourir , abandonnant Zesbet qu’on 
lui avoit dit être hors d’état de recevoir aucun 
fôulagement. Quelques marchands françois de l’é- 
chelle de Smyme chafToient de ce côté , leur fur- 
prife fut extrême en appercevanf une femme per- 
cée de coups. Sa beauté les intérefïk , ils en ap- 
prochèrent , & croyant y trouver quelque reffe 
de vie, ils la fêcoururent 7 & la portèrent dans 
leur maifon .de campagne qui n’étoit pas éloignée; 
leurs foins ne furent point inutiles , elle donna quel- 
que efpérance de guérifon. Os la remirent alors 
entre les mains d’un millionnaire qui favoit par- 
faitement le turc , & qui joignant au fentiment na- 
turel d’humanité dés vues chrétiennes , lui rendit 
tous les foins poffibles : elle guérit. Il avoit gagné 
fa confiance, il avoit des droits fur fa reconnoif- 
fance, il entreprit de la convertir , & y réufiit; 
le moyen de la religion fut le feul qu’il put em- 
ployer avec fuccès pour l'obliger à furvivre à 
Acbraet , toujours préfènt à fon efprit, La crainte 


de là Cheminée.. 


37 1 

d’expofer la nâtion franqoîfe à raie avanie , fi les 
Turcs avoient la moindre Connoiflance de la con- 
Verfiori d’une femme turque , engagea les million- 
naires à éloignef Zesbet de Smyrne. Elle confentit 
à tout ; Achmet étdit mort pour elle , quel lieu 
de la terre pouvoit - elle préférer ? Ils lui firent 
prendre un habit d’homme , & lui donnèrent une 
eau qui détruifit la blancheur & l’éclat de fon teint. 
Ce préfent lut le feul qui lui fût agréable , elle 
Ven trouva fi bien qu’elle en avoit toujours con- 
•fervé l’ufage. Avec d’aufli fages précautions , les 
- millionnaires la firent heureirfernent palier au Caire , 
& engagèrent le conlul françois, fe même qui fe 
trouvoit alors à Paris, à la prendre à fon férvice. 
Elle s’y étoit fi bien attachée , qu’elle avoit voulu 
de luivre en France , où fii Confiance fut récom- 
penfée. Achmet fe convertit & l’époulà , avec 
• d’autant plus de plaifir qu’elle cefia l’ulàge de l’eau 
qui la noîrcillbit , & qu’elle reprit en peu de 
teins tout l’éclat de fon teint & de là première 
' beauté. Guérin leur donna généreufement la moitié 
de ce .qu’il avoit apporté de Perlé , & cés bons 
Turcs , qui ont pris des noms françois , font à 
préfent à la tête d’une petite lâmille qui profpé- 
rera fans doute , mais qui dans le fond ne doit 
fon bonheur qu’à la confiance que le Manteau de la 
cheminée fait infpirer ; confiance qui avoit réfifié à 
tant de difiérens climats & de différentes fituatkms. 

Aaij 


I 


V 



TIRER 

» 


PA R 

LE MANTEAU; 

XiE veuvage , la jeuneffe , la beauté & la rU 
cheffe font des dons defirés par, toutes les femmes^ 
& dont elles favent ordinairement jouir. Célénie 
ajoutoit à tous ces avantages celui d’une bonne 
réputation; cependant , & ce que l’on aura peine 
à croire, Célénie n’étoit point heureufe. 

Tous les plaifirs ont leur fource dans le cœur,; 
celui de Célénie pouvoit-il être fatisfait ? Il n ’étoit 
pas occupé , elle n’avoit pas aimé , pas même foa 
mari , quelque jeune qu’elle l’eût époufé. Son cœur 
cependant étoit né fenfible; mais elle ne s’en dou- 
toit pas. Son malheur venoit de fon éducation 
de la perfuafion où elle avoit été en faveur de tous 
fes préjugés, de la critique qu’elle avoit fait des 
autres femmes ; enfin de l’affiche d’indifférence qu’elle 
avoit mife en éclat. 

^ Veuve de très-bonne heure , elle goûtoit à vingt 
ans avec une . parfaite indolence les trilles agrémens 

d’une liberté dont elle ne fentoit pas le prix; un 

\ 

t 

% X 


\ 



I 


Tirer par le Manteau. 373 

ide ces coups de foudre, rares à la vérité, mais 
que l’amoyr lance de tems-en-tems pour prouver 
qu’il porte aufli fon tonnerre , caufa dans fon efprit , 
dans fon cœur , dans fon caraâère un changement 
qui échappa aux yeux même de celui qui i’avoit 
caufé. Il fe nommqit Saint - Hélène , étoit jeune , 

t \ 

bien, fait, mais froid, réfervé & timide. Quelques 
raifons d’affaires l’avoient attiré à Paris, & celles 
d’une parenté fort éloignée l’engagèrent à venir 
louvent chez les parcns de Célénie, avec lefquels 
^elle avoit toujours logé. . s 

Saint -Hélène favoit à-peine que Célénie étoit 
une des plus jolies femmes de Paris. Ce n’étoit 
point la différence confidérable qui fe trouvoit entre 
leurs fortunes, qui l’empêchoit de rendre juftice à 
lès charmes, c’étoit principalement le bruit de fa 
dévotion , c’étoit la vénération que Célénie lui 
kifpiroit : fentiment cruel à infpirer pour une jolie 
fçmmç. Heureufement elles en courent rarement 
les rifques. Les idées de Célénie fur Saint-Hélène 
étoient fort! différentes ; elle prenoit plaifir à le voir ; 
elle louoit fa modeftie , elle applaudiffoit à fa re- 
tenue , & comme elle ne connoiffoit point l’amour , 
elle ne mettoit aucun obflacle à fa défrite, elle 
avaloit à longs -traits , .& fans aucune inquiétude^ 
un poifon dangereux. Le froid & le férieux de 
Saint -Hélène i’animoient , elle étoit quelquefois 

étonnée du chèmin qu’une plaifahterie,lui feifoit frire, 

» • • • 

Aa ii] 


1 




1 


» 


f 


374 T i R e a 

elle ne pouvoit deviner la railbn de la vivacité 
qui l’emportoit. Mais les révolutions qu’une paffion 
fait éprouver, ne peuvent long-tems fe cacher à- 
l’efprit. Célénie eh avoit , & des réflexions fuivies 
■ fur fon 'trouble , fon agitation , ôt fur ce qui pou* 
voit les caufêr , l’éclairèrent bientôt fur la fltuadon 
de fon ame. Que devint-elle alors? Sa vertu, fe* 
grands biens , fa réputation , tout lui peignit l’a- 
mour qu’elle reffentoit , comme le comble du mal- 
heur & de l’humiliation. Elle évita Saint-Hélène 
fans qu’il s’en apperçût, elle fè rapprocha de lui, 
fans ■ qu'il y fût plus fenflble. Elle s’applaudifToit 
quelquefois de n’étre point aimée; plus fouvent elle 
étoit défèfpérée d’aimer feule. Cette idée fut la plus 
forte, la plus vive , la plus confiante, Je ne rap- 
porterai point ici fes combats, les pareils fe trou», 
vent écrits de tous côtés , au point que je pourrais 
dire au leéleur , voyez telles pages de tels 6c tels 
romans. 

Les foins , les attentions , les prévenances 7 
l’humeur , l’aigreur même , rien' ne fit ouvrir les 
yeux à Saint - Hélène , riçn ne lui fit foupqonner 
fbn bonheur. Ce n’étoit pas faute d’efprit ni de 
lumières; mais, comme je l’ai déjà dit , les idées 
qu’il avoit du çaraélère de Célénie -, fa timidité 
naturelle , le peu d’ufàge du monde $i le peu de 
connoiflànee des femmes, lui çaçhpieqt une au® 
flattçufç vérité. 


\ 


I 


/ 


PAR LE MANTEAU. 373 

Un jour y après avoir dîné avec fa famille , Cé- 
lénie dit à Saint-Hélène de lui donner la main pour 
la conduire chez elle. Il obéit, & donna une main, 
qu’un auteur de nos jours dirait , qui ne penfoit 
point; il voulut quitter Célénie à la porte de Ton 
appartement, elle 'le fit entrer avec elle. La con- 
ver/adon ne fut pas vive, Saint-Hélène, qui n’étoit 
'jamais prefTé de parier, & qui n’avoit rien â lui 
dire, attendoit que Célénie commençât la conver- 
sation. Célénie fe taifoit pour avoir trop à parler. 
L’efprit a bien peu de refTort devant lé cœur; 
toutes les façons de parler qui veulent dire , qui 
ne difent pas, & qui Semblent naître avec les 
femmes , avoient été jufques-là mifes en ufàge par 
Célénie. ‘ 

- i 

\ Cependant elle l’avoit fait venir, elle l’avoit 
retenu ; il falloit qu’elle parlât ; quçl prétexte donner 
à fon filence ? comment le colorer? La dévotion 
fut le fiijet qu’elle préféra » Saint-Hélène avoit celle 
d’un galant- homme , c’eft-à-dire dégagée de tous 
ces raffinemens qui en font une occupation pour 
les femmes. Célénie lui demanda donc ce qu’il en 
penfoit ; elle fut contente de fes réponfes fages fif 
mefurées ; il ajouta , par politeflfe pour elle , qu’il 
voudrait être encore plus dévot qu’il ne 1,’étoit , 
mais que ITiypocrHie lui paroilToit plus af&eufe quç 
l’impiété. Le mot d’hypocrifie fit rougir Célénie , 
& acheva de la déterminer à parler ; car elle avoit 

• Aaiv 


37 6 Tirer 

imaginé qu’en diminuant dans la tête de Saint-Hé- 
lène l’idée qu’il s’étoit formée de fa dévotion elle 
pourrok plus aifément le rapprocher d’elle. Pour 
lors elle ne lui cacha point que la dévotion à la- 
quelle elle fembloit attachée, étoit une fuite de fon 
éducation , un parti qui lui avoit été fuggéré par 
fes parens. Elle parla toujours au paffé fur fa dé- 
votion, & finit par dire à Saint - Hélène , qu’elle 
l’avoit choifi pour lui confeiHer la conduite que le 
monde , fa famille & fes prétendus engagemens pou- 

voient exiger d’elle. Elle finit enfin par raffiner 

« 

qu’elle n’attendoit que de lui & de fa probité les 
moyens fages qu’elle pourroit employer pour fe 
fôuftraire à la contrainte qu’elle s’étoit impofée. 
Saint-Hélène la plaignit d’être réduite à Fhypocrifie; 
mais il lui fit fentir les inconvéniens que produi- 
sit néceflairement un paflage trop fubit de la re- 
tira te à une vie pfus diffipée. Elle convint de tout, 
& lui fit promettre de la venir voir fouvent, & 
de la guider fur la route qu’elle devoit tenir. Quelle 
joie ne reffentit - elle pas, quand elle fit réflexion 
fur les avantages qu’elle venoit de fe procurer par 
cette feule confidence! Elle envifageoit une liaifon 
réglée avec fon amant, un moyen de détruire fes 
préventions , une néceflité de converfations longues 
& fuivies , & mille autres chofes que l’amour fait 
trouver dans une démarche dont il eft fatisfait. Samt- 
flclène fe leva pour s’en aller , & comme il avoit 



I 

\ 

par le Manteau. 377 

le dos tourné , par un mouvement que Célénie 
ne put retenir , elle tira fon Manteau. Saint-Hélène 
* croyant .s’être ^accroché quelque part, ne s’arrêta 
point, Célénie n’ofa fe déclarer davantage. 

On crut, en voyant l’empreffement avec lequel 
Célénie cherchoit Saint-Hélène , qu’elle avoit en- 
trepris fa converfiôn ; le monde , tout clairvoyant 
qu’on le croit , efl fouvent bien éloigné de démêler 
la vérité. 

Saint-Hélène cependant ne fut pas éclaifé. Flatté 
de la confiance de Célénie, il regardoit ' les aveux 
qu’elle lui avoit faits comme un dépôt dont il étoit 
incapable d’abufer , & ne lui donnoit d’autres con- 
seils que ceux que fa probité lui diéloit. La fitua- 
tion de Célénie étoit peut-être la feule circonftance 
où l’amour fe trouve fâché d’eftimer ce qu’il aime. 
Célénie avoit recours à mille avances indifcrettes, 
& fous le prétexte de l’amitié, elle foutenoit qu’un 
ami pouvoit infpirer la plus forte jaloufie ; elle vou- 
loit en conféquence que Saint -Hélène lui rendît 
compte de toutes fes actions, de fes penfés même, 
qu’il n’aimât qu’elle : enfin elle pouffa les fenti- 
mens de l’amitié fi près de, la fureur & de l’em- 
portement, que Saint-Hélène ouvrit les yeux. Qu’une 
femme qui aime voit jufte fur la façon dont elle 
efl regardée ! Célénie ne put douter du changement 

arrivé dans le cœur de Saint -Hélène , elle s’en 

» 

apperçut au trouble ainfi qu’à l’embarras qui paroif- 


% 


* 


t 



378 Tirer, par Le Manteau. 

foient dans toutes Tes actions. Un jour qu’il? étaient 
feuls , elle écrivit en affeâant de rie point penfer 
à ce qu’elle foifoit ; vos yeux font donc ouverts, 
votre azur ejl-il fermé ? Ah, mademoifelle ! s’écria 
Saint-Hélène , comment aurois-je pu me flatter d’un 
fi grand bonheur ? C’eft à vous à préfent à me 
prouver , lui répondit-elle , que vous trouvez votre 
fituation heureufe ; quant à moi , je vous ai , ce 
me feinble , allez tiré par le Manteau ; mais on 
ne doit jamais rougir de tout ce qu’un amour honnête 
& véritable peut foire entreprendre. 

Quelque tems après , Célénie força tous fes parens 
à cortfentir au bonheur de Saint -Hélène, qu’elle 
préféra aux plus grands partis du royaume, & l'a- 
mour fit long-tems le charme de leur union. 


/ 


Jt 


37 » 



SOUS' 

/ 

LE M A NT E A U. 

« 

PORTRAIT, 

Al y avoit autrefois à Paris , dam le tems où le 
faite n’avoit point encore corrompu toutes les fo- 
ciétés , yn petit vieillard nommé moniteur Pacot, 
Son air ouvert infpirort la confiance 8 1 l’amitié ; 
il étoit toujours vêtu très-fimplement , mais fa pro- 
preté étoit extrême. Un bien médiocre lui luffi» 
fbit, non - feulement pour n'être à charge à pej- 
fonne , mais pour .donner quelquefois à fouper à 
lès amis. Il ne connoilfoit nullement la propriété , 
& ne refufoit que- quand il n’avoit pas ce qu’on 
lui demandoit. Une chambré, un. cabinet, une 
garde - robe & une bélle faite d’affemblée , for- 
pnoient fon appartement ; le même efpace au rez- 
de-çhaufiee , étoit rempli par une faite à manger, 
une cuifine , un office , & par une petite chatn* 
bre qu’oçcupoit une fervante , fon unique dôme A 
tique. Un petit jardin, orné d’une treille qui for- 
moit un berceau couvert, étoit auffi bien tenu que 



380 Sous le Manteau;' 

le refte de la maifon , qùi n’âvoit pas plus de fécond 
étage que de cour. La porte d’entrée donnoit fur 

une rue. détournée , mais peu éloignée d’une autre 

» 

fort paflante ; tant que la belle faifon duroit , le 
petit bon-homme fe mettoit les foirs fur le pas de 
fa porte pour "y prendre le frais. Infenfiblément 
toute la jeunefle des rues voifines s’affembloit au- 
tour de lui , & lui faifoit amitié ; il y répondoit 
par des carefles & par des offres de fervices. En 
hiver , elle venoit remplir la falle , foit devant y 
foit après le foupé; on avoit la liberté d’entrer & 
de fortir , fans être obligé de parler au maître de 
la maifon : on danfoit, on caufoit , enfin on s’a- 
mufoit; auffi étoit -il l’idole de fon quartier. Son 
efprit n’étoit pas brillant , mais le bon - feus étoit 
fon partage , la Simplicité , la vérité , & fur-tout 
la candeur étoient la baze & les ornemens de fon 
caraôère* Il étoit hé avec une gaieté fi véritable 
& fi pure, qu’il l’avoit confervée malgré le grand 
âge auquel il étoit parvenu : car dans le tems que 
ces mémoires ont été écrits , l’auteur , qui le con- 
noiffoit , affine qu’il ne s’éloignoit pas de quatre- 
vingts ans. Pour ne point perdre cette gaieté, ce 
précieux don du ciel , il recherchoit avec foin la 
jeunefle , dont les amufemens & la joie entre- 
tenoient fes heureufes difpofitions. Il aimoit fur-, 
tout à démêler ces heureufes impreflions qu’il ne 
pouvoit plus reflentir, loin d’éprouver l’humeur & 


1 


Portrait; 3$r 

le chagrin des autres vieillards , qui ne permettent 
pas les amufemens qu’ils ne peuvent plus goûter; 
le plaifir des autres lui rappelloit {ans aigreur fes 
plaifirs paffés. Il héfitoit cependant à confeiller l’a- 
mour 9 & ne fé fervoit des confidences qu’onTo- 
bligeoit fouvènt de recevoir , que pour éclairer ceui 
ou celles qui avoient recours à lui , pour leur donfter 
des confeils aiiffi fages qu’utiles. Mais quand il 
aVoit reconnu de véritables pafiSons , & qu’il ju* 
geoit les unions convenables , c’eft alors , leur 
difoit-il , qu’il auroit vofcilu les mettre fous fon 
Manteau. Souvent il fe fervoit de l’autorité que 
lui donnoient fon âge & fon caraâère, pour em- 
pêcher les éclétts, pour tempérer les premiers mou- 
vemens qui forment ordinairement les plus grandes 
indifcrétions des amans. Il modéroit aufli les effets 
4 e k jaloufie , & faifoit rougir : de cêux de la co- 
quetterie ; enfin il autorifoit les ruptures 9 quand 
il les croyoit néceffairés , avçc autant de foin qu’il 
facilitait les rendez-vous, qu’il remettait les lettrés ^ 
qu’il confoloit d^ns -les abfençes , &: qu’il protu r 
roit des éclairciffemens à ceux qui s’aimoiént vé- 
ritablement. Il parloit quelquefois aux parens que 
• diverfes circonftances empêchoient. de s’accorder. 
Affez heureux pour contribuer à la réunion des 
familles , il s’occupoit du foin de procurer lé repo s 
des pères & le bonheur des enfans. Il regardoit 
comme les liens tous les jeunes-gens du quartier , 


$8x Sous le Mante av 

fl les aVoit vu naître , en avoit reçu des foins , & 
leur avoit à tous rendu 1er vice ; aufli n’y avoit-Ü 
point de noces dont il ne fût prié , il en étoit l'aine 
& la joie. 

Tout eft & fera toujours cenfuré dans le monde ; 
la vertu même n’efl point exempte de blâme , & 
pour la critiquer avec quelque apparence de raifon, 
on lui donne fouvent de fauflfes interprétations , 
on lui fuppofe des vues; en un mot, on cherche 
à la défigurer quand on ne peut fe difpenfer de 
l'admettre. L’on avoit donc fait fouvent des efforts 
pour donner des ferupules au petit bon - homme 
Pacot fur fa conduite ; on citoit- fon âge pour jetter 
un ridicule fur fon genre de vie. Mais ces efforts, 
toujours mutiles , ne f avoient feulement pas ébranlé; 
il croyoit n'avoir rien à fe reprocher, parce que 
•fes vues étoient droites. Ses amis feüls avoient été 
alarmés , là caufe étoit prefque celle de tout le 
monde , la reconnoiffance de ceux qu*il avoit obli- 
gés autrefois , étoit auffi vive que celle de ceux 
-qui en avoient reçu des plaifirs récens. Ces pentes 
traverfes augmentèrent encore le bonheur de fà vie, 
elles lui firent fentir combien il étoit aimé ; ce fen- 
riment avoit toujours été l'unique objet de fes pro- 
cédés' & de fa conduite. 

Un jour qu’il prenoit fon Manteau pour fortir, 
félon la mode qui régnoit alors, il vit arriver cher 
lui un homme âgé qu’il ne connut pas. Il avoit 


Portrait. 385 

affaire , & fentit vivement combien l’on eft à plain- 
dre quand on eft rencontré chez' foi par un im- 
portun , fur-tout par ces vieillards prefque toujours 
défceuvrés , &par-conféquent inconimodes ; mais 
la politeffe &' l’honnêteté naturelle l’emportèrent 
fùr le chagrin de la contrainte. Il ht accueil à l’in- 
connu, & quand ils furent affis, l’étranger lui dit; 
Quoi donc, monfieur Pacot,ne me reconnoHTez- 
vous pas ? Pour moi , qui n’oublie pas fi facile- 
ment mes anciens amis , je vous aurais démêlé 
entre mille , quoique je ne vous aie pas vu depuis 
quinze ans. Je fuis Durbin , ajouta-t-il. Ah , c’eft 
vous ! lui répondit monfieur Pacot ; qu’avez-vôus 
fait pour être aufli changé, vous, qui rfêtes -qu’un 
enfant ? Un enfant ! reprit Durbin un enfant de 
Toixante-fept ans ; cependant je ne me croyois pas 
fi changé, car je me ménage & je vis dans une 
retraite exceflive. C’efl-à-dire que Vous vous en- 
nuyez , interrompit le petit homme ? Non , reprit- 
il ; je me prépare à la mort. Et pourquoi changer 
de vie pour cela ? lui répliqua monfieur Pacot ; 
vous avez donc vécu d’une façon qui vous a biffé 
des remords? que je vous plains ! Je me fuis con- 
duit Comme tout le monde , pourfuivit Durbin , 
& je veux finir comme tout le monde. Mais vous , 
comment vivez - vous ? Comme j’ai toujours fait , 
lui répondit -il. Vous m’étonnez, reprit Durbin; 
quor! vous avez toujours continué la même façon 


J84 Sous le Manteaü, 

de vivre? Je me fuis fournis, lui répliqua Pacot* 
aux changemens que la nature a faits en moi; 
mais voulez-vous en juger par vous-même ? venez 
palier demain la journée avec moi* quelques-uns 
de mes voifins s’y raffembleront pour faire de la 
mufique, il en demeurera peut-être un petit nom* 
bre à fouper ; fi la partie vous plaît vous les imi- 
terez. Durbin fe récria & lui dit : Comment vou- 
.lez-vous qu’à mon âge je me trouve au milieu de 
.la jeuneffe & des pïaifirs? Que diroit-on, je vous 
prie ? Je vous ai offert ce qui dépendoit de moi , 
reprit Pacot;.n’y venez-pas , vous ferez fort bien, 
de telles difpofitions ne rendroient pas notre partie 
agréable. Durbin voyant que Pacot ne le preffoit 
pas davantage, finit par accepter la propofition, à 
la réferve du foupé, qu’il dit toujours ne lui pou- 
voir convenir ; enfuite il lé remercia, PembrafTa 
& le quitta , non fans être rempli d’étonnement 
& peut-être d’envie. Il fut exaft au rendez-vous 
.& s’y trouva des premiers. La falle fut bientôt 
remplie de mères fuivies de leurs filles , qui Pé- 
toient de leurs amans. La joie & le contentement 
étoient peints fur tous les vifages , la liberté ré- 
pandoit fa douceur dans Pair que Pon refpiroit, & 
cette douceur agiffoit fur toutes les perfonnçs , fur 
leur vifage & fur leur maintien ; car il fembloit 
encore que l’on aimoit davantage chez le petit 
bon - homme , & ^ue Pon étoit plus parfaitement 

aimé , 


P O Jt T R Ai I. T. 

aimé, on y, jouifToit de la plus grande tranquillité \ 
fes attentions s’étendoient fur tout , fans qye ja- 
mais il les fît. valoir. ; rien ne lui échappoit , il 
veilloit fans ceflè fur fon périt troupeau. S’il voÿoit 
une mère lancer .un coup -d’œil févère, il préver 
hoit les reproches , détôumoit lès. idées , donnoit 
çccafian à la fille de fè juftifier , à la mère de 
s’adoucir , & toutes deux lui en favoient gré. 11 
àvoit choifi une- petite place du bout de fon cla- 
VefEn , d’où il fortoit rarement. Jout le. monde 
étoit maître chçi lui , il a’a.voit point d’ordres à 
donner, ou venoit ordinairement l’y chercher pour 
l’embrafler en entrant oii en fortant. 'Ce n’étoit 

I 

point fimple politeffe , c’étoit' l’expreffion fimple 

de l’amitié , c’étoit un tribut naïf de la reconnoif- 

• * 

fan ce, fbuvent même entre .deux amans qui avaient 
la. facilité de fè voir. Cette recornipiffance témoignée 
à monfieur Pacot , étoit une afifurance, une décia- 
ration , un ferment nouveau pour l’objet aimé , 
auquel des circonfiances empêchaient quelquefois 
de parler. .. .. ... 

Le concert commença , l’amour fut bien chanté 
parce qu’il étoit bien fènti. Ju’ie , fà mère & fon 
amant furent du nombre des > cinq ou fix perfonnes 
<jui demeurèrent à foupé , & 'Durbin, malgré ce 
(qu’il avoit dit , fut le premier à s’en prier. Le foupé 
fut agréable, les propos charinans. y régnèrent à 
i-’envi, deux jeunes filles trçs- jolies enabelMoient 
Tome VI. . Bb 



38$ Sous üe Manteau; 

Xx Scène par leur figure , par le charmé' ; da leur 
•voix t & le bon goût de leur chant. Le vieux 
Durbin ne fe trouva point impunément 4 côté de 
Jubé ; il en fut fi frappé , qu 'indépendamment de 
toutes les .vieilles agaceries qu'il lut mettre en ufàge 
'pendant le Soupé, il voulut absolument lui donnée 
une tremblante main pour la. reconduire chez elle 
quand il fallut fe renier. 

- A-peine le petit bon-homme Pacot âifed -éveillé 
-le lendemain , que Durfrim entra chez lui. Boii 
dieu! qui vous . amené 4 lui.dit-iL'Je viens vous 
•voir 6c vous remercier , lui répondit Durbin : & 
•finement me. "parler de Jubé , ajouta -'vivement le 
petit bon-homme. Durbin fÿit embarrafl? ; mais par 
réflexion il fe ' trouva Soulagé , car- il ne làvoit 
comment entamer- la converfàtion: qu’il avoit mé- 
ditée. 11 eft vrai , reprit Durbin , que je n’ai rien 
>vu de comparable à Jubé, & que je viens ici pour 
,-vous demander, vos confeils. Mes oonfeüs ? lui ré- 
pondit ’Pacot; volontiers. Julie efl adorable, pour- 
suivit Durbin , la tête m'en tourne , vous êtes de 
•lès amis, vous -avez du. crédit fiir Son elprit, j’ai 
.de l’argent , . qu’elle .en profite , je ne diSputern 
point. . . . Facot (fit un grand éclat dé lire , 6c hû 
•dit 't Quoi doèc LTlefruitde votre retraite fe ter- 
mine à vous . kifler Séduire par unie fille , que , vous 
41 ave* , vue qu’on-.inâànt ! le: produit de vos ré- 
flexions -nie vous ’fert qu ? à oflènfer la vertu de Julie 


I 


Portrait. *8 7 

% A • • 4 • J » i é « « ^ f 

• S 

& la, mienne! Eh bons (beux ! qu’avez-vous gagné 
en viejllifTant } Sachez que Julie eft aufli fage.qup 
bien -née ,. qu’elle aime uniquement & qu’elle a 
raifon ""d’aimer le jeune-homme qui foupa hier aveç 
jrile, qiie leur mariage fe doit faire , incefTamtnçnt, 
& .qu’il eft parfaitement Cpnvenable. Quoi! Julie 

^ - J < . ^ 1 > . / jj • 

.va fe. marier ? interrompit Durbin avec, vivacité. 
Oui, fi- vpus le trouvez boni lui répliqua Pacot, 
& je viens de recevoir un billet qui leve quelques 
difficultés qui fubfiftoient encore ; je vais m’habiller 
& fortir pour teàrminer,J’affaire< Vous ne ferez Tien 
jour pn appert ami ,? lui, répliqua Durbin, j. vous 
.dites qtjie Julie eft fage , votre témoignage me fuffit ; 
fa figure m’enchante, vous l’aimez, je fuis nçhe» 

» . » A « n « 

Jfoites & fortune je. l’époufe &. je lui donne, tput 
mon bien. Je. ne fais, point faire de ces fortes de 
forpuie » Ifii répondit, Paçof.d’un, ton févére.^ ren.- 

.‘v* « * i ■ m . t j. • t ...... 

.dezjVQus.plutot. juffice , & : vous fendrez, que mon 
.refüs.eft kjçjus. grande marque d’amitié que je.puifTe 
.vous donner. Songez doneçjue vous m,’avez avoué 
hier» que vous aviez foixanté-fept ans * que Julie 
.non-feuletpent n’en ,a que dix-fept) mais quelle, p 
une. paffiojt dans. le. coeuf. Quelle union pourriez- 
.vous, efpéreç avec elle ,?, quelle fociété pourriez- 
vous enr.attendre ? L’avarice eft le,;fe u l fendmeat 

• « t » « » • «# - * ' _ ^ * i « >.4 / J. J 

qu’il vous feroit poflible d'allumer dans fon, ,-eçeur, 

• * * > # » *■ ^ ^ f ^ ^ ^ | • WJ. 1 / 

Up libertinage qui feroit bientôt fadsfait, eft . le fèul 
mouvement qui "vous animé ; & je pqurrois me 

BbVj - " 





« 


a 88 Sous lë Mnnteàu, Portrait.; 

prêter à une pareille propofition ? Non , certes^ 
Quittez, croyez - moi , pourfuivit- if, une retraité 
dont vous faites un fi mauvais ufagé & puifqué 
vous avez le cœur affez léger & aflez perverti 
pour me faire les propofitions que je viens dé 
recevoir de vous , ne troublez pas 'le repos & là 
Candeur de la vie que je mene, ou ne vous at- 
tendez à recevoir dé moi que des reproches. 

' JDurbin fut obligé de' le quitter, il fit quelques 
tentatives (ùr le coeur de Julie , qui ne' lui attiré* 
rent que des ridicules , il en fit d’aufli inutiles au- 
près de fa mère ; Julie & Ton amant fe mariè- 
rent , ils' furent heureux ; Pacot jouiffoit de leur 
bonheur. 


• • », ' * r • -, 

Ces exemples peuvent donner l'idée (f un carac- 
tère & d’une sue remplie d’ailleurs d’incidëris trop 
médiocres & trop peu intérefTans pour être plus 
amplement racontés. Le fond du caraôère d\m 
vieillard gai , fimplé & honnête a pàüù mériter 
d’être tranfinis à la poftérité. Comme il avoit cou- 
tume dé dire,' quand il voyoit de bons & fincères 
Sunans ,*/< voudrais bien lis meurt fotls mon Man- 
Uau ; cette façon de parler , s*efï nonr - feulement 
confervée, mais par une métaphore naturelle , elle 
s’eft étendue ' jufqu’aux chofes qu’il eft dangereux 


de faire paraître ; elle' efl plus particulièrement 
çonfàcrée 'aux . livres , pour lefquels elle efl! v fort 
avantageùfei - * 


1 


* • 


• * 


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3 8 * 

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LE MA NT EAU 


D E 


F E MME. 


O U 


LE MAN TE LE Tj 

!Pour être ce -qu’on appelle dans, le inonde une 
jolie femme , il n’eft pas toujours nécefiàire d’être 
belle; mais Thélamire étoit l’une fx l’autre; fort 
à la mode , fort fuivie , vive & diffipée par état 
autant que par goût, indifcrette dans fes propos , 
inconfiante -dans fes aflfeéHons , inconséquente dans 
fes idées ; elle le croyoit obligée d’être infiruke de 
l’événement du jour, il falloit qu’elle eût tout vu,, 
elle le piquoit de favoir tout 

Chacun : de fes amans lé flattoit peut - êtte de 
fixer l’efprit & le coeur de Thélamire. Leur er- 
reur ne durait pas long-tems , & ils n’en étoient 
que médiocrement humiliés ; les gens du' monde 
favent aufii peu s’àffliger d’une rupture que goûter 
les plailirs d’une jouifiance. 


Bbiij 


390 Le Manteau 

^ •• 

Thélamire^ avoit depuis quelques jours une in- 


trigue commencée avec Calidon , fi connu dans Paris 
par l’attention & par les foins , mêlés de réflexions 
profondes , 'qu’il employoit pour foutenir l’état qu’il 
avoit embraffé , d’homme-à-Ja-mode. Sa figure étoit 
fine & jolie , il avoit les larmes à commandement , 
le fon de fa voix étoit fufceptible de toutes les 
inflexions poflibles , fa cônverfation étoit légère , 
badine, fémillante; on ne pouvoit rien retenir de 
ce qu’il difoit , mais il occupoit ; les geftes , les 
regrrds, U. vivacité, les -mots heureux > tout plai- 
foit à des femmes, d’autant plutôt féduites, qu’elles 
arrivoient ordinairement difpofées favorablement 
pour lui ; car ènfin 3 falloit l’avoir , télles & telles 
l’avoient eu 9 comment s’en difpenfer? 

Thélamire donc avoit pris Calidon , mais depuis 

fi peu de tems qu elle n’avoit encore foupé qu\me 

fois dans fa petite maifon ; il en étoit au fécond 

rende! - vous , pour - lequel Thélamire avoit pris 

jour ; mais ce même jour , voulant accorder fon 

intrigue avec un foupé brillant qui lui avoit été 

propôfé depuis, elle lui écrivit le matin qu’elle iroit 

* » * 

lui rendre' une vinte d’après - midi , le priant de 

• ' « f - 

remettre le foupé , ' & de venir avec elle à celui 
où elle ne pouvoit, cRfoit-elle, fe difpenfer d’aller. 
Elle n’oublia pas de lui faire valoir le facrifice qu’elle 
lui faifoit du fpeétàcîe*. Calidon crut devoir paroître 
défelpéré de ce contre-temsj il s’en plaignit vive- 


» 


*de Femme.' 391 

ment dans une réponfe qu’il fit,, exagéra les droits 

de l’amour , auxquels . ceux de la Société doivent- 

céder , affeéfat d’être jaloux , manda cependant qu’il 

attendrait Thélamire , mais refufa le foiipé qu’elle 

• 

propofoit. 

Malgré ces plaintes 8t ces reproches , il étoit 
charmé de ce nouvel arrangement; Mélazie, nou- 
vellement arrivée de province , s’étoit rendue à 

* s 

Jui , plutôt, qu’il ne l’avoit calculé. En effet , les 
bons airs St la figure de Calidon avoient fait fur 
lé cœur ou plutôt fur la tête de Mélazie, une im- 
preffion d’autant plus prompte , qu’il s’y joignoit 
une curiofité très - vive de Savoir ce que c’étoit 
qu’une •petite maifon. Elle en avoit entendu par- 
ler , mais die n’en avoit jamais vu , & faifoit à' 
ce fujet mille queffions. Calidon laprefia d’en juger 
par elle-même. Il fut étonné quand Mélazie con- 
fèndt à y aller dès le lendemain ; elle avoit tout 
arrangé pour être maîtrefle de fbn tems, pour fe 
défaire de fbn mari St de tous lés importuns ; ce 
lendemain étoit le jour du tendez-vous avec Thé— 
lamire. Tout autre que Calidon auroit été embar- 
rafTé ; loin de le paraître , fa vivacité , les trans- 
ports St fa reçonnoifiance éclatèrent , car rien ne 
coûte à ceux qui font dans l’habitude St dans la 
cruelle néceflité de tromper ; d’ailleurs il étoit ré- 
folu , fi les circonftances ne le favorifoient point , 
de prétexter une affaire , une maladie , enfin un 

Bb iv 

* ^ 

! 

J 



39* Le Manteau 

©bftacle invincible pour rompre le loupé convenu 
avec Thélamire : car en ce cas la nouvelle doit 

i 

l’emporter fur l’ancienne , c’eft la réglé. Mais â- 
peine CalidoA avoit-il commencé à écrire à Tiré* 
lamire , pour s’excufer de manquer au rendez-vous * 
qu’il reçut fa lettre. Au lieu de fâ propre 'juffifica- 
rion qu’il croyoit lui devoir , il fe trouva trop 
heureux d’avoir des reproches à lui faire ; déter- 
miné cependant à conferver Thélamire , il confen- 
üt à l’attendre l’après-midi , oc cherchant à fe faire 
un mérite auprès de Mélazie de ce qu’il ne fe 

trouverait pas à l’opéra , il lui envoya ce billet. 

/ 

* 

» La nuit n’a-t-elle point dérangé les projets les 
h plus flatteurs dont une ame puifTe être enchantée , 

» & qui doivent commencer le bonheur de ma 
» vie? Je vous attends après l’opéra, je prends 
» fur moi de ne point m’y trouver , je ne pôur- 
» rois retenir mes regards , les jaloux les pour- 
v> raient remarquer ; ce loir je me paierai avec 
» avidité de cette contrainte , & des defirs que 
» vous favez fi bien infpirer. » 

« 

Thélamire arriva comme elle l’avoit mandé ; 
Calidon avoit fait retirer fes gens, éteindre le feu 
de la cuifine , pour cacher les apprêts du foupé 
qu’il deftinoit à Mélazie. Thélamire trouva peu de 
bougies dans la maifon , nul air dq fête , un feul 


ix E" Femme* ' 39* 

bquais lui ouvrit la porte , l’éclaira 6c l’annonça ; 
tout péignoit avec foin la trifteffe dans laquelle 
Calidon avoit réfolu de paroître plongé. Il étoit 
couché dans un grand fauteuil , &c dppuyé fur une 
petite table fur laquelle un livre étoit ouvert. 
Etes-vous malade ? lui dit Thélamire dès la porte. 
Oui , madame , je ne me trouve pas comme à 
mon ordinaire, la trifteffe que vous me caufez.... 
Thélamire le regarda & n’eut aucune inquiétude 
pour fa fanté. Flattée en fecret de l’impreftion 
qu’elle croyoit lui avoir caufée , elle Ce contenta 
de lui dire avec étonnement : Etes - vous fou , 
Calidon ? je vous croyois plus inftruit , mais vous 
n’y penfèz pas , j’ai un foupé brillant , il ne tient 
qu’à vous d’en être & . . . . Ah ! madame , que 
pourrois-je faire à ce foupé? répondit Calidon; je 
vais manger un trifte poulet , & retourner coucher 
chez moi , car je n’en puis plus. Je conviens , re- 
prit Thélamire, que. ce foupé m’en fait manquer 
un plus agréable, que j’avois defiré moi -même; 
mais j’en répare la perte par la vifite que je vous 
tends & par les momerts que je vous donne. Oh ! 
vous êtes trop difficile , ajouta-t-elle , je veux vous 
corriger de ce début. Elle étoit vive , elle étoit 
dans fon tort , elle ne négligea rien pour le ré- 
parer , & fut en effet très-aimable. Elle avoit ôté 
fbn Mantelet prefqu’eti entrant , elle oublia de le 
reprendre en fortant , Calidon même ne s’en ap- 


394 Le Manteau 

perçut pas. À-peine fut-elle partie , que la maifori 
changea de face , les valets parurent , les bougies 
s’allumèrent , les parfums brûlèrent ; Mélazie fe 
feroit trouvée bien reçue à moins de fraisa Le vé- 
ritable amour eft ‘plus timple, mais que de chofes 
ne facrifie-t-on pas à la vanité ? & de plus , ceux 
qui trompent en amour , tirent avantage .des moin- 
dres chofes; ils lavent que fouvent une bagatelle 
fait une vive impreflion , que les attention s multi- 
pliées éblouiffent, & que celle fur laquelle il dé- 
voient lç moins compter , eft quelquefois la plus 
fentie , & produit le plus grand effet. 

On fe peindra aifément l'enchantement où fe 
trouva Mélazie , Caüdon fut vif , empreffé , bril- 
lant, & perfuada tout ce qu'il voulut; il fe donna 
pour un philofophe qui ne prenoit le monde que 
pour fe délaffer de fes occupations , pour un homme 
qui penfoit aux ambaffades ; projet très - avancé , 
ajouta -t- il , auquel fa nouvelle pallion le faifoit 
renoncer abfolument. Mélazie crut en effet que les 
aveux , les procédés , le foupé , la maifon , tout 
étoit un ouvrage de l'amour qu'elle avoit infpiré ; 
elle réunit ce foir-là plufieurs fortes de jouiffances ; 
heureufe dans tous les points, fi l’efpece d'ivreffe 
où elfe étoit ne lui avoit fait emporter le Manteau 
de Thélamire au lieu du tien. 

: Les femmes de Thélamire lui démandèrent le foir , 
ou elle avoit laiffé fon Manteau : elle foutint qu'elle 


rf é 1 -F e -to m è.' 395 


» • Y « | , ^ 

ri’en-* avoît point etf de la* foirée , & les gronda 


même d’avoir oublié à lui en donner un par le 
iroid qu’il faifoit. Elles prirent le parti- de s’adrefler 
au laquais confident pour retrouver le Manteau, fl 
fe douta qu’il étoit demeuré dam la petite maifon , 
& y alla. Calidon n- étoit pas encore éveillé , il 
s’adreflfa à Tes gens qui lui rendirent un petit Man- 
teau qu’ils trouvèrent dans l’appartement , c’étoit 
celui que Mélazie- avoit laiffé ; le laquais le reporta 
dans rappartement de fa maïtreffe , où le mari 
de Thélamire entra auparavant qu’elle fût fortie de 
fe chambre. Le mari crut reconnoître le Manteau 
qu’il *avoit donné deux jours auparavant à Mélazie* 
Il f avoit trouvée aimable , & fuivant l’ufage il avoit 
des maîtrelfes , pendant que fa femme avoit des 
amans. Comme il étoit un des premiers, du moins 
à Paris, qui eût rendu juflice aux charmes de Mé- 
lazie , il fe flatta de réuffir. Mais les femmes de 
province arrivent fouvent dans cette -grande ville , 
toutes prévenues , & ce qu’elles ont entendu dire 
d’un homme , les a décidées . en fà faveur. De 
plus, une femme en général eft toujours plus fen- 
fible aux connoiffances qu’elle fût elle-même, qu’à 
celles que fes parens ou fes amis lui procurent II 
avôit conçu d’autant plus d’elpérance , que Méla- 
zie loin de s’offenfer de fes foins , avoit accepté 
un Manteau d’une mode nouvelle, qu’il .lui avoit 
offert parce qu’elle avoit paru en defirer un de cette 


f 


39 6 Le Manteau 

efpece ; c’étoh celui-là même qu’il retrouvoit chez, 
lui. Il alla fur-le-çhamp trouver fa femme avec le 
Manteau , & lui demanda où elle l’avoit acheté , 
depuis quand. Il fit, contre fon ordinaire, cent 
queftions coup - fur - coup , avec un trouble 6c 
une vivadté extraordinaire!. Thélamire s’apper- 
çut alors qu’en effet ce n’étoit pas lé lien ; mais, 
comme il eft de droit de ne donner jamais rai/on 
à fon mari , 8c que la négative efl toujours le 
plus sûr pour les femmes , elle lui dit en levant, 
les épaules : A qui en avez-vous donc r monfieur ? 
d’où vient cette nouvelle folie qui vous prend? 
Quoi ! ce n’eft pas - là mon Manteau ? jamais je 
n’en ai eu d’autre. Ces paroles 6c le ton dont 
elles furent prononcées , lui petfuadèrent qu’il pou- 
voit s’être trompé. Mais que devint -il quand il 
trouva le Manteau de fa femme chez Mélazie où 
fon amour le conduifit auffi-tôt? Moins hardi avec 
fà maîtreffe , il fit moins de queftions ; celle - ci 
moins faite aux manières de Paris, c’eft-à-dire à 
la tromperié, fe coupa dans fes réponfès. Le mari 
lui demanda enlùite fi fa femme avoit l’honneur 
d’être connue d’elle , 8c apprit, que Mélazie ne 
l’avoit jamais vue ; il imagina que fà femme 6c fà 
maîtreffe avoient au moins des amis communs. Mais 
Mélazie toute occupée de Caiidon, 6c qui croyoit 
encore fe donner de la confîdération , en citant 
un homme du bel air , dont elle avoit entendu 


\ 


i 


de Femme; 397 

palier -province , le nomma 7 cent fois & 

rapporta tout à lui. Cette indifcrétion fixa les idées 
4ir mari , qui fcvoit remarqué -depuis huit jours 
&*ez lui-, fans y faire : aucune réflexion. Quelque 
argent qu’il donna à un laquais que Mélazie n’avoit 
que depuis fon fèjpurVà Paris , le mit au fait du 
foupé qu’elle avoit fait la veille ; il en fut des dé- 
tails qrfi le , mirent, en fureur : il alla enfuite re- 
connoître la petite maifon & s’informant des voi- 
fins , il découvrit encore que -la, veille il y étoit 
venu une dame dans l’après-midi , reconnut le carofle 
<le fa femme à la defcription qu’on lui en fit, & 
ne gardant plus -de ménagemens , il éclata publi- 
quement contre fa maîtrefle ôc contre f à femme. 

Voilà pour .un Mantelet deux femmes déshono- 
rées, &: un perit-njaître plus à la mode que jamais. 



> 39 * 

“ l|1 *"* ' gSjg ÿHrr-n .» M i l 'i i ^îg^ fr 

-■ I- 

LE MANTE A, U 

• * 

• t • * • , 

FOU R R Ê. 

..... j 

■ JV^foNSlEUR Bardou , vieUX^ g&rçofl , après avoir 
vécu dans les plaHirs fc i la diffipafioft / devenu âgé 
& infirme, avoit pris le parti forcé dô ta retraitée 
il ne favoit guère s'occuper ,‘cVff lemalheur- que 
produit néceffairement une jeurteflé ôifive; & ^ 
qu’il fiât riche il voÿoit peu -de fflônde. On ai 
fera moins furpris quand éii j fikità que forïménagc 
‘étoit goùvemé par madefciôi&llef Taupin r , greffe 
& grande femme , devenue fâ gouvernante tfxrès 
lui avoir été fucceflivement tout autre chofe. Soit 
foibleffe , foit habitude , ou fi l’on veut , recon- 
noiffance, il laiffoit mademoifelle Taupin maîtrefle 
abfolue dans la matfon. L’inté/ét* qui avoit été en 
elle la fcuirce de fes premières afliduités & de fes 
premières complaifances , étoFt refté ' Ion unique 
paflion , & eh- conféquencé' fe-feul motif de fon 
attachement, de fesVpiils çjSnftanJ^our fon maître. 
Elle croyoit avoir acquis un droit légitime fur la 
fiicceflîon de monfieur Bardou , par la poffeffion 
ou elle etoit de décider de l’emploi des revenus, 
& par 1 utilité dont elle étoit à un homme qui ne 



t 


« 


Le M ante au fouRRÉ. 599 

voyoît qu’elle , qui ne penfôit que d’après elle. 
Cependant, pour s’en affurer davantage, elle vou- 
lut introduire dans la maifon une de fes nieces. 
Le bon-homme confervoit encore des defirs. Ca- 
therine lui fut préfentée ; c’étoit la niece de ma- 
demoifelle Taupin ; die étoit jolie , elle fut bien- 
tôt, reçue & établie dans la maifon. 

. Elle étoit fi fimple & fi naïve qu’elle fut, fur- 
prjft des libertés que monfieur Bardou voulut 
■prendre avec elle; mais fon étonnement redoubla, 
quand après en avoir porté fes plaintes à fa tante,' 
dèlle-ci lui dit : Tu fais la fotte, laifTe-le badiner* 
ne crains rien, je te réponds de tout. ' Cette affu- 
rance peut faire croire , fans ajouter foi à la mé- 
difance , que mademoifelle Taupin fa voit par elle- 

1 

même le degré du danger. Catherine étant fi bien 
inflruite & déterminée à la , complaifance , le ha-* 
fard voulut qu’un petit-neveu de monfieur Bardou , 
qui dey oit être naturellement, fon héritier, vînt lui 
rendre vifite un ^ matin. 11 étoit jeune, joli , & le 
plus éveillé d’iine penfion nombreufe .dàns laquelle 
il. venoit d’achever fa fécondé année de philofoA 
phie. Monfieur Bardou qui l’aimoit allez , le retint 
-à. dîné pour s’amufer de fes* vivacités & de fa coït- 
verfation. Peu ‘de tends, après ie dîné, il eut envie 
de, dormir , >& pria fon neveu ; de l’aider à paffer 
dans fa chambre à coucher. Elle étoit à côté du 
faUon; où Us avoiept dîné , & dans lequel. .U je 


/ 


400 Le Manteau., 

tenoit ordinairement ; fon petit-neveu le conduire 

avec foin ., le mit fur Ton lit , &pour le. kiffestrafü 

’ # * 

quille » revint dans le fallofi ^ où fe trouvant fçuj 
&' fie. fâchant ; que Étire , il imagina , pour .s’aimji 
fer , de fe placer .dans le fautëuil d$ fod oncle * 
de prendre fon . Manteau fourré -, ’ & 'de lüétjtrejai 
bonnet fur fes. ;yëux , tbute fou ëfpérance fejxâ» 
nadt à catifelr quelque fùrprifè 4 :üeux de . la tnaifbn 
qui pourraient furvenir. Dan» ce .deflein -, quoique 
le jour fut trèsrbas » il' prit la .précaution <fe:pbuflier 

quelques-uns dés yolètsE & dedrer les- rideau*. A r 

* » * * 

peiné avait-il. fait, toitsf. eès airarigemeasy -que Ca- 
therine arriva. Voyant fon, maître feuf, refiectul 
le petit-iievèu forti , & s’approchok doucement da 
vieillard dans la .-cfaintë de' le r éveiller ^ quand ëOe 
s’appérçut à quelques, fnouyemens qu’il nedorra oit 
pas. Elle crut alors devoir lui faire fà cour , par 
de petites coquetteries , de pentes. 'attendons 9 de 
pétites agaceries for lesquelles, raademoïfelle Taupin 
liii âvort donné de .très-importantes leçons. 'Après 
hii. avoir tâbé le pduIx Cfzarès avoir raccommodé 
fes oreillers , elle voulut pireridre uns. féiviètte: quï 
portoit ' ordinayétneht fur: forieScmaé p dansïp 
deflèin dé la. réchauffer. Le pedt coquin,, fans dîne 
tme feülô parole^ lé fcdfk, & ‘lui ifit qüelques'l c^ 
reflesr. -Catlieflne > trop bien inftruitô pan für tante ^ 
tté âtàuauné difficulté ÿ & ütncort eii encori le jdu 
ne kiï -dépLifanfc pcunt^ ieilé apprit 'aveo latisfisâibîk 


I 




FOU R R É.' 401 

\ 

ce qu’elle ignoroit , 6c ce qu’elle fut charmée que 
fa tante lui eût permis d’apprendre. Cependant , ' 
par un mouvement de pudeur dont elle ne pou- 
voit Te rertdre raifon à elle-même , elle fortit auffi- 
tôt , 6c le petit - neveu n’oià la retenir, dans là 
crainte d’être grondé , fi foli découvrent fa trom- 
perie. 

Quelques momens après , monfieur Ôardou fe , 
réveilla, fe petit -neveu qui avoit eu le teins dé 
fe démafquer ÔC de remettre les choies dans l’état 
où il les aVok trouvées , fut à lui , lui donna le 
bras pour- repâffer dans le fallôn , le remercia dé 
l’âvoir fi bien traité ; car il penfoit en lui-même à 
la fcène de Catherine, 6c tremblant toujours que 
quelqu 'accident ne découvrît ce qûi s’étdit paffé, 
il ne demanda pas fort refie , prit congé dé fort 
Onclé ' 4 k fortit promptement , fort content de fa 
journée de pluS- délicats que lui en aucôient été 
fetisfaifs. 

• * a 4 

Le foir meme, ou le lendertlam, monfietir Bari 

‘ ' - t • 

âou fe trouvant feul aVet Câtheriiie * voulut badi-. 

, 1 «i r . 

her ' avec elle. Il fe pfépardft 4 la gronder de fa* 

^ * » 

refus, 2 fut charmé de '4a ' trotivér docile 6c eoihu 
plaçante. Catherine qui fe prêtoit à tout, ne fàvoit 
à quoi attribuer la différence qu’elle remarquoit 
d’avec ce qui s’étoit pafTé 11 première fois. S’étant • 
apperçue qu’ü n’avoit pas fon Manteau fourré , elle 
lui dit : Mais aufli , prenez votre Manteau. Monfieur 
Tome FI. Ce 


4oi' Le Manteau Fourré. 

Bardou en effaya , & fans pouvoir dire comment, 
il arriva que le bon-homme {t crut en droit de le; 
perfuader qu’il étoit l’auteur de l’accident' qui far- 
vint à Catherine , & dont ,on s’àpperçut quelques» 
mois après. La joie du prétendu père fut au moinst 
auffi grande que la colère de madame Taupin. 

« Son emportement fut d’autant plus fort, qu’il étoit 
affeâé ; elle, fit pleurer Catherine , elle parut fe faire 
une grande violence .pour ne la pas mettre à la .porte ; 
elle menaça de ibrtir elle -même de là iriaifon 8c 
d’abandonner un maître a/Tez ingrat , difoit - elle , . 
pour reconnortre auffi . mal fes fêrvices , & pour 
abufèr de fà confiance , en lui fâifant un déshon- 
neur .pareil. ; 

L’argent de mpnfieur Bardou répma tout, ma* 
dame Taupin s’adouçit, Catherine fut.marijée avan- 
tageufement , le tout aux dépens d’une fucceffipra. 
que le pefit-neveu trouva, encore affez eonfidérable' 

« 4 

pour ne point en regretter le démembrement dont 

il avait été lacaufe. 

Cet étabUflement. ôc cet enfant n’auroigflt point 
exifté fans un Manteau fourré, qui; peut ,, comme 
pn le vpit , fervir à,, autre chofe qu’à garjpitir du 

froyL - . - 





T ’40J 

• fa-—— Igt 1 f- 

0 

LEMAN T E A‘U 

) 

9 

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COURT, 

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ET 

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LE MANTEAU 

. . ... 
i 

, ♦ * < 

I 

t 

jL’ABBÉ Péraudin , jeune chanoine , fà&nt £oa 
iëjour dans une ville; de province dont je tairai le 
pom. Sa figure étoit de celles dont on ne dit ni. 
bien ni mal. Loin d’avoir .devant les yeux le pré* 
çepte , fi fort recommandé - A ceux. dp /a robe, 1 
d’oublier qu’ils font de chair ; il en aVOit de con- 
tinuels fquvenirs ; mais pour réuflir- dans fes pro- 
jets , il n’affieâoit ni fcrupule ni libertinage ; plus 
fage en ce point que la plupart de les pareils y qui 
affichent ordinairement l’un ou l’autre, ce qui les 
perd,; ou les rend fidpeâs. -, 

Les amans en général. fe t foi}t une gloire de pu- 
blier leurs conquête^ ; & comment changeraient-. 

Ccij 


L ONG. 


404 Le Manteau court 

ils fur ce point ) c’eft fouvent un titre pour en 
fr ire de nouvelles. Ceux à qui leur état, confacré 
4 la bienféaoce St à, l’édification publique , interdit 
le frivole avantage de vanter leur triomphe, n’ont 
que la reffource d’en jouir en focret, parce qu’ils 
ont intérêt à le cacher. Aufii voit-on les femmes 

e* « 

qui fe refpeôent, les filles qui doivent fe ménager, 
être fouvent peu fédujtes par l’hommage éclatant 
des premiers, St fe rendre fans peine à ceux qui 
ont, ainfi qu’elles , . une réputation 4 conferver , le 
public St des furveiflans à tromper. - - 

L’abbé Péraudin fut profiter des privilèges de fi>n 
état; mais comme- il étoit autant libertin par befoin 
que par goût , &' autant adroit qué libertin, il crut 
pouvoir avoir deux maîtreffes à-la-fois. Elles étaient 
fiUec toutes deux , toutes deux jolies, toutes deux 
avec la réputation d’être fàges. Elles demeuroient 
dans des quartiers fi éloignés, qu’à- pane fe ton- 
noiffoient - elles. Elles étoient toutes deux logée» 
fur la rue , cette dernière condition étoit néceA 
faire à l’abbé pour la fureté de fon feefet, car 
il n’avok mis perfonne dans fa cohfidence : des 
fignaut convenus , mis . dès le matin , l’avertifi* 
foient s’il pouvoit-, fur le foir , s’introduire dans 
lâ maifon. Une cruche , un pot-à-l’eaii , diveffes 
autres chofes 'entroient - dans le chiffre qu’il- leur 
avoit donné. Lui, de fon côté après avoir exa- 
miné les fignaux dès le matin, paffoit à une cer- 


/ 


f 


et le Manteau long. 40; 

•taôoé heure en Manteau court , ou en Manteau 
long; c'étoit Ion fignal pour accepter ou pour 
refiifer ; ainfi l'une difoit en le voyant pafler ; H 
l’a long , c’eft pour moi ; l'autre : Il l’a court , 
c’eft pour moi. 

, Mais un jour notre chanoine, tout attentif qu’il 
étoit pour les affaires de cette efpece , fe méprit 
du court au long , malgré la différence confîdé- 
rable qu’il y a de l’un à l’autre , êc il alla où il 
n’étoit pas attendu. Surpris de trouver la porte 
fermée , il fit quelques efforts pour l’ouvrir. Le 
père de la fille, qui alors arriva pour rentrer chez 
lui , recula trois pas voyant dans l'obfcurité un 
homme qu’il prit pour un voleur , & fè mit à crier 
avec une force qui attira tous fès voifins , car en 
province on eft encore meilleur voifîn qu’à Paris. 
En un moment la rue fut pleine de monde , qui 
fe réunit auprès de celui qui crioit. L’abbé Pérau- 
din en fut entouré; peu inquiet de paflèr pour 
voleur , parce qu’il étoit connu , il ne cherchoit 
qu’à ne point paffer pour ce qu’il étoit ; mais il 
fe déconcerta fi bien, & fe conduifit fi mal, que 
la fille fut foupçonnée. 

Elle foutint mal les premières queitions qu’on 
lui fit , & le père chercha, à affoupir l’aven- 
ture. 

L’autre maîtreffe de l’abbé, inflruite de ce qui 
s’étoit paffé, ne voulut plus le recevoir chez elle; 

Ce iij 


/ 

/ 



40 6 Le Manteau court , &c. 

& foit , faute de mieux , foit pour réparer fa ré- 
putation , il fut réduit à vivre tout Amplement , 
comme le plus grand nombre de Tes confrères, 
avec une fort jolie fervante. 


\ V 


1 


Jki 

*y, 




' ’ 4 ° 7 , 

SAl. 


LE 

* , » 

PORTE-MANTEAU 

N 

JFélicie , environnée d’une famille nombreùfe, 
éprouva tous des inconvéniens , toutes les contra- 
riétés que produit nécëffairement l’obligation de vivre 
avec des parens fots 6c ridicules. 

Sa belle-mère étoit infupportable par fa curio- 
fité & par fon peu d’efprit; fbn beau-père étoit 
un de ces défœuvrés , qui ne pouvant demeurer 
feuls un moment , ont la mauvaife-foi de vouloir 
fe faire un mérite de leur affiduité auprès des au- 
tres. Sa mère étoit ordinairement trifte , fouvent 
aigre, toujours dévote, mais jufqu’à la fuperftition; 
fon père parloit toujours fans avoir rien- à dire, 
fans dire jamais rien. Une tante, lourde à l’excès, 
fe piquoit de deviner ce qu’elle ne pouvoit pas en- 
tendre, 8c décidoit en conféquence avec toute l’au- 
* » / 

torité que donne vis-à-vis d’héritiers avides , Tem- 
pérance d’une fucceffion prochaine. Ses belles-fœurs, 
platteipent ennuyeufes , contraftoient avec fes beaux- 
frères , les plus fots enfans du monde , qui entendoient 
fineffe à tout 8c ricanoient toujours. Enfin fon mari 

V 

étoit jaloux , mais il l’étoit fans amour , & par-con- 

Cc iv 


408 Le Porte-Manteau. 

féquent fans eipoir de pouvoir être jamais guéri j il 
ell tant d’exemples que la jaloufie Te trouve auffi bien 
dans l’efprit que dans le coeur ! 

Félicie , née avec de l’elprit & de l’agrément , 
étoit douce , fenfible , pénétrée de l’amour de les 
devoirs ; elle Te flatta d’abord de pouvoir Ce con- 
cilier l’eftime & l’amitié des perfonnes avec les- 
quelles elle fe trouvoit obligée de vivre. Son ma- 
riage avoit réuni les deux familles , ils logement 
tous, dans b même maifon \ mais elle eut beau 
s’armer de douceur , de patience , de courage ; 
fes foins , (es attentions , Ces prévenances furent 
inutiles. Objet de l’envie de fus belles-fœurs , moins 
jolies qu’eUe , elle attiroit encore une attention 
gênante de tous les autres , qui, fous prétexte de 
la .former 8c de veiller à fa conduite , b contra- 
rioient fans celle ; les lieux communs de morale 
étaient appliqués 6c répétés fortement à chaque 
occafiop. Les diftraâions les plus ordinaires que 
fournit la fociété, b diflipation que peuvent pro- 
curer des vifites , ce qui devient une reffource 
quand on n’en ^ point d’autres , les liailons avec 
les jeunes femmes de fon âge, les promenades 
même lui étaient interdites , lès moindres delirs qui 
tendoient à déranger l’économie habituelle de la 
maifon , éprouvoient les appointions les plus mar- 
quées ; accablée de fon fort elle ne pouvoit gé- 
mir qu’en feçret. Encore, fe difait - elle fou vent. 


9 


/ 




I 


Le Porte-Mante aü. 409 

fi je trouvois ijuélqu’un dâns le fein duquel je 
pûffe dépofer mes chagrins 1 l’ai peut-être befoin 
de cônfeils ; à qui les . demander } J’ai du moins 
befoin de fècours Ô£ de confobtion ; à qui m’a- 
dreffer ? 

Avec tant de furveillans , qui croiroit que Fé- 
licie pût avoir une intrigue d’amour , & la faire 
réuffir } Mais quels obfiades ne fiirmonte point, 
& à iquoi ne fe détermine pas une jeune femme 
que l’on contraint , & que l’on èsinuie ? Félicie 
n’auroit peut-être jamais penfé à avoir un amant, 
fi elle avoit vécu dans une autre famille que la 
fienne» Réduite à ne vivre qu’avec des gens odieux , 
elle fentk une prévention intérieure pour tout ce 
qui ne leur reffemblait pas; elle envifageoit , comme 
le plus grand des bonheurs ; de parvenir à die ou 
à faire entende à quelqu’un , combien elle étoit 
à plaindre. 

Le hafard voulut qu’une de fes coufines , éta- 
blie en province, lui recommanda un jeune-homme 
appellé Rofidor , pour une affaire dans laquelle les 
p^ens.de fon mari pouvoient le fervir utilement. 

Rofidor joignoit à un grand ufàge du monde, de 

* 

Pefprit & de la pénétration. Il jugea, dès la pre- 
mière vifite , les personnes dont il avoit des fer- 
vices à attendre , il fe conforma à leur caftâère , 
faifit leurs goûts , approuva leurs divifions & les vit 
tous s’accorder pour faire réuffir ce qu’il defiroit. 


0 


4io Le Px>r te -Mante au; 

Félicie fixa d’abord fes regards Jk fes réflexions j 
elle lui parut charmante & malheureufe ; cette po- 
litique de Rofidor , qui eût été même affez gro£- 
fière pour tout autre que pour ceux qu’il avoit 
intérêt de ménager, devint, à l’égard de Félicie, 
fine & fincére; il entreprit de plaire aux uns pour 
les féduire , il chercha les moyens dé plaire à 
Félicie , parce qu’il avoit été féduit. 11 defira 
moins vivement la réuflite de l’affaire qui l’inté- 
reffoit f pour avoir un prétexte de continuer des 
vifites que Ton amour naiflant rendoit néceffaires 
au bonheur de fa vie. Félicie s’en apperçut bien- 
tôt; mais elle s’en apperçut jGeule. Rofidor lui 
parut aimable, eUe commença par s’en occuper, 
& ne doutant plus qu’il ne fut occupé d’elle, elle 
trouva dans cette idée un adouciffement à fes mal* 
heurs , & rapportoit aux fentimens qu’elle avoit 
infpirés , l’affiduité avec laquelle Rofidor préférait 
l’ennui &' l’importunité d’ùne pareille fociété aux 
agréméns qu’il lui eût été facile de fe procurer 
ailleurs. Quelques cou^s-d’œil & des propos fous- 
entendus furent les premières preuves de la re- 
connoiffance de Félicie. Elle avoit démêlé fans 
» peine les motifs de la critique continuelle qu’il 
faifoit de toutes fes aérions , & la caufe de ces 
applaudiffemens accordés fans ménagement à tout 
ce que fes parens pouvaient dire de ridicule & 
d’abfurde ; infehfiblement- les contre - vérités , leur 




Le Porte-Manteau. 411 

«nique reffource , devinrent claires & intelligibles 
pour eux : enfin ils furent d’accord. La grande 
difficulté étoît celle d’un rendez-vous , ils ne pou- 
'voient en attendre la faveur que du hafard. Ro- 
fidor s’étoit fi bien conduit , qii’il n’avoit pas 
donné la moindre méfiance , & qu’il avoit la facilité 
d’aller dans la maifon librement & à toute heure. 
Un jour il trouva Félicie , feule, dans la chambre 
*de' fon mari ; le tems étoit précieux.- Que de fer- 
mera ! que de tranfports ! que d’aveux ! que de 
^confidences ! Au milieu de ce trouble & de cette 
‘agitation , ils entendirent monter le mari avec une 
grande précipitation. Rofidor n’eut que le tems de 
fe jetter dans la garde-robe 9 de mettre fur fa tête 
Un Manteau qu’il trouva fur une chaife , & dans 
l’efpérance de n’être point remarqué , il fe colla 
debout contre le mur. Le mari vit en pafifant Fé- 
licie qui lifoit ; il ne lui dit rien , il entra dans la 
garde-robe, & reflbrtit auffi-tôt. Nos amans en- 
core effrayés dù rifque qu’ils venoieht de courir , 
n’eurent rien de plus preffé que de. revenir fépa- 
rément dans le lieu où toute la famille étoit affem- 
blée. Rofidor parut le premier , il fut accueilli 
comme à fon ordinaire, le mari étoit déjà occupé 
“à une pàitie de jeu. Voyant arriver fa femme 
quelque tems après , il lui dit : Vous avez donc 
fini votre leétere? Je ne vous ai point interrompue, 
j’avois befoin d’un papier qui étoit refié dans l’habit 



1 


4ii li k Porte-Mante au. 

que j’avois hier ; mais , à propos , il me femhh 
que mon Manteau àoit debout. Ceft une nouvelle 
façon, dit Félicie, avec une préfènce d’efprit ad- 
mirable , que j’ai inventée, pour que votre Man- 
teau fè confèrvât mieux & embarraflât moins. 
Rofidor eut à-peine entendu ces paroles que pré- 
voyant les fuites d’un éclairciflèmeat , il courut 
promptement chez le premier tourneur , & & faire 
fur-le-champ , ou plutôt fit lui-même ce qu’on a 
depuis appeUé Porte-Manteau; il revint l’attacher, 
plaça le Manteau deffuS , & fans avoir été ap- 
petçu de qui que ce fât, rentra dans la falle 
raffiner Félicie, tpii ne fàvoit eUe-même comment 
fe tirer du menfonge qu’elle avok &t. Le mari 
fut enchanté de ce nouveau aeuhle, il admira le 
.génie de fa femme, & le fit admirer à toute» fès 
connoiffances. 

i 

Les amans font 1 incorrigibles , & le défis les 
aveuglera toujours. Rofidor étant encore dan» la 
même chambre avec Félicie , entendit du bruit ; 
-la tête leur tourna fi bien , qu’ils fè jettèrent tous 
les deux dans cette même garde-robe , & tous les 
deux fè cachèrent fcms le même Manteau , qui par 
bonheur fè trouva pour-lots attaché. Us deveient 
être perdus, mais l’aftiour les. fèrvit fi bien , que 
malgré les allées & lès venue* de eette odieufè 
famille , perfbone ne s’apperçuî que ce Manteau 
avoit des jambes. 


Le Porte-Manteau. 413 
Ce n’eft pas la feule invention dont on foit re- 
devable à l’amour; mais le Porte-Manteau n’ayant 
été utile que cette fois à Félicie & à Rofidor, le 
rèâe de leur aventure feroit étrangère au fujet... . 


4*4 



T"IS 

L, E M A NT E A, U 

DE 

L -A • N ,U I T. 

* % * 



« 


CH A N S O N. 

^ • 

* V 

t • • 

Sur Pair de laPrpvençale , Per item qui btauut 

v \ 

fécondé ^^ic. * 

- x 

23 ANS ce jour, on s’aime , on s’encenfé , 
Avec des vœux on fe pourfuit ; 

On reprend Ton indifférence 
Avec le Manfeau de la nuit. 

v. 

l 

A la cour , aux champs , à la ville , 

Le grand jour fert moins qu’il ne nuit; 

Mais pour rendre un fuccès facile. 

Prenez le Manteau de la nuit. 




l 


Le Manteau de la Nuit.* 

A là cour, celui qü’on embraffe, •/- 
Eft fouvent. celui qu’on détruit; 

En plein jour , un fourbe , avec-grace , 
S’y fert du Manteau de la mût. . 


I C A, R E fei laiffé féduire 

^ « 

Par les vains honneurs qu’il pourfuit ; 
On le fert, pour lemjeux détruire. . 
Avec le Marfteau de la nuit. . 

L’amour eft le bonheur fuprême , 
Quand lp myftère le conduit : 

Et le jour ; pare «e qu'on aime. __ 
Moins que le Manteau de la nuit. , , < 


Une beauté que rien ne touçhe. 


V 


Craint biencnoins l’amourque le •bruit. 
Voulez -vous la. moins fcçuche£ ... ■[ 
Prenez le Manteau de la nuit. - ; 


Dès que le cœur fe développe. 
Un amant s’offre , il vous féduit: 
Par bonheur l’amour s'enveloppe. 
Avec le Manteau de la nuit. 




i 


Le Manteau de da Nuit. 

Une dévote encore belle , 

Redoute Je monde & le fuit ; 

Le démon fe gliffe chez elle 
Avec le Manteau de la nuit. 

On croit prendre une époufè neuve. 
Son ingénuité ravit: - 
Connoît-on la fille , oh ta veuve , 
Avec le Manteau de la nuit ? 

On fak ce que chacun en penfe : 
Pour vous 'que la vertu conduit , 

Un cœur pur l’efprit , k prudence. 
Sont vo» leùls Manteaux de la ■nuit. 

Acceptez ce prêtent utile, • 

On petit en tirer un grand fruit. 

On kit tout, quand on eil habile. 
Avec le' Manteau de k mot. 


LE 



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l E M ANTEAÜ 


1 J 


D E 

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L I T. 


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C O -N •' T - E . 


M ; . ' . ' ' 11 

ON-père 9 dit un jour Zizaldi au roi Claiide- 

le-pefcit je m’ennuie d’être au college, & je veux 


me marier. . . . • 

, ,A cese mots , le. monarque tomba dans la rêve-, 
rie, init ia main; ïur fon front, leva les yeüx fur 
fon .üls en fourrant , ‘ & s’écriaavec.un <àûf. r rde 
dépit : . JèMie crois pas qu’on me rattrape à- être 
Menteaù de /lit ,• j’aimerais mieux être le esmpAa 
de la- gloirei Auffi de quoi; m&vifài-je de devèmn 
^noureux? Etant amoùreifoc^'id&qaoi: m’a\rifai*j© 
de me m,aiiefc^ M ’êtant tnarié de quoi m’avifai- , 
je d’être jaloux? Et devenu jaloux , de' quoi m’a- 
vifai -je.de vouloir être Manteau de lit? Je n’$n 
aurais pas >-moû» été . prince; oui > fanr doute, 
j’aurois dû prendre le parti, de vivre félon mon 
état,J5cHe:n.e. rien -aimer. Encore pafTe , fi: pavois 
Tome VI, Dd 


i 


4it Le Manteau 

été grand; mais la rtiture m'a fait fi. petit, qu'en 
vérité , le roi , mon père , aurait tout auffi bien 
fàk de s’en épargner la peine. Mais , je Pinfùlte 
peut-être fans raifon ; que fais-je ^ fi ce fut lui qui 
en fit les frais ? Je puisj l’accufer à tort , & je lui 
fris réparation. S’il n’eft pas mon père , je ne l’en 
effime pas moins, Çc s’il l’eft en effet ^ je ne Pen 
effimerai pas plus : Je me flatte qu’il me le rend 
bien. Abrégeons; car, j’ai fouvent remarqué que 
les petits hommes, content longuement , & cela 
n’efl pas convenable. 

.Après avoir: paflé qunze ans avec de$ maîtres 
quLne m’apprenoient rien , on fongea à me marier 
avec une princeffe à qui je n’aurois peut-être pas 
appfb grand-chofe. Elle étoit fille d’un roi voifin, 
s’appefioit Perfiktte , & étoit de ma' frinüie ; je 
voulais .me. donner des aies de h trouver trop 
petite ., parce que je me donnois ceux' d’en aimer 
une trop grande. J’adorok la grande Ehranfre, fille 
de la fée Manto. Jerxnts qu’elle m’ainxut , parce 
que je la divertiâois /.& je ne fis pas attention à 
un grand irisai fade, .férieux & plat , qui nie 
par oilfoir P ennuyer , parce qu’il l’ôccupoit. Je n’a- 
vois.pas afièz.d’ufrge dû mondé pour lavoir que 
l’amaiit préféré , eft moins celui qui frit -rife , que 
celui qui en empêche. 

. C’étoit. ifrns 6er,dêtnier..cas..qu’éu>it le grand* 


■; , p g LrÜT* ; 410 

Uakndriri. Ü étojt ^imé , mais Ce tf’étôit pas m 
parti convenable pour U fille de la fée ; car quoi: 
que Bakndrin fut Pripoé , te n" était cependant 
qu’un Gënqlhonüne de ^ Picardie ; il étoit plus 
beau qne moi , mais j’étois, de meilleure maifon , 
cela me raiffurcnti 

Je n’en fus pas inquiet avant mon mariage j la 
tète penfâi m’en tourner aptés. On n’efl jamais 
jaloux lorftpFd faudrûit. l’être ; on. Feft fbuvent 
lotfqu’ü ; féudooit ne d'être plus* Attendre qu’on 
fbit marié .pouf, prendre: Ci .partie là, c’pô de- 
mander dé la. lùttuère Jodqti’ort, a : monté un e£- 
caliér^ •' •' 3 • • 3; . i 

Enfiq j*eft fis k fatrtéijfc n *y retomberai plus* 
C’efl à vous, mon fBsj,'à;pfofitefc:de mon exanw 
plepouç ne voœ poim mârier y ' tra pour vous 
prouver qu’il faut toujours j avoir fflatvaife opiriicot 
dtoae feriinfeV mais qu’il ne'iaut jamais chercher 
d s’en convaincre* Je déclarai ma paffion àuroi; 
41 l'approuva , & partir le lendemain ' avec moi 
pour alkt itf&z. bu féd Mauto',hû finte b demartdf 
de & fiÜer* . Je jknaisi tanrvü Ai Mameaiüb 
Ony voyôit tous cet» qtai'értr été ; «qui dbnt At 
qui .> feront; La fée étoit fnr un trône garni !dé 
ikantelèts* •• ... • ■ r* 

N 

Dons l'abordâmes. La Aetwmde &Elvarâre fut 
faite avec éloquence, &c accordée avec grâce; ôn 

Ddij 


410 Le Manteau 

nous maria dès le foir même, & ! je pafl&la mnt 
avec ma grande femme. Je b fottpqontiai d’avoir 
du penchant à b raillerie. ; je fis de mon mieux 
pour lui prouver combien je l’aimois , elle fournit 
froidement , & recevait mes attendons avec une 
politeflè indolente, comme un bouquet que je 4ui 
autois préfenté le 'jour de' fa fête.. < ‘ * 

. ’ Je 6s‘ une ft )grandq dépenfe (que je n’avois pas 
le petit mot à <dire Je lendemain; efleen badina, 
en .me difànt que.j’éttû&itn mari dans la. réglé des 
vingt-quatre heure?. Cette ipbifànfierie.;, en me fài- 
fknt voir qu’elle avûit-b coimoiflEkhod dû théâtre , 
me perfuada que je ferpis bien d’être jaloux;: je le 
£ai j, iôc fe fir> nrçl:: J;ot>fervai Balandrin , je re- 
marquai de l’inteiligeqc* f aûtrema femme & lui. 
ier devins fiuTeuyr,i:&nj’aJfaiporter des plaintes, à 
le -fée, qui me tint ces difeoûrs. - 
i Moaiomi, vous êtep jaloux; 6 ç’eft fans fujet, 
yoosrjêtes^iftjadç ; fi c’ed avec raifèh , vous êtes 
tarifât. .Toutts.'meè fèpxélentaùbns ne vous èm- 
fifcherdnt£as dfêtne Pim dû l'antre.- Jdu unmoyen 
de rvous faire .Avoir* lequel des-, deux y dûs êtes.; 
E^eflridfc '.tous .birercManteau . de ht - Manteau : do 
1&! àatécriai-je; je n’jfyoiîjainais oui parjsr de cètte 
charge. C’en eft une fort jolie , reprit la fée , & 
qui Vous . mettra, biott&t < en état de - 'ccfnnoître la 


vérjté. 




* 


y 


I 


d e L i t, 411 

Oui; tépliquai-je ; avec la jaloüfie qui me. dé- 
vore je confentirois à devenir gillet ? Si mes 
fbupçons font fondés , je prendrai mon parti plus 
aifément ; on s’accoutume plutôt à la honte qu’au 
foupçon. Au même inftant , la fée me toucha de 
là baguette, & je devins un Manteau de lit, très- 
bon & très -commode ; elle m’envoya à fa fille 
comme un préfent. J’étois vraiment un fort beau 
Manteau des Indes, bien garni d’aidredon, &. cer- 
tainement je puis dire, fans me vanter, que j’étois 

beaucoup plus joli & plus chaud en Manteau qu’en 

^ » 

homme. 

. Elvanire me reçut avec beaucoup de tranfport, 
elle m’admira , me loua & m’efifaya ; je fus flatté 
de me fentir fi près d’elle , & fur - tout en état 
d’obferver toutes fes aétiohs. 

r 

Elle appella une de fes* femmes , & lui tint ce 
difçours affreux, qui me frippa tout-d’un-coup, & 
me reflerra comme fi j’étois gelé. Quoi , Zélis ! tu 
m’affures que monfieur ne reviendra pas ce foir, 
& que je puis recevoir Balandrin fans crainte de 
me commettre ? Oui , madame , répondit Zélis ; 
celle qui a apporté ce Manteau de lit , m’a affuré 
que votre mari étoit pour quelques jours chez 
madame votre mère, & en conféquence j’ai fait 
avertir Balandrin de fe rendre ici à onze heures. 
Mais vraiment , dit Elvanire , il en eft dix & demie, 

Ddiij 


/ 


4ii Le Manteau 

je fuis tentée de me coucher , je penfe qu'on a 
plus befoin de fon lit , quand on le porte bien , 
que lorlqu’on eft malade. . Madame , dit Zélis en 
)a couchant, n*ôtez-vous pas votre Manteau ? Non , 
répondit - elle , je veux le garder cètte nuit , c’eft 
un égard que je dois à ma mère : mais , mon 
dieu ! pourluivit - elle , il me paroît bien court , 
n'eft-il pas ridicule? Vois donc où il me va. Il y 
a beaucoup d'honnêtes gens , répondit Zélis , qui . 
fe contenteraient de vous venir-rlà. Tu es toujours 
folle , reprit Elvanire. . . . Dans cet inftarit, j’en- 
tendis du bruit , oh ouvrit la porte , c’étoit Ba- 
landrin; le fon de fa voix me lit trelTaillir, J’omets 
les eomplimens , les fadeurs , les tranlports qui 
lurent exprimés de part fit d’autre ; je pafle fous 
filence la joie d’être enfeinble , & de me croire 
abfent, Ce n’étoit rien ; Balandrin fe plaça à côté 
d’Elvarjire , il n'y fut pas long-tems , je défendois 
le terrein tant que je pouvois , je fis de vains 
efforts , mes obllacles lurent inutiles. Ah ! qu’un 
mari foulfre cruellement lorfqu’il eft le Manteau 
de lit de la femme ! J’étois li agité que j’échaüffai 
trop Elvanire. Voilà un Manteau , dit - elle , qui 
me caufe une chaleur horrible. Eh bien, donnez- 
)e moi, dit Balandrin , j’en ferai ufage , aufti bien 
ai-je froid aux reins, Qu’on imagine, s’il eft pof< 
fible, l’humiliation dé mon emploi, /e ne fus pas 



D E JL I T. 415 

long-tenu fable dans mon nouveau pofte , je fau^ 
tai pendant un quart-d’heure- à l’impériale du ütj , 
en retombant toujours à-plomb fur le dos de Bar 
landrin. Cet exereice me cbifTogpi? fi fort , que je 
n’étois pas reeonnoifiable. Mon indigne femme ôç 
, mon heureux rival en riient beaucoup. Elvanire 

9 

conclut que fa mère s’étoit mdquée d’elle , en lui 
envoyant un meuble d’une fi mauvaife étoffe; 
elle' m’enferma dans une de m'es boëtes à favon- 
nettes , & me rapporta le’ lendemain chez la fée 
Manto. Ah , bon dieu ! s’écria - tv elle , en me 
voyant , qu’efl - ce que ce chiffon - là' , ma fille ? 
C’efl votre Manteau de lit, ma mère. Le Man- 
teau de lit ! répartit la fée ; & fevez-vous ce que 
- c’efi que ce Manteau ? Non , ma mère , . dit la 
fille. Eh bien , pourfuivit la fée , c’eft votre mari ; 
vous auriez dû vous en douter , quand vous avez 
vu qu’il venoit à rien. Ce Manteau-là, mon mari ! 
reprit Elvanire en rêvant , il ne m’a jamais tant 
fervi; non, cela n’eft pas concevable. Soyez-en 
certaine , dit la fée en me touchant de fa baguette. 

Je repris ma figure humaine , je vis ma femme 
étouffent de rire , lorfqué j’étouffois de colère. 
Monfieur , dit-elle , je ne fuis pas fâchée de votre 
aventure , vous avez vu de quelle façon Balan- 
drin m’a traitée ; je fouhaite que vous profitiez de 
fes exemples. Moi, dit 'fa mère, je fouhaite que 

Ddiv 


ê 


I 


414 Le Manteau de Lit. 
cela vous corrige de votre curiofité. Et vous , mon 
fils , continua gravement le roi , mon père , je 
defire que cela vous guériffe de la fureur de vous 
marier. Au refie je crois que vous ne ferea point 
mauvais ufâge de mon hifloire ; je ne l’ai racontée 
que pour votre profit, ce font des fecrets de fà- 
m lle qu’il eft inutile de divulguer. 


/ 


4M 

1 — . $» 

LE MANTE AU 

» 

TROUSSÉ. v 

^Uâldi n’eut pas plus de refpeâ pour Ton 
père que s’il n’avoit jamais été Manteau de lit ; 
il crut qu’il pourroit toujours duper fans l’être. 
On ne fe rend pas juftice ; tout le monde fe croit 
capable d’être Balandrin , & il y a peu d’hommes 
qui ne foiênt quelquefois Claude-le-petit. 

Le roi Claude voyant fon obffination , lui de- 
manda qui il vouloit époulèr. Pouvez -vous, ré- 
pondit-il , me faire une pareille question ? J’ai trop 
de probité pour vouloir me marier à quelqu’autre 
'qu’à ma robe de clafTe. 

Cette robe étoit une fille très -jolie, nommée 
Zéphirine. Sa mère étoit dame du palais de la 
fée Manto. Elle vouloit que Zéphirine fût le latin , 
& la changea en robe d’écolier. Le hafard fit 
qu’elle fut deftinée à Zizaldi , elle fit toutes fes 
daflfes fur fes épaules ; mais ce ne fut pas alors 
qu’elle lui pefa le plus. Elle ne devoit pas natu- 
rellement fe laiffer féduire par lui , puifqu’elle né 
le voyoit jamais en face. 

La fée avoit jetté fur elle ûn charme qui l’em- 


% 


41 6 LÈ M AN T E A -U 

pé choit de parler, l’amour feul ou la compaffion 
pouvoient le rompre. 

' Bien n’eft fi dangereux que la pitié. Zizaldi , 
quoiqu’il fût fils de roi, avoit la tête fort dure. 
On avoit fpuvent recours au châtiment , la robe 
fut tant de fois dérangée par le correcteur , que 
les cris de Zizaldi excitèrent fa compaffion. ( Un 
régent de mes amis m’a afluré que la fituation où 
fe trouva fi fouvent Zéphirine avec Zizaldi , lui 
fit tirer des conjectures avantageufes fur la figure 
du jeune prince'; mais ce font.- là des difcours de 
régent , Zéphirine avoit alors trop de fentiment 
pour juger du vifage d’un homme autrement que 
par fon nez. ) Un jour on étoit près de faire 
l’exécution , la robe émue ne. put s’empêcher de 
frémir & de cier, ayel 

Le correcteur abandonna l’entreprife , & alla 
dire que le derrière de Zizaldi parloit. Je me fuis 
toujours douté , dit un vénérable , que ce petit 
drôle-là avoit de l’efprit. On enferma auffi-tôt le 
prince dans fà chambre, tête-àrtête avec fà robe; 
ils fe parlèrent, s’inftruifirent , & s’attendrirent au 
point qu’ils fe firent réciproquement une promefTe 
de mariage. Ma chère Zéphirine, difoit le prince, 
je vais vous ôter pour vous embrafier tout à 
mon aife. Je n’en fenfirai -rien , répondit la robe ; 
je ne fuis animée que fur vos épaules , dès que 
je les quitte, je redeviens une fimple robe, auffi 


i 


Tu. o xj ssfe 417 

fotte que le font • fouvent ceux qui les portent. 
Quoi! s’écria Zizaldi , il faut que je vous laiffe ? 
mais, en vérité, vous n’êtes pas4à dans une hon- 
nête place : du moins ,, permettez -moi de vous 
carefler ! Prenez donc garde , dit la robe avec éf 
motion , vous ne (avez pas ce que vous me fai- 
tes. ... Ah ! finiffez donc je vous en prie , cës_ 
badineries - là ne me conviennent pas , fi vous 
croyez que je ne puiffe pas vous les rendre. Alors 
le prince fauta dans la chambre, & rioit en criant: 
Ah! ah! je vous eh conjure ma chère robe, ar- 
rêtez-vous donc, ah! vous me chatouillez. Le roi 
entra dans cet inftant , accompagné du régent. 
Vous voyez dans quel état eft le prince , il eft 
tout en nage. Voilà la vie qu’il mene avec fa robe ; 
vous feçtez bien que dans une maifon comme la 
nôtre , cela ne peut fe foutenir plus long-tems. Ce 
fut alors que Zizaldi dit à ion père , qu’il étoit las 
d’être au college , & qu’il vouloit fe marier. Là 
mèfe de la robe étant infimité de cet événement, 
redemanda fa fille, qu’elle trouva comme un Man- 
teau trouffé , c’étoit un pli qu’elle avoit au college. 
La mode s’en eft établie parmi les femmes, il y 
en avoit beaucoup , qui à la fin de la journée pà- 
roiffoient s’étre méprifes , & avoir mis le Manteau 
trouffé devant au lieu de le mettre derrière. . 


i 


418 Le Manteau 

I * 

GARDER LES MANTEAUX. 

\ 

l 

* 

# 

. Le roi alla dans le palais demander la robe 
en mariage , la mère fenrit l’honneut de çette 
alliance. 

Vous croyez fans doute .que! cette robe-là vécut 
bien avec ion mari ? Point du tout ; quoiqu’ils ne 
fe fu fient pals quittés , ils ne s’étoient jamais vus. 
La figure de Zizaldi déplut à Zéphirine. Mais on 
me trompe , dit-elle , je ne crois pas que ce fôit- 
là le prince. C’eft lui-même , ma fille , reprit la 
mère. Cependant , pourfuivit la fille , je ne recon- 
nois pas les traits de fon vifage. Et comment diable , 
s’écria le roi impatienté, voudriez^vous avoir vu 
les traits de fon vifage dans l’endroit où vous étiez 
placée ? ce n’efi pas afiurément fa phyfionomie 
que vous êtes à portée de reconnoîtré. Enfin je 
ne fais que vous dire , répondit Zéphirine , mais 
je n’aime point cette figure -là ; j’ai vu plufieurs 
écoliers, que j 'aimerais mieux que Zizaldi. En vé- 
rité, madame , dit le roi à la mère , votre fille 
fait d’étranges raifonnemeas, pour .une robe de 
dafies , elle a perdu tout fon tems , & à votre 
place , j’aimerais autant qu’elle eût été robe-de- 
chambre. 

Enfin , après bien des minauderies , le mariage 
fe conclut. Zéphirine fut coquette , Zizaldi fut 
jaloux. Elle attirait chez elle toutes fes connoifiances 



. T R O U S S É, 42 } 

du college , les recevait chaudement', & Zizaldi 
froidement. Il lui en faifoit des reproches : Que 
voulez-vous?; répandoifrelle , nous avons fait' nos 
elaües enfemble. •. 

Elle hrufqua..'fob. niari. tant qu’elle ne fut que - 
coquette; mais .eüè.'le carefia. lorfqu’elle voulut le 
tromper ; c , éfHé .piege lé plus commun des femmes. 
Comme la vanité .de l’homme le rend infaillible 
ce. fera, toujours le plus ufité & le moins ufé. 

: Mon cher Zizaldi , lui dit-elle' un jour , je vous! 
aime à la folie-, je ne conçois pas lorfqu’on a 
tin mari tel que vous ^çomment; ott peut fe don- 
ner le travers -.d’écouter des artianse'Ob 1 répondit 
le. prince , vous avez bien* de. la bonté ; ce n’eft 
pas que vous ne pendez jufle an moins, mais vous 
avez raifbn ;je ■ crois réellement ' que vous 
m’aimez. Et conaéeht riervoiis aimerais - je pas ? 
repritselle ; vous avez.de l’èfprit comme un ange r 
ôc vohs^êtes lien, le plus -hoftnéte homme. . . J 
. Oh hpour hqnnête hdriune , dit ilp>~pçinüe>; je le; 
fuis r .6c cela fait beaucoup: de pfadfirrla nuit à une 
femme. ,_/■•• <:>:>■ . . :-i i 

>11 ÿ a , pcanfuivât > elle , deux 'de- vos, amis' qui 
prétendent qu’ils m’eix: feraient plus; que vOusi,ians> 
être' 'afTurémentxaufli horirtêtes-geos. ^Vraiment., dit 
le prince /^crem-bierii qu’ils ’nè • fçnt pas: hdhnétési-: 
gens ; pùifqu ? ils ^Muleot ,me jouqc ceitom-là ». .car 
céla»n?efl pas bien au .moins»-. Je le. fais à/»rtveiHe${ 


* 

430 LeManteIv 

dit Zéphirine , auffi je veux qu’ils etr foient lei 
dupes. Et dites-moi, je vous prie', interrompit le 
prince, quels fiant çesdeuxbons amis? C’eft, 
répondit Zéphirine , le grand Crifdin & fon côih 
fin Bazidi. Comment ! s’écria Zizaldi, ils font Cou- 
fins , & ils voudraient .... Mais favez-vons bien 
que ces gens - là n’ont poiiit de- dévotion. ? Us e n 
ont fi peu , dit Zéphirine ; que pionr s’introduira 
la nuit dans mon ap part e nai t; ; il* ont recours b 
la magie. A la magie? dit je'prinfce ; voilà’ une 
mauvaife plaifanterie 8c j’en pourvois bien étre la 
dupe. En ce. cas , >dit, b.prjrwefle , je ne le ferais 
pas; mari je' vous fins tfop attaaliéepour vouloir 
vous tromper. Vt»B>> n’imagineriez jamais à quel 
expédient ils veulent avoir rëcoqr» . Voyons; <bt 
Zizaldi ; inflruiiêz-ai’en, cda eft péufrétre ridicule? . 
& j’en rirai. Non, répondit lépisme, vous croifes 
la chofe impoffible ; ils Ventent entrer chez mon 
■finis la forme dé deuk Mantehm. 0 n’y a rien de 
plus fimpée , répliqua, Zizaldi , mon- père avec , qui 
vous dînez .ftt fimpez tous ies jours , a bàën été 
' Manteau de Ut, tel que vous le voyez. 

Vous qui parler , n’zvéz-vaiis pas été robe de 
ckfle ?<il ti’eft pas plus diffidie' -que ces dois miel* 
fieurs fixant Manteaux. Vaut isveziiaifm , paori 
fùivit Zéphirine ; : ctefl oe >fiohiuquerdeèx ■ fennneé 
doivent me .lefc apporter», to o lnmo dri'prèfentque 
la file Ml mto-vtut vbus fiûrs,j.-Ob!.!vnqnierit r dit 


i 



% 

* 

- Troussé; 541 

]ff prince j voilà un joli prêtent) efle en a fait 010 
dans le même goût à mon père , elle né varie point 
tes plaifanteries. En vérité) plus j’y pente & plus 
je me trouve heureux d’avoir ufte femme aufit 
vertueute que vous. Oh ! réparât la princeflé, ma 
vertu ne vaut pas la peine qu'on en parle. Mais 
quelle conduite voulez-vous tenir dans la CireonP 
tance préfente ? Quelle conduite? reprit Zi?aldi ; 
je vais le dire à mon père. Cela eft très-prudent, 
dit h princeflè * mais cette précaution ne remédie 
pas toujours au mal. Vous vous trompe* , ma* 
dame , car mon père & moi nous attendrons Ce 
ibir meffièurs les ■ Manteaux , & nous verrons un 
peu s’ils ont ducoeiir. J’approùve Cette idée, dit 
Zéphirine , il eft bon de les. punir de leur té- 
mérité. • ’ 


' Zizaldi ,-glorieux de l'approbation ctéfa femme , 

/ * 

& encore plus de fa vertu , alîà trouver foh 
pèrç , Tinflruifit , & lui -conçt le bonheur de fon 
mariage. 


■Zéphirine , de fon côté , fit avertir les deux 

couikis de fe rendre, -le foir, dans 3 fon apparte- 

. ^ 

ment par la perte 1 de derrière , & ; d’ertoôÿ«T ; 

t ^ * ■* " 

p^tr 'l’autre porte j «mç femmes avec deux Man- 


teaux. 


* / 


Dès que Je jour baHTa, le rbt Claude & mon* 
fiêür fon fils te mirent majeftùeufemerit eh embuf^ 
cade à la porte d’entrée. Les détçt femmés s’y rén- 


43» Le Man t.e à v 

dirent peu de tons après- avec les deux Manteaux.* 
iüte-là, mefdames , s’il vous plaît > donnez-nous 
ces Manteaux , & pour caulè. Les deux femmes 
obéirent, & fe retirèrent. 

Ah, ah! s’écria Zizaldi avfcc.unair de viâoire,,- 
ah! nous vous tenons donc .meffieurs les Man- 

e * “ 

* 

teaux ; meflïeufs les coufins , vous voulez me faire 
l’honneur de m’épargner-, de. la peine , & de mer 
donner du chagrin. 

Comment 4 dit le roi , au; Manteau qu’il tenoit , 
Vous avez pu pfnfer que mqft fils feroit. allez fot 
pour vous laiffer tranquillement paffer la nuit avec, 
la femme ?AUons i plions , vous -n’y penfez pas ,;£>C 
pour un Meneau vous devriez avoir plus d'efprit ÿ 
mais je vois bien que; cela n’eft pas ' toujours né - - 
celfaire. 

Ils avoient déjà palTé la trtçipé de là nuit à la 
belle étoile, à- -tenir, j; de? propos de cette force, 
& malgré la chaleur de la ' conveffation ils gré- 
lottoient. 

J’ai bien froid , dit Zizaldi , mais rre qui me CQn- 
fole, c’ell que . ces deux Manteaux ont auffî froid, 
que nous. II. nie, vient une idée. y mon père^.ge 
feroit de les battre. - Voùs avé? raifon , jnon' filsy 
cet exercice nous vengera & nous échauffera. Ils 
prirent chacun une - baguette .&■ -frappèrent à tour 
de bras fur les . Manteaux* Voij^^ difoient - ils en 
fiant, une aventure /qui VouS-^.ortigerÿ des bpnhe^ 

fortunes. 


T'a o c s s É. 4jr 

fcrttmes.Mais ils {ont àiTez battus, vergéttons-Ies 
à^préfent. Meffieups , dk le roi en vergettànt de 
toute & force , cela doit paroître un peu rude ' à’ 


des 'agréables^ Suffi délicats t & qui. ont la pétui G 
douce tâtais Suffi de quoi vous âvifez - vous de 


vouloir abüfer ma brui'Erf voilà allez, mon fils,' 
nous .avons chaud , pe flous refroidi fions pas ; là 
nuit eft ^vaftcée ,'tfi vous m’en croyez , nous por- 
terons ces meffieiirs chez votre femme , afin que 
du moins- dlle -leur accordé la' faveur de les plain- 
dre. Vous avez raifon , dit 2iz<ddi. Ils s’àttendoient 
à fe donner la comédie aux dépens; des Manteaux- 
Mais quelle fut leur furprife de trouyer en entrant 
chez Zéphirine, Crifolin & Bazidi qui étoient prêts 
d’en fortir! Eh quoi! meflieurs, dit Crifolin, vous 

1 , v L < " 

vous donnez Ja peine de mous apporter vous-mêmes 
nos Manteaux*; cela eft trop attentif. Le mien eft 
bleu , lire , c’eft vous qui l’avez , je vôus demande 
affurément bien pardon. Voici le nfien dit Bazidi, 
il eft d’écarlate , mais il ne, m’a* jamais *paru lï 
propre. Par hafafd , <iit-il à Ziialm , vous feriez- 
vous donné la peine de le battre & de le vergetter ? 
C’eft pouffer la politeffe trop loin. En ce moment 
ils -firent la révérence & prirent congé du roi & 
du prince , en leur criant : Ah ! meflieurs , du moins 
ne nous reconduifez pas ; cela nous obligçfoit de 
ne plus revenir. 

Nos deux Gardes-Manteaux étoient confondus. 

Tome VL Ee 


s 


4 } 6 Le Manteau 
quelque personne que ce fufi , bien cognoifToit - U 
les bons chevaliers parmy les maulvais. Mais je vous 
lairray tout ceci pour vous compter icelle adven- 
ture dont je vous ay parlé , qui advint en la court 
de ce gentil roy Artus. 

Ce hit à une Penthecoufte que ledit roy voulut 
tenir la plus haulte 6c riche court qu’il euft oncques 
en fà vie tenue ; car il manda à ceüe'foys à tous 
les roys , ducs , contes , barons , chevaliers 6c ef- 
cuyers , qui de luy terre tenoient , qu’ils ne failli fient 
à venir à-celle belle fefle 6c afTemblée , car il y 
devoit avoir grans joufles 6c toumoys ; 6c pour ce 
vouloit - il que chafcun y amenaft fa femme ou fa 
mye , ce qui fut fait: car tant y vint de nobleffe 
6c de chevakrye , avecques dames 6c damoyfelles , 
que oncques paravant n’avoit efté veüe une fi belle 
compaignye au royaume d’Angleterre, comme elle 
y fut à celles foys-là en la cité de Kamalot , qui 
toute en fut pleine. 

Il ne faut pas demander fi la reine Genievre fut re- 
cueillir 6c fefHer la compaignye 6c par efpécial les da? - 
mes. Elle même les loge cbafcune félon fon degré , 
dedens les belles chambres de fon triomphant palais 
toutes gamyeç de très - riches tapifTeryes» où elles 
trouvèrent tout ce que meffier leur efloit. La reine les 
vifîte l’une après 4’autre, 6c les feftie en leur fai- 
sant de riches dons., tant en habillemens de fins draps 
d’or 6c de foye , comme en bagues 6c joyaulx. 



MAL TAILLÉ. 437 

car la couftume eftoit pour lors ainfy le faire; & 
fi bien la bonpe reyne fçeut ordonner Tes préfens , 
qu’il n’y en eut pas une feulle qui pour l’heure ne 
fe tînt à trop heureufe & contente. 

.. . Àultre part le roy feftie les princes & chevaliers 
en leur donnant chevaulx , harnoys , habillemens , 
& de tout ce qui à chevalerye apertenoit ; car puis 
Alexandre n'avoit point été ung fi accompli prince 
comme il étoit. Il feit tant de belles choies en Ton 
temps , que la bonne renommée & l’effeft de fes 
vertus l’ont fait nommer preux jufques en la fin du 
monde. Pour abréger , il feit préfens & à grans & 
à petits , tant que chéfcun fe difpoufa de mener joye 
plus que en fefte où il euflent jamais efié ; ce que 
l’on euft fait fi ne fuft Mourgue la fiée, qui parfont 
enchantement deslibéra de troubler la reine & toute 
fa belle compaignye , pour ce que elle eftoit envieufe 
de fa grant beauté , & jaloufe de meffîre Lancelot 
du Lac qu’elle aimoit; mais il ne la vouloit aimer; 
qui fut caufe de la faire confpirer fur la reine & 
toutes fes dames telle chofe dont la fefte fuft def- 
partye , & par adventure fi la reine l’euft fait fe- 
mondre à celle fefte, l’inconvénient jamais ne fuft 
advenu. , 

Ainfy commè je vous ai ja compté, fut toute 
celle nobleffe grande dès le Samedy veille de Pen- 
thecoufte affemblée & lougée dedens Kamalot , des. 
libérée commencer le lendemain à faire grant chere. 

Ee lij 


4^3 Le Manteau 

Chafcun fe lieve matin , & fe pare de fes meilleurs 
hnbillemens comme à telle fefte appartenoit. Les 
feig eurs & gentilshommes s’en vont au palais pour 
accompaigner le roy en la grant éghfe, D’aultre 
part viennent les dames au logis de la reine pour 
fajre de mefines , & lui font compaignye jufques* 
après le fervice fait, que le roy & la reine s’en 
retournent avec toute leur fuite jufqu’au palais, où ils 
trouvèrent desja les grans tables mifes & couvertes , 
toutes apreftées pour difher ; maïs le roy avait une 
couftume que à tel jour jamais ne fe affeyoit pour 
manger; que premièrement ne fuit advenue en fon 
palais quelque adventure. Donques le roy, en at- 
tendant fi riens furviendroit , s’étoit appuyé à une 
feneftre qui regardoit für la maiftrefïe rue de Ka- 
fnalot , & devifoit avecques meifire Gau vain. Il 
efloit ja près de none , quand meffire Queux le 
fënéchal vint au roy & lui «fit: Sire , vous jeûnez 
ftop, long-tems a que voftre difné eff prefl. Le 
roi lui refpont , & dit : Queux , ne favez-vous dez 
long-tems ma couftume? Me veites-vous oncques 
afleoir au manger à tel jour comme nous fommes au- 
jourd’huy, que premièrement ne fuit advenue quelque 
advepture céans? Sire, il eft vray , refpondit Queux > 
mais il y en a içi ung cent , voire deux eii cefte 
falle , qui meurent de faim ; & en diiant ces pa- 
telles , le roy regarde aval la rue , & voit venir 
ung jeune gentilhomme monté fur ung cheval qui 

i 


UAL t'AlLLÉ. 439 

bien ittoïifroit aux ehfeigtes.de fa fuenr qu’il avoit 
longuement couru ; & alffi il eftoit chargé , car il 
pourtoit fur fon col une grolïe malle de fin velours 
cramoify toute à bendes, & laffée de foye verde ; 
au bout du laflet avoit une petite ferreure d’argent , 
dont la clef eftoit d’or qui la tenoit fermée. Le 
jeûné gentilhomme' arrive au pied des degrez du 
palais; allez y eut qui fon cheval lui tint ; quand 
il fut defcôrtdù , il prent fa malle fur fon bras & 
fe met à monter au palais. Le roy qui tout ce voit 
par la ferwftre , fe tome vêts là compaignye , & 
dit aAèz haultement : Or croy-je que nous chinerons 
toit , car j’ay veu arriver melTaiger qui nous aporte 
nouvelles bien haftives , ou je luis deceu. En di- 
fànt cecy , le gentilhonune entre dedens la faHe , 
& s’adrefte là où il voit le roy. Aflez lui fait-on 
' place , 8t lut qui eftoit faige & bien aprins pouf 
fàvoir faire fon melfaige , met le genoil en terre’ 
en fahiant le roy , & dit: Sire , je fuis traftfmis k 
vous de par une très-haulte dame qui moult vous 
aime , laquelle vous lupplye de par moy qu’il vous 
plaife luy puétroyer ung dong * devant que' plus 
vous en dye. Car elle me a chargé de ainly le faire; 
mais tant vous puis-je bien dire de par elle. Sire, 
que en ce don ne pouvez vous avoir reprouche 
ni domaige. Le roy penfe ung peut, & ne relpont 
riens; adonc meffire Gauvain qui de collé lui eftoit, 
lui dit : Sire , vous ne pouvez refulèr ce don qu’il’ 

Eeiv 


440 Le Makteav. 

ne fuft tourné à villenyey veu que ny pouvez avoir 
honte ny domaige. Alorf le roy haulce la tefle ÔC 
dit au Gentilhomme : Amy , & je vous ouâroye 
le don quq demandé m’avez; 6c le gentilhomme le 
remercye ÿe par la dame le plus humblement qu’il 
le fut faire , 6c prent là malle 6c la délafle. Vous 
devez entendre que le roy avoit grant defir 6c toute 
la chevalerye qui là eftoit aflemblée , de voir ce qui 
eftoit dedens ; le*gentilhomme en tire hors le plus beau 
6c riche Mantheau , qui ancoures eull efté veu en 
ce tems-là au royaume d’Angleterre. Il eftoit d’ung 
riche pourpre tout battu à or ,. femé de feuillages 
couverts de trèsrgrofles perles , la bourdure en elbit 
toute femée de grappes de railins , dont les grumes 
elloient de purs di amans naifs , 6c les autres des fins 
balais 6c rubis, tous percez à jour, en maniéré que 
vbus eufliez dit que c’eftoient vrays railins venans 
de vigne , tant eftoit l’euvre bien enchâffée que c’eftoit 
choie merveilleufe de le- voir. Le roy tout le pre- 
, mier s’esbahit de la grant richeftè qu’il voit , auffi 
font .tous ceulx de la làlle. S’il eftoit eftrange , ne 
fouit s’efinerveiller , car il eftoit fée , 6c foit d’une 
fée par enchantement", en effet tant fut l’ouvraige 
auâentique de ce Mantheau , que à peine le pour- 
rait -Ion croyre. Mais tout ce avoit foit la feulce 
Mourguê pour mieulx à ce qu’elle eitfendoit par- 
venir. C’eftoit affin que la neine 6c lès Dames qui 
point ne favpyent fa vertu , defiraflent à le veftir 


M A 1 T A 1 L L É. 44 I 

pour le cuider avoir ; mais fi elles euflent fceu de 
quelle foye il eftoit tiflu , jamais ne l’eu fient veftu ,* 
ni ne fe fuflent trouvées pour chofe du monde en 
ce lieu ni place où ce Mantheau eufi efié : car il 
eftoit de telle vertu qui defcouvroit par fon enchan- 
tement la desloyauté des dames & aufii des damoy- 
, folles , car ja nulle d’elles ne Peu A vefiu que le 
Mantheau ne lui eufi efié trop court ou trop long , 
pour peu qu’elle fe fuft mefiaite envers fon mary 
ou fon amy. Ainfy fut adonques tiré hors de la 
malle ce riche Mantheau par le gentilhomme mefi- 
fàiger , & préfenté au roy en lui difant toute fa 
vertu , & eh oultre lui dit : Sire , le don qu’il vous 
a pieu ouârôyer à madame ma maiftrefle efi tel , 
qu’il n’y aura céans dame ni damoyfelle à qui 
vous ne le fafiez aflayer , & celle à qui il fera 
de mefure ni trop court ni trop long , ma dame 
lui en fait le préfent par tel fi , qu’elle en fera toute 
fa vie honnourée. Pourquoy, Sire, puifqu’il vous 
a pieu donner ce don à ma dame' , je me fuis dé- 
libéré jamais partir de céans que je n’en aye veu 
,1’efpreuve. Sire, vofire plaifir fera mander toutes 
les dames, & les faire venir en vofire préférée, 
fi en verrez l’eflay : je fuis venu de loing , faites 
qiie la fiance de vofire proumefle & parolle ne perde 
fon nom , qui efies par tout le monde renommé le 
, plus véritable roy qui vive. Quand le roy oy t parler 
le gentilhomme meflaiger , & voit qu’il ne fe peut 


9 


44^ Le Mante, av 

defdire de la promefle qu’il lui a fiùâe , U eft trop 
marry , car il cougnoift évidemment' que ce font 
des ouvraiges de Mourgue , (pii toujours s’aflayoic 
Élire defplaifir en tout cas à la reine, 8c que à 
caufe de ce toute la compaignye fera troublée ; mais 
il n’y peut mettre remede. Lors meffire Gauvain 
prent la parolle , 8c dit au roy : Sûre, puifque tant 
y a, 3 faut que; vous mandez la seine, 8c toutes 
les dames 8c damoy felles de céans , qu’elles viennent 
icy à vous. Or y allez donques , dit le roy , 8c 
menez avecques vous le roy Urien, 8c dites à la 
seine que je l’attens 8c qu’elle s’en vienne icy difner, 
& que elle amene toute fà belle compaignye , car 
je veulx tenir promelTe à ce meflaiger. Le roy Urien 
te meffire Gauvain s’en vont quérir la reine ainfÿ 
comme k roy le commande , 6c la treuvent qu’elle 
vouloit ja laver tes mains pour difner en fa chambre, 
car elle ne pouvoit plus attendre. Meffire Gauvain 
parla le premier , 6c dit : Madame , le roy nous 
envoyé à vous. 6c vous mande que veniez difner 
en falle , voyre fait le roy Urien , 6c amenez toute 
voftre belle compaignye , le roy veult voir laquelle 
eft plus belle , car il lui vouldra faire ung préfènt. 
G’eft d’un Mantheau le plus riche que vous vêtes 
oneques , l’on le lui a maintenant apourté , & le 
veult donner à celle à qui il fera le mieux féant , 
il lé nous a ainfy promis. Ils fe gardèrent très-bien 
de defçlairer la vertu qu’il avoit, car ja dame ne 



MAI TAU LÉ. 


44* 


l 


fufl venue. Là reine pârt de fa chambre , & s'en 
va avec les deux chevaliers , en grand defir d’eP- 
fayer ce riche Mantheau , & ne laifïè en fes chambre» 
dame ne demoyfelle qu’elle n'amenne. Elle eft ve- 
nue jufques en faite, où die Art fort reguardée pour 
fa très-grant beaulté; fa noble compaignye là fuit , 
éhafcun lui fait place ; elle eft venue devant le roy 
qui tenoit le Mantheau entre fes mains , & en le 
defpliant dit à la reine: Madame , )’ay donné ce beau 

t 

Mantheau que vous voyet à celle de toute la corn- 
paignye à qui il fera le mieulx feant. Et plus n en 
dit , car il lui defpkûfe>it de tant en faire, La reine 
qui vok îa grant beauké du mante},, le defire & 
convoite de tout fon cueur r & pour ce le prenfr 
elle toute la première % & le lait mettre fur fes 
épaules pour le aflfayer. Mais fans nulle double il 
lui fut ung petit trop court devant , bien du tra- 
vers d’un doy , mais 3. eflioit de bonne longueur 
par derrière, Meffire Y vain le fils au roi Urien qui 
elloit de cofté eHè , hu voit tout danger le vifaige 
pour ce que die s’apperçeoit à la rifife des gens 
qti'il y a que^Ique çhofe. Meflrre Yvain lui dit : 

, Madame , il m’eft advis que ce Mantheau vous eft 
allés bien fait par derrière , mais le devant eft ung 
peu court , faites le afïayer à celle damoyfelle qui 
eft auprès dç vous , car elle eft de voftre taille* 
C’eft la mye Heâor le fils. Ores, baillez le lui, 1 
madame , je vous en prie ; & la reine le lui baille* 


\ 




I 


444 Le Manteau 

Isa damoyfelle voulentiers le prent & le veft in- 
continent ; mais (ans nulle doubte 3 lui fut court de 
demy grant pié de tous coflèz. Mais regardez , fait 
meflire Gauvain , comment il s'eft retrait , fi n’a 
3 pas été pourté loin , puifque la reine la laiflfé. 
La reine regarde autour d’elle , & dit aux gentils- 
hommes : Meilleurs , ne m’étoit-il pas plus long que 
à celle damoyfelle. Meflire Queux qui efloit le plus 
grant gaudiffeux de la jnaifon du roi, dit à la reine 
en cette maniéré : Madame , voyrement efies-vous 
plus loyalle que elle ? Dea ! fait la reine , meflire 
'Queux, comment l’entendez-vous? Dites-le moi à 
coup je le veulx (avoir. 'Alors meflire Queux lui 
Va tout compter de point en point comment Mour- 
gue avoit envoyé ce Mantheau au roi , par ce met- 
(aiger prêtent , lequel avoit à faulfes enfeignes prins 
la foi du roi , qui lui avoit promis le faire affayer * 
à toutes les dames & damoy telles de fa maifon ; 

& que le roy avoit fait cefte promefle , dont il 
efloit très defplaüant ; mais il n’y avoit plus de re- 
mede , car pour riens ne faulferoit fa foy. La reine 
fut faige & fe penfe que fi elle fait temblant de 
courrous que la honte en feroit plus grande ; fi le 
prent en jeu & en rit , comme celle qui n’eflimoit 
que mocquerye tout ce qui venoit de Mourgue. 
Toutefoys (i euft - elle bien voulu n’y eflre point 
venue à celle foys , ce néanmoins en chere joyeufe 
dit tout hault : Or ça , mefdames , qu’allez vous 



M A X . TAILLÉ. 445 

attendant , puys . que j’ai commerfcé/fei première ? 
Que ne vous defpefchez vous de Je yeflir S l affayer 
comme moi.? Meflire Queux qvmefloit tant joyeux 

que plusne.poavmt y .de ce qu’il voit fi entreprinfes 

/ 

.ces pounes dames.,' leur dit : Or, Ça, inefdamoy T 
iffelks , avanfez-vous , afEn que. on cougnoyffe aur 
jourd’huy la plusjloyalle de céans, & que ce beau 
-Mantheau Toit à elle ; aujourd’huy fqra cqugnue la 
f^y.que vous tenez, à ces poures chevaliers qujtaat 
Jeuffrent de peineppur vous aulfres. Quant les pourej 
dames oyént. parler meflire Queux qui le va. amfy 
mocquant d’elles , & fcevent defla la vérité du Man" 

• i 

theau , il. n’y eufl celle qui n’eufl bien voulu eflre en 
fon.pays, Chefcunerefufe à le, yeftir ;; le roy les re* 
^U^rde qui en prent pitié & dit au meflàiger ; Aniy, il 
ine, femble que désormais' pouvez vous remporter 
votre Mantheau ; car. il eft fi très mal tailU , à çe 
que je puis ja voir , qu’il ne faura bien venir i 
dame de céans* Ha ! fire, fait le meflàiger, je vouf 
appelle de promefle , jamais ne l’olêroys reprendre 
qu’jl n’ait par tout céans été aflayé, & en voûrç 
Qtême prefence. Sire., ce que le rpy, promet doif 
dire tenu ; or doneqf^it le roy r.Puifquç l’ay promis 
qu’il fe tiengne , niais il m’en deiplaifl. Adoncq 
n’y eut pqur ce dame • ni damoyfelle qui ne très 
fuafl d’angoyfle', ;& qui ne çliangeaft de coulleur. 
Çhefcune veult. faire honneujr à fa compaigne de 
le lui faire aflfayerla première, fans de riens lui etr 


446 Le Mântêav 

pourter envie. La reine voit mei&re Queux , qui 
ne fe peufl taire & ne fait que railler, l’appelle , êc 
lui dit : Meflire Queux , affayez - le à vofbe femme 
fane tant caquetter , fi verrons comment il lui fera. Or 
eftoit il maryéà une très-belle daffioyfelle des plus a* 
vancées de cheuX la reine, & y âvoit telle fiance qu’il 
lui fembloit bien qu’il n’en avoit point de foyalle 
au monde , fi' celle là ne l’éfioit. Meflire Queux 
par le commandement de la- reine l’appelle : Venez 
avant , ma mye , car aujoutd*huy fera cougneue 
Vofire grant vaHeur , St ferez' nommée la iteur de$ 
dames t prenez-môy ce Mantheau "hardiment & lè 
veflez ; car je doy qu’il a eflé fait pour vous fêulle. 
5a femme lui refpont : Meffire Queux , il m’eft 
advis , mais .que ce fuft votre plaifïr, qu’il vauldroit 
mieulx que le feiffiez afTayer à ces aubres dames 
que vêla , il leur femblera advis par adventure que 
je le veuille afTayer ta première par arrogance ou 
par orgueil , 8c m’en (auront pis. Ne vous chaiSe, 
ma mye , fiât meffire Queux , je vews- promets ma 
foy , que fi efies devoyent enraiger,, vous le vef> 
tirez la première. Et lui mefine fans plus dire le lui 
met fur les efpaules : mais ce vîliain Mantheau fe àBà 
fitrès fort raccourci par derrière j qu’2 ne couvroit 
pas le jarret, & parle devant lie vetloit que environ 
deux doys foubs le genoil. Sainte' Marie ! fort meffire 
Brehus fans pityé qui eftoit tout joignant tfeux , & 
qu’eft-ce que je voy , meffire Qudox ? Que Vous 



MAL TAILLÉ. '447 

I v “ 

•r 

édites, vous euffiezvous jamais creu cecy ?Or vous ÿ 
fie at car aultrement vous auriez tort. Meffire Queux 
nôfairqueUecontenanee tenir; il voit qu’il ne peuft 
èouvrjrcccy, chefcun en eft joyeux pour ce qiTiT 
avait tant mal mené de langaigé les poures damesi 
Dès l'heure , commence il à perdre Ton haut caquet 9 
& baiffe la tefle. Meffire Ydier l'appelle & lui dif } 
Meffire Queux , que voulez vous dire de ce Man-* 
theau ? A mon advk qü’il Téroit bon à voftre femme 
s’il n’efloit fi court; le retiendra elle ou non , affiri 
que les aultres l^flfayent ? Queux ne reïpônt riens ;, 1 
iftaû- fa femme toute defpite & hotiteufe le defvef 
& le gette aribéau milieu de la place , & s’erf 
ftryt tant marryè'-que plus rie peult^'en maudiffanf 
le Mantheau & celte qui jamais l’envoya. Quant? 
les damés voyent ■ qu’il fera forte que chefcun^ 
affaye la fcrttine, pource que 1e roy l’â airily ^pro^ 

mû , & qu’il n’y a point de remede , elles font 1 

, » 

tant dolentes que 'plus n’en peuvent , & ne feevenr 
àquelfeint fe vouer. Meffire Lucan le bouteiller J 
qui eftoit fort aimé 1 du roy , & des' plus prèfc Ae 
fa perfonne ; il lui dk : Sire , il faut que vous faciez 5 
affayer ce mantheau i la 4 mye de meffire Gâuvâin 
qui tant eft belle & làige , vraiment elle rie dèùlK 
pas demeurer des demieres. La damoyTelle étoit 
appeüéç Genelas , & üaimoit fort meffirê Gauvain. 
Toutesfois , 0 avoît eu quelque peu :de foupeffon 
tfelle & d’un chevalier , & euft bien -voulu* que 


/ 


448 Le M a n. t e a v 

meffire Lucan n’eufl point rais cela en jeu. Néan^ 
moins le roi fait appeller la damoyfelle , qui n’ofè 
reffiifer. Le Mantheau lui eft veflu , lequel s’eflen- 
dit fi long par derrière qu’il treinpit bien un pié 6c 
demi. Le pan devant du collé degtre ne lui 'venoit 
pas au genoil, nuis le feneûre le couvroit. Alors 
meffire Queux qui longuement avoit perdu le parler , 
le recouvra ; car il a moult grande joie de ce Mao> 
theau , ..qui tant s’eftoit défiguré fijr la poure da-, 
moyfelle Genelas.. Il dit ; Or pe ferai je hay , mais 
m oc que feulet , las dieu mercy./Melîire Gauvain 
regarde fa damoyfelle de travers, comme celui- 
qui eft très mal content. Meffire Queux la preitt 
& la meine feoir de collé fa femme & dit : Ma-, 
demoifelle , tenez vous près de ma femme , car vous -, 
êtes auffi femme de bien quelle. Le roi qui voit , 
toute fà cour pleine de ris.,. ne fe peut tenir de 
faire comme les -aultres , desUbere 'puifqw: tant eri . 
a fait , qu’il qn verra la fin. Il prend par la mjûn : 
la mye de meffire Y vain , le 'fils au, roi Urien., l’ung 
des meilleurs chqvabers.de la table ronde, & lui, 
dit : Mademoifelle , ce Maqtheau. à mon advis doit 
eftre voftre ; car je n’ouysoncq dire chofe de vous , ; 
poutquoy vous ne le deviez avoir. Greftet le périt 
qui eftoit des .mignons du roi prjnt la parole ÿ &c 
dit : Sire , vous affermés fort pour cette damoyfelle , 
attendez ung.peu, jufques ayez veu ce qu’il à dieu 
plaira en difpoufer. Faites-le lui mettre furies efpaules -. 

virement , 


MAL TAILLÉ. 449 

virement , fi le verrons. Le Mantheau fut affublé, 
mais fans nulle doubte ce fut toute pityé de le voir, 
tant eftoit de mauvaife forte fur elle ; car il treinoit 
par devant, & ne venoit que jufques au cul par 
derrière ? Helas , mon dieu ! dit Greflet , voicy une 
terrible tromperye , il eft bien fou qui en femme 
fe fye- , je n’en ai, ancour veu une qui n’ait fait 
quelque fineffe à fon homme. Sire, vous affeuriez 
meintenant que cefte-cy le gagnerait , regardez com- 
ment vous en 'êtes. La poure damoyfèlle eft tant 
honteufe qu’elle ne fcét que dire. Elle a prins ce 
Mantheau par l’attaiche , & l’a getté fur ung che- 
valier. Queux le fenefchal lui. a dit : Madamoyfèlle , 
ne vous courroufTez point, ce font des fortimes de 
ce monde , allek vous feoir auprès de Genelas & 
de ma femme .fi ferez guerye; & elle fy en va bien 
peneufement. Le ray appelle la mye de Perfeval 
le Galloys , & lui dit : Belle , affayez ce Mantheau , 
je vous en pfye , car je me fye tant au bon rapport 
que l’on fait de vous, que fi nous avons failly aux 
aultres , à mon advis ne fauldrons nous point à 
vous. Greflet prent la parole de rechef, & dit au 
roi : Sire , vous fouvient-il comment il vous en 
print à l’aultre coup de ce que vous aviez tant affer- 
mé, gardez qu’il ne vous en adveigne ainfy à cette 
foys. La poure damoyfelle fèuffre que on le lui 
mette fur le dos; car force lui eft. En effet, déz 
Tome VI, Ff 


45 ° 


Le Manteau 


ce qu*îl fut fur elle , les attaiches vont rompre tel- 
lement que le Mantheau tumbe à terre. La da- 
moyfelle ed bien defplaifant & le laide là, & s’en 
va adèoir de codé les aultres, baiflant la tefle (ans 
ofer regarder le roi au vifage , ne chevalier qui (bit 
là, & maudit en fon cueur celui ou celle qui en 
trouva jamais l’invencion. Je ne croy pas , fait le 
roi , que ce Mantheau face jamais honneur à dame 
ne à damoyfelle de céans. Le medâiger relieve fon 
Mantheau , & dit : Or me faut— il chercher aultres 
attaiches. Lors boute la main en (a malle (i en dre 
de (èmblables , car il ne veult en nulle maniéré que 
par faute d’attaiches (à befoigne foit dedourbée. Le 
roy reprent le parler, comme ung peu fafché de 
l'ennui qu’il voit à ces poures . dames , 6c dit au 
medâiger : Ami , n'ed-ce pas aflez affayé ? il feroit 
meshuy tems que je difnade. Le roi ne demandoit 
dnon occafion de tout laifTer ; mais le medâiger 
fe remet avant , & appelle du roi pour la foi qu’il 
lui a promife devant toute fa baronnye , difant : 
Sire , vous ne feites oncques tort à homme , je 
vous (iipplie ne commencez point à moi , tends 
votre promede. Toute la chevalerye de leans ed 
esbahye ; car il n’y a celui qui n’y ait femme ou 
amye. Meflire Ydier àvoit fon amoureufe auprès 
de lui, qui ne cuidoit pas que en tout le monde 
en eud une de plus grant loyaulté pleine. Il la prent 




/ 


1 

\ 

/ 


MAL TA I t.L É. 451 

I 

par la main , & lui dit ; Or ma mye , vous fàvez 
le gvaqid amour que je vous ay toujours pourtée , 

$r la fiance que j’ay eu en vous , pourquoy je me 
tiens feur copine de la mort que ne penfates oficques 
à me faire ung maulvais tour; dont à celle heure 
fort mçm çueur fe rejoye , car. je cougnoys cle- 
tement que ce Mantheau vous fera de niefiire ; voftre 
bonté & loyaulté vous feront aujourd’hui grant hon- 
neur. Qr regardez, mp mye , de quoi il fert d’eftre 
Umfi loyafiç , je fuis plus aife de l’envye que au- 
ront fur vpus ces aultres damoyfelles, & du def- 
plaifir que vous ferez aux médifans que d’aultre 
çhofe. Je les verray à cette fois bien marrys & 

. confus , $£ ne fuft-çe que meflire Queux : allés 
ma mye empoignez moi ce Mantheau , & le ve£ 
fez hardiment devant tout le monde , pour eftre 
la ffeur des 'dames, La damoyfelle à moytié entre- 
prinfe refpondit : Meflire Ydier , mon bon & loyal 
pny , il me femble , foubs correction , que ne vous 
devriez fi fort hafier , & devriez attendre que le roi le 
fpmmandafi; Non, non,- dit meflire Ydier, faites 
feulement ce que je vous dis. Lors la damoyfelle prent 
jtoqt doulcgmentle Mantheau &le vefl, mais onpques 
habillement quelle pourtafl ne lui fiifl fi bien fait ' 
de mefure comme il fe trouva par devant , tant 
que tome la compaignye qui efioit de ce coflé-là 
cuida ung coup qu’elle Feyft gaigné ; puis ils tour- 

Ffij 


. 45 * 


Le -Manteau 


nerent à voir le derrière; mais c’eftoit toute pity£,’ 
car fur ma foy il ne venoit pas jufques aux feffes , 
dont la rifée commenfa merveilleufèmérit grande. 
Ha ! damoifeüe , dit Greflet, je ne voy nul moyen 
que ce Manthean vous foit jamais bon ; car l’on ne 
le fauroit jamais tant tirer par derrière qu’il foit à 
Fefgal du devant. Queux auffi ne fè peuft tenir de 
parler, pource que meflire Ydier Favoit gaudi, & 
lui eût: Qu’en dites-vous, meflire Ydier? D efl bien 
mufTé à qui le cul appert. Meflire Ydier ne fcet 
que dire , finon que par courrous il prend le Man- 
theau, 6c le gette jufques aux pieds du roy. Queux 
prent la damoyfelle par b main, & b meme avec 
les autres qui ja avoyent aflayé b vertu du Man» 
theau , & leur dit : Mefdames , faites grant chere , 
je vous ameine compaienye. Mais nulle n’y eut qui 
l’en remerciaft. Que vous irois-je plus comptant pour 
faire longue b matière ? Mais pouf condufion il 
n’y eut chevalier leans qui ne le feifl aflayer à fa 
femme ou à fa mye, dont ils eurent depuis les cueurs 
doulens ; car tel y avoit eu fiance , qui oncquçs puis 
ne feit que grumeler. Le meffaiger voyant que fon 
Mantheau ne fe veut accourder d’eflre à nulle des 

• -f 


damoyfelles qu’il ait leans veues, dit tout hault: 
Or je Voy bien qu’il m’en fauldra rapourter mon 
préfent de b où je vins, dont il me defplâift. Sire, 
je vous fupplie affin que je me foye acquitté de mon 


.1 


MAL TAILLÉ.' 453 

devoir, -qu’il vous plaife renvoyer ancour ung coup, 
par toutes les chambres de céans chercher s’il y à 
plus riens , car j’ay tousjôurs ouy dire que oncques 
adventure n’advint en voftre maifon qui ne s’en re- 
tournai! foumye ; ce feroit grant malheur s’il m’en 
Êûlloit ainly retourner. Par- mon chef, dit meflire 
Gaüvain, Sire , il' vous dit vray. Lors commande 
le roy à Greflet qu’il s’en voyfe chercher par toutes 
les chambres de lçans , fit qu’il ne demoure jufques 
à la plus pente que tout ne vieigne. Greflet s’y en 
va viflement, & ne lâifle coing ne quignet de tout 
le palais , où il ne faflTe fa quelle, ainfy que le roy 
le commande. Et après tout avoir bien cherché , 
n’y trouve qu’une feulle damoyfelle couchée lùr un 
lié! malade. Greflet la falue, difant: Madamoyfelle , 
levez fus , il vous fault en falle venir , le roy vous 
demande. Meflire Greflet , dit la damoyfelle , je 
obéyray voulenüers au roy, mais vous voyez com- 
ment je luis , pourquoy fl me lèmble que me d$- 
vez tenir pour excufée , long-tems a que je n’ay 
bougé d*icy , & ne fuis habillée ne ^ccoullrée pour 
me trouver en falle. Madamoyfelle , dit Greflet, 
je attendray julques vous foyez mile en point pour 
venir, car aultrement ne m’en puis-je retourner fans 
vous mener. Quai# la damoylèlle voit qu’il n’y a 
remede , elle fe lieve 6c fe accoultre le plus hon- 
nellement qu’elle peut, 6c s’en vient en falle avecques 

Ffiij 


» 


t 


I t 

454 Le M a nt fc a ü 

’’ r 

Mefîîre 'Creflet. Quand ton amy qui là tftoît la voit 
venir , tout le fang luy mue dedens le tôrps , tant 
qu’il luy apparoill aü Vifaige. Il âvoit efté joyeux à 
merveilles de ce qu’elle ne s’eftoit point trouvée :en ; 
la compaignye , pour lès dangers qu’il y avoit veu j 
mais fa joye eft tournée eh deul, dè peur qu’elle 
n’y reçoive déshonneur & reproüche ; car 3 Fai— 
moit de lî grant amour , que plus ne poüvbit ; & 
fi ce euft efté à fon dit , jamais n*euft le Mantheau 
x âfifayé. La damoyfeüe eft jufques devant le roy ve- 
nue. Le meflaiger luy pféfente 1e Mantheau, & luy 
conte toute fit vertu. Ét àihfy qu*3 luy dilbit ces 
parolles , voicy venir le chevalier atny dè lâ da- 
moyfelle , & fi vous voulez favoir foh nom, je 
vous advifc que c’étoit weffire KaradOs hrife-ibras , 
bon chevalier & hardy, lequel s’aproucha de fi 
Dame, & luy dit: ’Hélàs ! ma mye, jevousptyô 
que fi vous doublez de riertS", que ne vêliez point të 
Mantheau , car pour thofe de ce monde je ne vbnî- 
droye voir deVaftt rtieé yeuhc voftre honte, ne Chofé 
pounquoy je ne vous doyve tant aimer comme jè 
fais ; j’en aime beaucoup mieulx efftte eh double que 
d’en fç avoir la vérité, & Vous voir aîtift à 
madamoyfelle Genelas & la femme dé medire Queux. 
Creflet prent la parotie , fcc dit à KaradoS : De quoy 
vous tourmentez-vous tant) n’en voyez -Vous pas 

là plus de deux cfent aftifès fut ces bancs, que l’on 

, - . 

t 

> 



MAL TAILLÉ. 455 

cuidoit. au matin entre les plus loyalles de tout le 
pays ? , 6c touttefoys vous avez veu comment il en 
va. La damoyfèlle qui de riens ne s’esbahiflbit en 
fâifaot chere joyeufe , dit à meflire Karados : Ami , 
de quoy vous fociez-vous? cuidez-vous que je 
vous doyve eftre meilleure que les aultres? au re- 
gard de mey. je le veftiray ôt ne m’en focye , car 
je ne me. veulx pas vguter de en riens pader les 
aultres. Au pis venir .ne pouvez faillir, d’eftre très- 
bien accompaigné , voyre des. plus gens de bien du 
monde. Par ma foy je lé veftiray , & deufliez-vous 
ancoures plus plaindre,^ & en advienne ce qu’il 
pourra. Je lèroye , fait.- il . content que non', mais 
je roy commande que fi.- Maintenant elle l’a prins , 
& affuble "tr^s - hardiment devant toute laçompai- 
jgnye qui regardoit de grant ^ffeâion quelle en feroit- 
la fin ; mais eneffeét , ce Mantheau fut fi bien fçant 
& de bonne mefure, & devant 6c derrière fijr Ja 
damoyfelle , que tous les. çoufturiers du monde ne 
l’euflent jeu mieulx tajller popr elle. Le gentilhomme 
.mefiaiger qui maintenant voit l’adventur-e achevée, 
,dit tout bault : Damoyfelle, damoyfelle , je vous 
promets que' voure amy doit eftre à cette heure bien 
joyeux ; car je veulx que vous faichiez que j’ay pour- 
té voftre Mantheau en maints eftranges lieux , 6c 
.l’ayiâit ^jQTayer à. mille dames & dampyfèlles a qui 
.oncques.il. ne fut bienféant, §c n’en veis jamais que 
' ' ' Ffiv 


I 


45 6 Le Manteau 

vous fenDe à qui il fuft bon , pourquoy je le voua 
deslivre , car il eft voftre de bon droit ; le roy mefine 
le conferme : dont la damoyfelle très - humblement 
le remercya. Il n’y a leans dame ny chevalier qui 
aille à l’encontre combien qu’il y ait de l’envie affez, 
mais femblant n’en font , car ils ne fçavent chofe 
nulle fur la damoyfelle à redire. Le meffaiger prent 
congié du roy , car moult lui tarde de retourner à 
fa daine rapourter fon meflaige, ny île veult demeu- 
rer au difnçr pour priere qu’on lui faffe. Le roy fe 
affiet à table , car temps en eftoit; maints cheva- 
liers y difnerent, qui après s’en retournèrent en 
leurs maifons triftes & doùlens , qui oncques puis 
n’en rirent; mais qui qu’en ait deuil, meffire Ka- 
rados s*en va avec fa niye tant jbyëubc & content, 
que il n’eftoit pouffible de plus , & empourterent 
le Mantheau, & le gardèrent depuis toute leur vie 
bien chèrement. Après leur trefpas , il fut mis en 
ung lieu fecret, & n’y a plus perfonne de noftrê 
te x mps qui faiche où il eft, que moy. Pour quoy 
'je'veulx bièn advertir vous, ma coufinne, la pre- 
fiiïere, qjie quand il Vous plaira l’aflayçr , H eft en 
ma puifjTance le faire' âpôurter, ou pour vous, ou 
queulqu’une de ,vos bonnes amyes. Touttefoys fi 
vous voyez que on le doyve ancoures biffer là où 
il eft , qu’il y demoure ; vous y pénferez. Au re- 
gard de moy je ne veux finon ce que vous voulez j 


MAL TAILLÉ. 457 

car je fuis & feray tant que je vivraÿ -voftre meilleur 
aniiy ; & puis que le Màntheau vous feroit ung peu 

coiut , fi ne lairroye - je pas de vous aimer. Qr 

* 

vous ay - je efchevë mon compte , c-’eft du Man- 
ihtau mal tailfê, finon.que j’avoye. oublié à vous* 
dire le nom de celle qui par fa bonté gaigna le dange- 
reux Mantheau , fâchez que on l’appelloit. . , , . . 

* • * — - - *»»v -VW. -- •* 

I 

. „ Fi/i. ifcjtxikm Polume. - 



T A B L E 

. DU SIXIÈME VOLUME. 


SUITE DU RECUEIL DE CES MESSIEURS. 


g L ne faut compter fur rien, page 7 

Nouvelle Ejpagnole , 13 

La Férité au fond (T un puits , 69 

Lettres pillées 9 81 

Fragrnens de Zéphire & Nompareille 9 Conte 9 83 

Sur des Feuilles de Spectateurs , 93 

Dialogue 9 ioi 

Hijloire morale , 110 

Eloge de la pareffe 9 1 1 5 

Le chien enragé , Conte 9 118 

Criùque de t ouvrage 9 , 128 


\ HISTOIRES NOUVELLES. 

Mémoires de Lucilie 9 141 

Dom Juan & Ifahelle 9 hijloire portugàlfe 9 178 

Mémoires de M ? cCArhntilrts , iqS 


/ 


Les deux Anglais , Nouvelle , 

page 187 

Lettres fur la Mujîque , 

3*9 

LES MANTEAUX. 

PREMIÈRE PARTIE. 

/ 

t 


\ 

s t 

Êpitre dédicatoire à M. Manteau , 

33* 

Table des matières en forme de préface , 

333 

Le mari Manteau , 

347 

Le Manteau de la cheminée , 

353 

Tirer par le Manteau , 

37» 

Sous le Manteau Portrait , 

379 

Le Manteau de femme ou le Mantelet, 

389 

Le Manteau fourre , 

398 

Le Manteau court & le Manteau long , 

403 

Le Porte-Manteau , 

407 

Le Manteau de la nuit, chanfon , 


Le Manteau de Ut, Conte, 

4*7 

Le Manteau troujfé. 

415 

Le Manteau mal taille* 

435 


Fin de la Table du fixième volume. 


A SENS, 

De l’Imprimerie de la veuve Tarbé , Imprimeur 

du Roi, 1787 , 



AVIS 


Pour placer tes figures des Tontes V & VT 
des Œuvres du comte de Caylus. 

Soirées du Bois de BouloônE. Ciel! 
quel objet me frappa , c’étoit la marquife 
elle- même ! . » » * Tome P ” , page jf» 

Rdcueie de ces Messieurs, à deux 
de yeu.'Ah, ma belle marquife ! page 382, 

Jdem. Nouvelle Efpagnole. Allez, ma chère 
Ifabelle, allez, appeller nos getis. t. VI >p. 20. 

Lis Manteaux. Le Manteau fourré. Elle 
voulut prendre une ferviette ' qu’il portoit 
ordinairement fur fon eftomac. page 400* 


Faute à corriger dans et volume » 

Page 118 f note Ça), tome VIH , life\ 
tome IX» 



Tome- VI.